Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?


logo-download

La science des rêves

Chronique parue dans France Catholique − N° 1309 – 14 janvier 1972

Quand, en France, on dit «science des rêves», l’écho répond «Freud». Or, la science des rêves est née en 1953, quatorze ans après la mort de Freud, et ce dernier n’y est pour rien. Les trois initiateurs ont nom Kleitman, Aserinsky et Dement. Ce sont tous trois des neurophysiologistes américains, quoique Kleitman, le maître des deux autres, soit né en Russie et ait fait une partie de ses études à Paris.

Répétons-le une fois de plus: nous appelons science dans nos chroniques une méthode d’investigation permettant d’établir des prévisions calculées, c’est-à-dire chiffrées, prévisions que l’expérience vient confirmer ou infirmer. Il n’existe aucune science qui ne réponde à cette définition. En 1953, donc, Kleitman enseignait la physiologie à l’Université de Chicago. Il avait alors cinquante-huit ans et cherchait obstinément depuis sa jeunesse une approche expérimentale à l’étude des rêves. Cette approche s’était toujours dérobée, malgré d’innombrables expériences, dont certaines, très pénibles, faites sur lui-même.

Les étudiants et les nouveau-nés

Une de ces expériences, qui datait de 1938, lui avait pourtant suggéré une piste: il avait remarqué, en campant plus d’un mois avec un de ses étudiants dans les ténèbres de la fameuse caverne du Mammouth, dans le Kentucky, que les rythmes veille-sommeil peuvent être modifiés d’autant plus facilement que l’on est plus jeune. Dans la caverne, son élève Richardson, qui n’avait guère plus de vingt ans, s’adaptait sans peine à vivre des journées de vingt-huit heures. Lui, Kleitman, ne pouvait pas. Cela l’amena à réfléchir sur un fait très banal, observé depuis toujours et devenu par là intellectuellement invisible: à savoir que les nouveau-nés dorment presque tout le temps, les bébés beaucoup, les enfants moins que les bébés, et qu’en définitive la veille semble être une acquisition positive de notre maturation.

Ces réflexions l’amenèrent à étudier le sommeil des bébés. Dans son laboratoire de l’Université de Chicago, il en eut toujours un certain nombre sur lesquels lui et ses étudiants, transformés en nourrices, veillaient tendrement.

Un soir de l’été 1953, un de ces étudiants, Aserinsky, fit une très anodine remarque en regardant dormir un bébé; parfois, les globes oculaires bougeaient derrière les paupières closes. Ces mouvements étaient rapide, comme quand on suit des yeux un spectacle animé. Aserinsky parla à son maître de cette observation, vieille elle aussi comme le monde, elle aussi donc devenue intellectuellement invisible, et dans la discussion jaillit l’idée qui allait donner la clé des songes depuis toujours cherchée en vain: si le bébé suit son rêve des yeux, pourquoi n’en serait-il pas de même de l’adulte?

De ce jour, le laboratoire de Kleitman fut absorbé par un travail singulier. Tout le monde ou presque y passait la journée entière. Et pendant que la moitié de ces messieurs en blouse blanche dormaient le sommeil du juste, l’autre moitié les regardaient attentivement dormir. Les découvertes alors se succédèrent rapidement. D’abord, on constata qu’en effet, les adultes aussi agitaient fréquemment leurs yeux en dormant. Mais surtout en arrachant impitoyablement au sommeil le dormeur dont les yeux s’agitaient, on eut la confirmation que, toujours, il était en train de rêver. Si on l’éveillait quand ses yeux étaient immobiles, il ne rêvait pas: Aserinsky avait découvert la première concomitance physique du rêve!

Mais si les yeux s’agitaient, il devait donc y avoir dans l’encéphale quelque activité électrique elle aussi concomitante. Passons sur les détails, que j’ai rapportés ailleurs[1]

Un autre élève de Kleitman, Dement, entreprit l’étude statistique de kilomètres d’enregistrements électroencéphalographiques, et tout un domaine jusque-là insoupçonné de notre vie mentale fut en quelques mois mis au jour. Résumons-les:

1. L’immense majorité de nos rêves nous demeure inconnue, car nous n’en gardons aucun souvenir; alors que le dormeur réveillé au moment des mouvements oculaires déclare qu’il était en train de rêver, quinze fois sur seize en moyenne il affirmera n’avoir pas rêvé de la nuit si on le laisse dormir, bien que ses yeux se soient maintes fois agités.

2. Les statistiques nous apprennent que 2% environ des hommes et des femmes croient n’avoir jamais rêvé de leur vie et ignorent par conséquent ce que signifie le mot «rêve»; Kleitman a découvert que a) ces prétendus non-rêveurs ont eux aussi les mouvements typiques des yeux, et que b) si on les réveille à ce moment, ils avouent avec stupeur qu’ils étaient en train de rêver: les non-rêveurs sont tout simplement des dormeurs qui s’éveillent toujours entre deux rêves.

3. Le sommeil quotidien de l’homme obéit à un cycle de quatre-vingt-dix minutes: toutes les quatre-vingt-dix minutes, tout homme qui dort se met à rêver; un homme qui dort huit heures rêve cinq fois; la durée des cinq rêves successifs ne cesse de croître: le premier dure en moyenne neuf minutes, le deuxième dix-neuf, le troisième vingt-quatre, le quatrième vingt-huit et le cinquième dépasse souvent la demi-heure.

Deux heures chaque nuit

Notons déjà quelques illusions dissipées par ces découvertes. D’abord, sur la durée de nos rêves nocturnes. Une ancienne tradition affirmait que les rêves sont très brefs: ce sont nos souvenirs qui nous trompent en nous cachant l’essentiel. En fait, nous rêvons en moyenne près de deux heures chaque nuit. Deuxième illusion, conséquence de la première: la croyance que le rêve peut révéler notre inconscient. Il le révélerait peut-être si nous en gardions le souvenir. Mais ce n’est pas le cas. Notre souvenir ne couvre qu’un pourcentage minime de nos rêves réels, et nous ne savons pas encore ce qui différencie les rêves dont nous nous souvenons des autres. Reconstruire notre inconscient – et à plus forte raison notre personnalité entière – à travers les rêves dont nous nous souvenons, c’est faire comme le touriste débarquant en Angleterre et notant, au vu d’une Nigérienne aperçue sur le quai, que les Anglaises sont de race noire.

Ces expériences princeps ont depuis lors été refaites dans le monde entier et leurs résultats confirmés et précisés. Elles en ont provoqué une foule d’autres dont les résultats sont encore plus surprenants. Les laboratoires où l’on étudie le sommeil et le rêve se comptent maintenant par dizaines et les savants qui y travaillent par centaines. L’un des plus éminents est le professeur Jouvet, de la Faculté de médecine de Lyon, auteur de découvertes que nous examinerons dans une prochaine chronique.■

Aimé Michel

Note:

(1) Aimé Michel: Le Mystère des rêves (Éditions Planète-Denoël, 1965.)