Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La question du contact avec des êtres extraterrestres

Lumières dans la nuit n°72 – novembre-décembre 1964 et n°73 – janvier-février 1965

par Aimé Michel

Assez souvent des lecteurs nous posent des questions concernant le contact avec des êtres extra-terrestres;pour répondre à leur désir, nous publions avec l’accord de l’auteur, le chapitre traitant de ce sujet,, extrait de son bel ouvrage, hélas épuisé: «Mystérieux Objets Célestes».

 

OMBRE ET LUMIÈRE

Pomponius Mela et le vénusien.

Certains chapiteaux romans, certains porches de cathédrales des XIIe et XIIIe siècles nous montrent d’étranges personnages: hommes sans têtes et dont le torse nu porte deux yeux en guise de seins et une bouche en place de nombril, hommes à tête de chien évoquant des dieux égyptiens, hommes à grandes oreilles que l’on croit prêts à s’envoler comme le bébé éléphant de Walt Disney, hommes à une seule jambe, et d’autres encore: l’imagination, pour reprendre un mot de Pascal, se lassera plus tôt de concevoir que la sculpture médiévale de fournir. Et les guides, souvent ignares, de préciser devant les touristes que ces monstres étaient probablement des diables ou des pécheurs punis, tels que les concevaient les naïfs et ignorants sculpteurs de l’époque.

Étaient-ils si ignorants, ces sculpteurs? Non. Ils étaient, même étonnamment érudits. Ils, avaient tout lu. Et Dieu sait si l’on écrivait au Moyen Âge, et si l’on avait le goût des œuvres grandioses, comme ces Sommes immenses d’Alexandre de Hales, d’Albert le Grand, de Guillaume d’Ockham, de Thomas d’Aquin. Mais alors, ces monstres, d’où venaient ils? Tout simplement de la Géographie antique. Ils n’étaient ni des diables ni des damnés, mais bien des hommes: c’est en effet ainsi que les derniers géographes romains, comme le compilateur Pomponius Mela, avaient décrits les hommes des contrées lointaines: Afrique au Sud du Sahara, Inde au-delà du Gange, etc. Mais ces géographes, de qui tenaient-ils le portrait d’êtres aussi baroques? Des voyageurs. De ceux qui étaient allés voir les contrées lointaines, ou qui, du moins, disaient y être allés. Et comment reprocher aux géographes de les avoir crus? À qui se fier, sinon aux seuls témoins supposés?

Les sculpteurs des cathédrales avaient donc lu Pomponius Mela et quelques autres. Et voulant représenter l’immense foule des hommes qui attendaient encore la prédication de l’Évangile, c’est chez ces géographes qu’ils en avaient pris la représentation.

Et puis, au XVe et XVIe siècles, l’usage de la boussole s’étant répandu, on fit le tour de l’Afrique, on alla aux Indes, en Chine, au Japon. On découvrit un autre monde. Et les ragots de Pomponius Mela s’écroulèrent dans le ridicule.

La même histoire s’est reproduite depuis 1947. Après la rencontre historique de Kenneth Arnold près du Mont Rainier, on se mit une fois de plus à parler des autres monde. Et une fois de plus, des gens qui se croyaient malins se targuèrent de décrire leurs habitants: ils étaient beaux, de type nordique, blonds, grands, avec des yeux bleus, et de surcroît «vénusiens». Et aussitôt vint la surenchère. On avait visité et même conduit leurs engins. Et même, finit par dire quelqu’un, «tenez, moi qui vous parle, confidentiellement, j’en suis un! Peut-être m’aviez-vous pris pour un quelconque-terrestre? Pas du tout. Je viens de Vénus».

Ils se multiplièrent alors, vendirent des brochures, se firent héberger «sous le sceau du secret», donner de l’argent. Et cela finit comme on pouvait le prévoir: la prison pour escroquerie pour quelques-uns, la débandade et la fuite au Mexique ou ailleurs pour les autres.

C’est une histoire à la fois triste et comique, et à laquelle il serait bon de mettre un point final et définitif. Certes, il est impossible de prouver qu’il n’y a jamais eu de contact entre des hommes et des êtres d’un autre monde, pour la raison très simple, qu’on ne peut jamais prouver l’inexistence de quoi que ce soit. L’inexistence de Jupiter et de Croquemitaine n’a jamais été et ne sera jamais démontrée. En revanche, il est facile de prouver que tous les contacts affirmés et publiés jusqu’ici ne sont que monumentale et stupide escroquerie. Cette démonstration tient en une seule phrase: si quelqu’un avait eu un contact intellectuel avec des êtres supérieurs aux hommes, la preuve de ce contact serait pour lui un jeu d’enfant or, tous ces prétendus contact-men ont essayé de prouver leurs dires, et leurs preuves ne prouvent rien; leur prétention est donc mensongère.

Supposez que quelqu’un vienne vous dire: «J’ai trouvé une montagne de diamants, j’en ai dans toutes mes poches, voici mes preuves», à quelles preuves vous attendriez-vous? Sans doute qu’il sorte de sa poche une poignée de diamants. Et, en effet, c’est ce qu’il ferait sur-le-champ si sa montagne était réelle et s’il voulait le montrer sans contestation. Mais notre homme sort de sa poche des photos, des attestations d’autres témoins aussi incertains que lui, et un discours sur la vanité des richesses de ce monde. Vous lui faites remarquer que n’importe qui peut faire de telles photos avec quelques cartons peints ou des ustensiles de cuisine; que ces autres témoins devraient eux aussi avoir des diamants plein les poches, et qu’en ce qui concerne la vanité des richesses de ce monde et les bons conseils qu’il vous donne, vous êtes bien d’accord avec lui, mais qu’enfin vous ne lui demandiez rien, que c’est lui qui vous parle de cette montagne de diamants, et que vous êtes tout disposé à le croire pour peu qu’il vous montre un ou deux petits de ces merveilleux joyaux dont il a les poches bourrées. Notre homme alors s’échauffe fouille dans sa poche et en sort d’autres photos, d’autres attestations, d’autres discours, conclut que si vous n’êtes pas disposé à lui faire crédit sur d’aussi bonnes preuves c’est que vous n’êtes qu’un pas grand’chose, et pour finir lâche sur vous la meute des fanatiques qui croient à sa montagne sans l’avoir jamais vue[1].

Mais trêve d’apologue. Vous êtes, monsieur, en relations avec les pilotes des Soucoupes Volantes? Fort bien. Nul donc mieux que vous ne sait combien de science représente leur venue jusqu’ici. Puisque vous les connaissez si bien, dites-nous quelque chose de cette science. Apprenez-nous quelque chose que nous ne sachions pas: le remède du cancer, la démonstration du théorème de Fermat, la solution des dernières équations d’Einstein, n’importe quoi. Non seulement vous ne nous avez jamais rien appris, non seulement vos élucubrations trahissent une ignorance crasse de la vulgaire petite science humaine (et pourtant qui peut le plus, peut le moins), mais, pour comble, elles sont en contradiction avec le peu que l’on sait des Soucoupes Volantes. Vous êtes monté dans ces engins sans y remarquer ce que tout le monde a vu, même de loin: les tigelles multicolores, le dédoublement vertical, les modes de propagation, etc. Vos adeptes disent que tout cela ne vous intéresse pas, que vous voulez le bien des hommes, que vous êtes un esprit religieux. Mais on ne ment pas pour le bien des hommes; et si vous voulez fonder une religion, il existe un moyen bien plus simple que la rencontre des Vénusiens: c’est de vous faire clouer en croix et de ressusciter le troisième jour.

LE MIEUX PASSE PAR LE MAL.

Le moindre contact intellectuel avec des êtres nous dominant assez pour parcourir déjà les espaces sidéraux ou seulement planétaires aurait immédiatement fait exploser les fondements de notre culture, de notre morale, de nos religions, de même que l’arrivée des hommes dans une île peuplée uniquement d’animaux ou de végétaux détruit en quelques années l’équilibre vital enfanté par les millénaires d’évolution concurrentielle des espèces. Si une telle explosion s’était produite, l’humanité et la terre entière seraient dans un état de chaos dont aucune catastrophe historique ne donne une idée. Et cela, je pense, ne serait pas passé inaperçu.

Sur terre même le contact de deux cultures humaines de niveaux différents aboutit régulièrement au même résultat: l’écroulement et la mort rapide de la culture moins évoluée. Et cela, même en l’absence de toute hostilité. C’est une loi constante de la sociologie, et les exemples qui le montrent se rencontrent dès que l’on ouvre les yeux à ce qui se passe jusque dans nos pays civilisés. En Amérique comme en Angleterre et en France, la radio et la télévision ont détruit le folklore: comment un authentique berger du Nevada ou du Queyras aurait-il encore l’idée de composer des chansons, quand il est chaque jour abruti par celles que les professionnels instruits de tous les artifices de fabrication lui serinent dans les oreilles par l’intermédiaire d’une technique supérieure à la sienne? Il n’ose plus avoir ne fût-ce que l’idée d’opposer ses naïves créations à de tels moyens. Et il est vrai que la radio ou la télévision nous montrent parfois des bergers compositeurs: mais leur accoutrement de circonstance ne trompe personne.

De même, les guérisseurs de village disparaissent peu à peu devant la médecine, les vieilles voitures devant les neuves, les vieilles idées devant les idées nouvelles. C’est le progrès concurrentiel, caractère constant de la vie, qu’elle soit végétale, animale, ou spirituelle. Quand l’isthme de Panama est sorti de la mer, jetant un pont entre les deux Amériques, les espèces vivantes du Nord et du Sud sont entrées en concurrence. Les espèces du Nord étaient les plus évoluées. Ce fut la catastrophe dans le Sud, où une foule d’espèces disparurent dans l’écroulement d’un équilibre vital pourtant établi par des dizaines de millions d’années d’évolution.

Supposons que l’humanité soit entrée en contact avec des êtres d’une culture correspondant à une avance de milliers d’années (et l’on a aucune raison de parler de milliers plutôt que de millions) sur notre culture et notre degré d’évolution, et que ces êtres hypothétiques, guidés par une moralité sublime, se soient abstenus à notre égard de tout ce que nous n’aurions pas manqué de faire à leur place. Que se serait-il passé? Il est facile de voir que tous les mobiles d’action, toutes les impulsions du progrès humain auraient disparu d’un coup sans espoir de résurrection, en science, en morale, en religion.

1° En science, quel est le mobile premier? La curiosité. Et il est vrai qu’une «conversation» avec un être immensément plus instruit que nous des secrets de la nature (si tant est qu’une telle conversation puisse s’établir, ce qui n’est pas sûr) serait d’abord passionnante. Il répondrait à nos questions comme un père à celles d’un enfant. Mais à quoi aboutirait une telle «conversation»? En science, on sait que chaque réponse à une question révèle vingt, cent questions plus embarrassante que la première. Le plus infatigable des savant, après avoir posé pour la millionième fois la question: «Et après?», trouverait toujours un moment où il perdrait pied, et où le vertige et le désarroi succéderaient à l’enthousiasme. Car il n’y a pas un seul savant au monde qui ne sache maintenant qu’il n’existe pas de dernier secret de la nature: on peut toujours aller plus loin, et tout mystère résolu découvre un mystère plus grand.

Toute la vie de la science est dans la recherche. Mais que devient la recherche le jour où l’on sait qu’il suffit d’interroger pour savoir? La science humaine, tout admirable qu’elle est, serait brisée dans son élan, vidée de sa sève, et réduite à une touchante curiosité folklorique, comme les spéculation d’Archimède sur le nombre de grains de sable et des gouttes de la mer, comme les calculs d’Hipparque ou de Ptolémée sur les sphères planétaires. Tout cela était admirable en son temps, et digne encore d’admiration comme effort de l’esprit et du point de vue de l’histoire, mais tout cela est mort et ne sera jamais ressuscité. Et qu’on l’entende bien: il ne s’agit nullement de dire qu’une science supérieure puisse prouver la «fausseté» de la nôtre. Cette croyance, caressée comme une espèce de revanche par beaucoup de soucoupistes ou d’amateurs de faux miracles, est une pure illusion: la science ne fait jamais que se prolonger elle-même. Mais elle peut se prolonger indéfiniment, et cette certitude, exaltante quand on imagine un avenir purement planétaire de l’humanité, devient terrifiante quand on imagine des confrontations intersidérales, car elle nous oblige à prévoir des prolongements excédant de très loin les possibilités d’assimilation d’une vie humaine, et qui plongeraient nos génies les plus profonds et les plus encyclopédiques dans le même désarroi que celui d’un enfant de huit ans devant le tableau noir d’Albert Einstein.

On peut, avec un peu d’optimisme, supposer que l’humanité arriverait à rattraper ce retard au prix de quelques siècles d’efforts. Mais le progrès est en constante accélération, c’est une loi universellement constatée dans l’évolution de la vie depuis trois milliards d’années, et aussi dans l’histoire humaine, qui couronne provisoirement cette évolution. Cette hypothétique science supérieure aurait donc évolué plus vite encore pendant les siècles d’apprentissage humain, de sorte que sa supériorité sur nous aurait encore augmenté au bout de ce laps de temps. On peut le constater dans les rapports actuels des grandes nations entre elles: le décalage de leur évolution technique respective, loin de s’amenuiser avec le temps, augmente chaque année. L’Amérique et l’Union Soviétique sont de plus en plus en pointe, et les nations les plus arriérées, malgré leurs progrès constants, sont de plus en plus distancées.

2° En morale, le contact avec une morale supérieure serait encore plus catastrophique, et ceci n’est pas un vain paradoxe. Il ne s’agit pas ici de discuter les fondements métaphysiques de la morale, mais simplement de prendre conscience de réalités biologiques historiques indiscutables.

Biologiques: la paléontologie, science des êtres qui nous ont précédés sur la terre depuis l’origine de la vie, montre:

— que ces êtres sont de plus en plus perfectionnés et d’un psychisme de plus en plus élevé à mesure que s’écoulent les trente millions de siècles d’histoire de la vie terrestre;

— que ce progrès constant s’est accompli par une sélection systématique assurant le remplacement du faible par le fort et du moins doué par le plus doué. L’Homo sapiens (c’est-à-dire nous) ne s’est établi d’un bout à l’autre de la planète qu’en supplantant les espèces humaines antérieures moins douées (Neandertal, Grimaldi, etc.). Nous réprouvons cette extermination de fait, mais nous ne sommes au monde, et notre morale n’existe que par suite de l’extermination ininterrompue du moins doué depuis les origines de la vie. Si nos ancêtres n’avaient pas supplanté ces humanités Inférieures dont les manuels de préhistoire nous montrent le faciès animal, jamais la morale qui inspire notre pitié pour leur défaite n’aurait pu voir le jour. Nous serions encore cannibales, et loups parmi les loups[2]. C’est là l’un des tragiques mystères de la vie qui semble n’aller vers le mieux qu’à travers le mal[3].

Il semble malheureusement que cette loi de la paléontologie se prolonge dans l’histoire humaine.

Tous les progrès matériels, culturels et techniques de l’Antiquité ont été acquis au prix de l’esclavage, pourtant condamné par des esprits comme Platon. Tous les progrès modernes de la démocratie et de la liberté sont jalonnés de guerres, de révolutions que la démocratie réprouve, mais qu’elle est obligée de mener, au prix de combien de sang et de larmes, contre les survivances du passé. Il a fallu à la France deux mille ans de guerres pour conquérir son actuelle douceur de vivre. Tous les peuples doués de vitalité ont une obscure conscience de cette loi, qu’ils traduisent par des lieux communs tels que: «La vie est un combat», «Audaces fortuna juvat», «Struggle for life», etc.

Notes:

(1) Tous ceux qui s’occupent de Soucoupes Volantes en s’en tenant aux faits prouvés ont leurs dossiers remplis des lettres d’injures de cette secte. Dieu merci, l’orthographe et le style en égaient la lecture.
(2) Le racisme n’est donc pas seulement abject devant la morale, mais aussi, c’est bien connu, absurde devant la science, car tous les hommes actuels appartiennent à la même espèce.
(3) Le lecteur qui voudrait approfondir ces réflexions pourrait lire Trente millions de siècles de Vie, par André de Cayeux, avec un essai-préface d’Aimé Michel (André Bonne, éditeur). A. de Cayeux est chargé de cours à la Sorbonne (géologie).

 

Lumières dans la nuit n°73 – janvier-février 1965

Comment une morale supérieure pourrait-elle intervenir dans ce processus, qui semble évident de la vie terrestre? Il suffit de jeter un coup d’œil sur quelques aspects de notre présent combat pour le soupçonner. C’est un fait impossible à nier que l’une des formes essentielles du progrès est actuellement une mainmise de plus en plus extensive de l’humanité sur les autres êtres vivants, animaux et végétaux. Sommes-nous certains qu’une morale supérieure approuverait la transformation quotidienne de millions d’animaux en boîtes de conserves, de forêts entières en papier et en produits divers, et en général le mépris total montré par les hommes à l’égard de tout psychisme non humain sous prétexte qu’il est infra humain? Quel homme pense à la somme de souffrances quotidiennes que représente un abattoir? Cette question peut sembler burlesque. Comment voulez-vous, dira-t-on, que l’homme subsiste s’il ne mange pas, s’il ne se vêt pas? Eh oui, c’est bien là le drame. Au point actuel de sa technologie, l’homme est encore totalement et sans recours tributaire des lois antiques de le vie, qui sacrifient le faible au progrès du fort. Nous devons tuer ou mourir. Dans mille ou dix mille ans, peut-être serons-nous libérés de cette servitude. Mais pour arriver à ce mieux, nous devons survivre et faire ce qu’il faut pour cela. Quand ils auront franchi ce fossé de sang, sans doute nos descendants penseront-ils aux abattoirs de la Villette et de Chicago avec la même horreur que nous inspire l’esclavage antique, qui nous a faits ce que nous sommes. Une masse infinie de souffrances sépare encore la vie terrestre de son plein épanouissement moral, et parce que nous voulons cet épanouissement, nous provoquerons cette souffrance. Là aussi le mieux passera par le mal. Et si quelque chose interrompait brusquement notre lutte au nom d’une morale dont les conditions n’existent pas encore sur notre planète, ce serait la fin de l’humanité.

3° Enfin, la même explosion totale devrait être prévue sur le plan religieux. il suffit de voir combien les religions ont évolué depuis trois mille ans pour mesurer les conséquences d’un contact avec un psychisme en avance sur nous de seulement quelques millénaires. Que subsisterait-il de nos religions actuelles? Dieu seul le sait, c’est le cas de le dire.

Nous entrevoyons ainsi le chaos qui naîtrait d’un contact intersidéral. Si tout cela s’était produit, on le saurait. Encore n’avons-nous envisagé que l’hypothèse d’un contact avec des êtres en avance sur nous sur une ligne d’évolution semblable. Cette hypothèse, la plus simple de toutes, est aussi la plus improbable. On peut même prévoir qu’elle est d’une impossible simplicité, et que la réalité est bien plus mystérieuse encore.

Nous arrivons ici au seuil d’idées encore plus déroutantes, et que nous devons pourtant examiner.

OMBRE ET SILENCE

Les plus récentes acquisitions de l’astronomie donnent à penser que, contrairement aux opinions antérieures, c’est par milliards, et même par milliards de milliards que des planètes plus ou moins semblables à la Terre sont semées en poussière dans l’immensité de l’espace sidéral. D’autre part, les plus récentes théories sur l’origine et l’évolution de la vie nous apprennent que celle-ci apparait et évolue vers l’esprit pour ainsi dire automatiquement quand les conditions de son apparition existent. Pour reprendre une expression de Teilhard de Chardin, la vie est une «dérive» aussi essentielle à l’»étoffe cosmique» que toutes les autres propriétés de la matière décelées de façon uniforme dans les laboratoires terrestres et dans les plus lointaines galaxies. La vie et l’esprit, son aboutissement, seraient ainsi semés à travers l’infini de l’espace avec la même profusion que la matière elle-même. Ce fourmillement des étoiles sur nos têtes, ce serait donc en chaque point du ciel autant de luttes, autant de drames, autant de rêves, autant de joies que le terre en contient.

Or, cinq cent mille ans à peine après son apparition, l’homme déjà s’apprête à envahir l’espace interplanétaire. Il faut donc en déduire, puisque l’esprit (représenté à son sommet sur terre par l’homme) est l’aboutissement automatique de la vie, que tous les systèmes évolutifs plus avancés que l’homme ont déjà réalisé cette invasion en une infinité de points du ciel. Quels mondes nouveaux aurons-nous conquis ou visités à travers l’espace dans mille, dans cent mille ans? Mais un nombre immense de «civilisations» ont déjà atteint et dépassé en d’autres mondes ce point inimaginable où nous en serons alors. C’est pourquoi la question essentielle à propos des Soucoupes Volantes n’est pas de savoir si elles existent, puisqu’il semble certain que l’esprit créateur de véhicules spatiaux n’est pas un privilège terrestre, mais de savoir si elles ont visité notre planète, et si on les a vues. Et pour mieux dire, le mystère est, si on les a vues, qu’on les ait si peu vues. L’espace devrait grouiller d’engins comme la mer grouille de navires. La solitude (au moins apparente) de l’espèce humaine dans l’espace, qui épouvantait Pascal —»le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie» —, est peut-être la plus inquiétante de toutes les énigmes posées à notre esprit.

Si l’on essaie d’envisager toutes les explications possibles à cette énigme, on n’a guère le choix qu’entre les hypothèses suivantes, que je donne dans l’ordre:

1° La vie terrestre est réellement la seule vie de l’univers;
2° De toutes les vies sidérales, la vie terrestre est la seule qui ait évolué jusqu’à l’esprit;
3° De toutes les vies ayant évolué jusqu’à l’esprit, il n’en existe aucune qui soit assez en avance sur l’humanité pour avoir envahi avant elle l’espace sidéral;
4° L’invasion de l’espace sidéral est limitée à un rayon d’action inférieur à la distance qui nous sépare du plus proche système biologique extraterrestre;
5° Au cours des voyages sidéraux, le contact entre espèces d’origine différente est impossible;
6° Ce contact, quoique possible, est systématiquement ou provisoirement évité;
7° Il est secret;
8° Il est invisible, ce qui, nous le verrons, est tout à fait différent.

— La première hypothèse (solitude absolue de la vie terrestre, qui serait un phénomène sans autre exemple d’un bout du ciel à l’autre) semble déjà démentie par les faits, puisque tous les astronomes sont actuellement d’accord pour reconnaître sur Mars la présence hautement probable d’une forme au moins élémentaire de la vie. C’est ainsi que l’astronome français Audoin Dollfus a montré que les plages sombres visibles à la surface de la planète sont recouvertes de petits granules opaques d’origine très vraisemblablement organique et possédant les mêmes propriétés optiques que certaines algues microscopiques terrestres. Plus récemment (1956). l’astronome américain William Sinton, de l’université de Harvard, a décelé dans le spectre infra-rouge de Mars, vers la longueur d’onde 3,45 micron, la bande de la liaison chimique CH, caractéristique exclusive de toutes les molécules organiques terrestres, et en particulier de celles des végétaux[4].

Il existe donc une vie élémentaire sur Mars. Mais la vie subsiste-t-elle sans évoluer? Sur terre, les espèces qui n’évoluent pas (dites panchroniques) sont l’exception…

— La deuxième hypothèse (solitude absolue, non plus de la vie, mais de l’esprit) est incontrôlable. Tout ce qu’on peut en dire, c’est que son allure anthropocentrique n’est guère satisfaisante. Jusqu’à présent, tous les progrès de la science ont marqué un recul des conceptions anthropocentriques. On ne voit pas pourquoi il n’en serait pas de même dans l’avenir, mais qui peut le dire?

— La troisième hypothèse (aucune vie sidérale n’a dépassé le stade actuel de l’humanité) peut s’entendre de deux façons, soit que l’on suppose que l’humanité terrestre est à la pointe extrême de l’évolution sidérale, tous les autres systèmes biologiques étant en retard par rapport à nous (incontrôlable, et, comme ci-dessus, anthropocentrique), soit que, terrifiante supposition, la vie ne puisse jamais et d’aucune façon aller plus loin que l’homme, et que l’homme du XXe siècle.

Cela revient à affirmer que l’aboutissement automatique de toute évolution est l’apocalypse et l’écroulement total trois mille ans après l’apparition de la science. La montée de la vie, puis de l’esprit, puis de la science, serait ainsi limitée vers le haut par un seuil infranchissable, et le fait que nous préparions actuellement les premières tentatives astronautiques nous avertirait que nous sommes précisément sur ce seuil de l’apocalypse, puisque tout dans cette hypothèse devrait s’écrouler avant la réussite de l’aventure astronautique. On voit où conduit une telle pensée: à l’idée que le progrès porterait en lui-même sa propre destruction. La vie ne monterait si haut que pour se suicider. C’est là un rêve d’un grandiose pessimisme, et pour l’appréciation duquel nous ne disposons que de vagues idées morales.

— Sur la quatrième hypothèse (impossibilité ou limitation de l’aventure astronautique), la science actuelle ne jette encore aucune lumière. Pour beaucoup de savants, la conquête de l’espace par des êtres organisés serait éternellement bornée aux limites de chaque système solaire, car, disent-ils, les étoiles sont trop éloignées les unes des autres pour permettre à quelque technologie que ce soit d’aller d’une étoile à l’autre. Et il est vrai: a) que la théorie de la Relativité prouve qu’il faudrait une énergie infinie, donc irréalisable, pour communiquer à un corps quelconque une vitesse de 300.000 kilomètres/seconde; b) qu’a raison de 100.000 kilomètres/seconde «seulement», l’aller et retour du Soleil à l’étoile la plus proche prendrait un quart de siècle; c) et que par conséquent de telles entreprises excèdent la durée d’une vie humaine[5].

Ce qui frappe dans cette manière de voir, c’est l’énormité des problèmes qu’elle suppose résolus. Certes, la Relativité est une acquisition définitive de la Science. Mais au nom de quoi peut-on affirmer quelle en est le dernier mot? De même que, sans les battre en brèche, la Relativité a réduit les théories newtoniennes à un cas particulier, ne doit-on pas prévoir que des systèmes plus généraux engloberont un jour la Relativité en un ensemble plus vaste, rendant possibles des phénomènes aussi inconcevables dans le cadre de la Relativité que les phénomènes relativistes sont inconcevables dans le cadre newtonien? Un jour — c’est la foi de tout savant — les phénomènes de la vie et ceux de l’esprit par exemple seront rattachés au même système d’explication que ceux de la Physique. Et comme le montrait Langevin dans son admirable préface à l’Évolution humaine [6], cette suprême conquête de la science ne se fera pas sans bouleversement.■

Notes:

(4) Sky and Telescope,vol. XVI, n°6, avril 1957, p. 275
(5) Notons toutefois que, d’après la Relativité restreinte, l’équipage d’un engin effectuant un semblable aller et retour a 100.000km/sec vieillirait de vingt-trois ans et sept mois environ alors que sur Terre vingt-cinq ans se seraient écoulés. À 270.000km/sec, il ne vieillirait plus que de dix ans et onze mois à peine, ce qui ouvre peut-être des perspectives… (C’est l’exemple célèbre du «voyageur de Langevin»).
(6) Quillet, éditeur.