Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La reproduction de l’ombre commun

Article paru dans Toute la pêche – date inconnue

Par Aimé Michel

• Un lit de pierre et de galets dans la rivière: « domaine » habituel de l’ombre
• Le mâle plastronne « sur ses terres » et la femelle lui fait une cour éhontée
• Ses obligations reproductrices terminées, il met promptement la femelle dehors!

La reproduction de l’ombre commun

Pourquoi ce nom poétique d’ombre?

Le bon Blanchard, qui fut professeur au Muséum d’Histoire naturelle du temps de grand-papa, et même d’arrière-grand-papa, pensait que la dénomination vulgaire et française de notre poisson lui venait de sa merveilleuse vivacité.

«Rien, dit-il dans son livre monumental sur les poissons d’eau douce de la France, rien n’est gracieux comme sa forme allongée, s’atténuant de façon graduelle jusqu’à la base de la queue. Rien n’est plus élégant que sa nageoire dorsale, magnifique voile fort longue et d’une hauteur remarquable. Il suffit d’apercevoir un tel animal pour juger combien il est heureusement conformé pour une natation facile et rapide. Les pêcheurs sont souvent habiles à suivre les mouvements des poissons traversant les eaux limpides, mais l’ombre échappe à leurs yeux exercés. Elle a passé, elle a fui comme une ombre, d’où le nom de ce poisson doué d’une si merveilleuse agilité.»

Blanchard ne faisait d’ailleurs que reprendre un vers du poète latin Ausone, lequel disait plus brièvement: Effugiens oculis celeri Umbra natatu…, c’est-à-dire: L’ombre, qui fuit à nos yeux dans sa nage rapide…

Mais laissons là les poètes (encore que tout vrai pêcheur soit un poète à sa façon). Il est bien vrai que l’ombre est un des plus jolis poissons de nos pays. Ses écailles polies, à bord extérieur presque droit, très exactement appliquées les unes sur les autres, font une sorte de mosaïque. Sa couleur dans la partie supérieure du corps, est d’un bleu acier éclatant, rehaussée de points noirs à la base des écailles, ainsi que sur les joues et les opercules. Sur la partie inférieure, c’est, dit Blanchard, «le blanc de l’argent le mieux poli». Et ces couleurs, pour quiconque est un peu habitué aux malices de la nature, sont déjà une indication sur les mœurs de l’ombre. Les couleurs sont en effet toujours une adaptation de l’être vivant à son milieu, de même que le lion et la gazelle sont couleur de savane, de la même façon l’ombre est bleu comme l’eau des ruisseaux et des rivières qu’il se plaît à hanter, ou plutôt, hélas! qu’il se plaisait à hanter avant l’introduction en France du hotu, qui le chasse peu à peu. Au siècle dernier on en prenait encore dans la Sorgue, dont la limpidité est célèbre.

• Une difficile énigme: les amours de l’ombre

Naguère, l’ombre gardait, si j’ose dire, un mystère: celui de ses mœurs nuptiales. La seule description, fort brève, qui avait pu en être faite, datait de 1858! Dans un mémoire en allemand consacré aux poissons des lacs et rivières d’Autriche, Heckel et Kner disaient simplement ceci: «Les ombres se mettent par couple pour chercher un endroit convenable où, en agitant leur nageoire caudale, ils creusent un trou pour recevoir les œufs. Ceux-ci sont ensuite fécondés, après quoi les ombres les recouvrent de graviers et de petites pierres.»

Cette laconique évocation, par sa singularité, avait pourtant de quoi exciter la curiosité. L’ombre pratiquait-il la monogamie? Faisait-il, comme l’épinoche, un nid véritable? De nombreux chercheurs s’efforcèrent de percer l’énigme, toujours en vain: dans les rivières, il était très difficile de suivre le manège d’un poisson aussi vif, et, dans les aquariums, l’ombre refusait obstinément de frayer.

En 1954, des zoologistes du fameux Institut de Recherche sur les poissons d’eau douce, à Drottningholm, en Suède, firent une nouvelle tentative dans leur grand aquarium de dix mètres, que j’ai déjà eu l’occasion de présenter à nos lecteurs à propos des amours du brochet. Cet aquarium n’est autre, en fait, qu’une authentique rivière de laboratoire. Il a un lit de pierres et de galets, et l’eau y coule à une vitesse moyenne de 50 centimètres à la seconde. Les seules différences avec une rivière naturelle sont qu’un ingénieux dispositif y maintient les poissons prisonniers sans qu’ils s’en rendent compte, et que la rive gauche est remplacée par une vitrine donnant dans le laboratoire, d’où l’on peut tout observer photographier et filmer à loisir

Eh bien, malgré cet ingénieux dispositif, il fut, une fois de plus, impossible de voir les ombres se livrer à leur manège amoureux.

• Des démonstrations à faire rougir les humains

«Supposant que nos poissons avaient de quelque façon souffert de leur long voyage depuis le lac Storsjön où on les avait péchés jusqu’au laboratoire, nous décidâmes, en 1955, de construire un aquarium dans un ruisseau à ombres», rapportent Fabricius et Gustafson. «De cette façon, les ombres passeraient sans s’en apercevoir de leur ruisseau natal à l’aquarium. Un emplacement convenable fut trouvé sur le Hegledsäcken, qui est un des nombreux petits ruisseaux où les ombres du lac Storsjön remontent pour frayer en avril et mai. Au sommet d’une cascade, nous disposâmes une gorge en bois qui amenait l’eau (et les poissons) à un bout de l’aquarium. L’autre bout se déversait dans une deuxième gorge qui ramenait l’eau, mais non les poissons, au ruisseau.»

«L’aquarium avait 2,15 mètres de long, 57 centimètres de large et 54 centimètres de profondeur. Un fil électrique branché au village voisin de Fanbyn nous fournissait la lumière pour filmer et photographier tout ce qui se passait dans le bassin.»

Entre parenthèses, je serais bien étonné que ces ingénieux dispositifs ne donnent pas des idées à quelques amateurs français curieux des mœurs des poissons. Et, maintenant, voyons les résultats de ces recherches suédoises, tels qu’on peut les observer dans le film en couleurs réalisé par Fabricius et Gustafson. Tout d’abord, il faut renoncer à la touchante légende de l’ombre monogame. Notre Thymallus thymallus — puisque c’est là son nom savant — n’a rien d’un sentimental, oh! non. La première préoccupation du mâle, quand il arrive quelque part, est de s’y tailler un domaine. Il repère un coin bien délimité par des pierres, des branches, ou n’importe quel obstacle naturel, et, s’il le trouve à son goût, il s’y installe. Je veux dire que, l’ayant exploré, il en fixe les limites dans sa mémoire, et gare à l’intrus qui se risquerait à les franchir! L’ombre a tout un arsenal de menaces, et, s’il le faut, de sévices pour se faire respecter Sa petite bouche (particularité propre à son espèce dans la grande famille des salmonidés) sait parfaitement attaquer, mordre, arracher les écailles de l’adversaire, et sa fantastique agilité en fait un redoutable poids mouche.

Peut-être croirez-vous que cette férocité est réservée aux autres espèces, ou bien aux autres mâles de son espèce: pas du tout! Les femelles sont traitées avec la même rigueur qu’elles soient ou non pubères. Il veut être maître chez lui, et ce point de vue n’est tempéré par aucune considération de sexe.

… Sauf, bien entendu, quand le moment des amours est arrivé. Mais alors, nous allons voir ce seigneur d’eau douce mettre dans le sentiment, si l’on peut dire, la même hauteur et la même fierté qu’il montre dans sa vie habituelle. Ce n’est pas lui qui, comme l’épinoche, par exemple, irait faire sa cour à la femelle. Foin de ces faiblesses! Il se contente de plastronner sur ses terres, attendant sans impatience que quelque amoureuse vienne lui faire sa cour En voici une. Elle arrive, timide, sur la frontière du rustaud, marque un arrêt, avance un peu, et, si l’autre veut bien marquer sa bienveillance en ne la chassant pas, se livre sur-le-champ à des démonstrations d’une transparence à faire rougir nos terrestres respectueuses. Elle s’offre littéralement, dans la posture que les zoologues anglo-saxons appellent «readiness», empressement, et qui consiste à courber son derrière en pressant sa vaste nageoire dorsale. Toujours aussi glorieux, le mâle daigne alors se pencher vers sa houri, couvre le derrière de celle-ci de sa nageoire dorsale inclinée, tend sa queue contre celle de la partenaire, s’agite brièvement et lâche sa laitance. Pendant ce temps, la femelle émet ses œufs en s’agitant vigoureusement, ce qui a pour effet (car la chose se passe au ras du fond) de soulever une gerbe de graviers et de creuser un trou. Les œufs tombent au fond du trou, ainsi que la laitance, le gravier recouvre le tout, et c’est fini.

Ou du moins est-ce fini en ce qui concerne l’acte reproducteur lui-même. Car voici le plus beau: aussitôt soulagé, le mâle reprend conscience de ses prérogatives immobilières… et se retourne contre la femelle pour la mettre promptement à la porte. La malheureuse s’enfuit sans demander son reste. Il semble, d’ailleurs, que le sexe faible ait, chez les ombres, abdiqué toute dignité: les observateurs suédois ont noté (et filmé) les femelles faisant littéralement la queue à la porte pendant qu’une de leurs consœurs obtenait les faveurs de ce nabab d’eau douce. Quand celle-ci, ayant satisfait son seigneur et maître, fuyait honteusement sous les horions, la suivante venait humblement offrir ses services. Le mâle accueillait ainsi ces dames jusqu’à ce que le petit jeu d’amour cesse de l’intéresser Alors, il les chassait toutes, noblement, et retournait à sa solitude.

Mesdames, ne laissez pas vos maris s’attarder trop à la pêche à l’ombre, cela pourrait leur donner des idées.

Aimé Michel