Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La Science est-elle un Clergé

par Aimé Michel [*]

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de décembre 1977

 

Le lecteur comprendra que je m’abstienne pour répondre à M. Maugin, «Ph. D. Princeton, C.N.R.S., Université de Paris», etc., du ton que lui-même croit devoir prendre. Je feindrai donc que M. Maugin est un homme bien élevé et respectant ses lecteurs, me bornant à corriger ses allégations.

Jack Sarfatti, «Physicien»

Comme M. Maugin, Sarfatti est Ph. D., Université de Californie à Riverside, mais aussi ancien «member of the Physics Faculty» à l’Université de San Diego, ancien Research Fellow à Birbeck Collège, Université de Londres, et à l’United Kingdom Atomic Energy Research Establishment de Harwell, etc. M. Maugin lui reproche ses tendances «métaphysiques» et «parapsychologiques». Et pourquoi donc? Est-ce défendu? Par qui? Faut-il rétrospectivement brûler Newton, Kepler et une foule d’autres qui cultivèrent longuement ces tendances et dont on souhaite que M. Maugin égale un jour les travaux? Non seulement Sarfatti s’intéresse à la métaphysique et à la parapsychologie, mais il participe à un «Joint Physics and Consciousness Group» créé (à tort ou à raison) au Lawrence Radiation Laboratory, Fondamental Physics Seminar, avec Fred Wolf, Saul Paul Strag, Frijtof Capra, Henry Stapp, John Clauser, George Weissman, Nick Herbert, Elisabeth Rauscher, etc.

Je ne dis pas que ces physiciens de Berkeley détiennent la vérité, mais je ne me sens pas aussi sûr que M. Maugin de voir pourquoi il est urgent de les condamner. De plus, je crois qu’il n’appartient à personne de censurer leurs publications.

«Beyond», «au-delà». Ce mot, paraît-il, est «tout un programme», il est «digne des ouvrages de Science-Fiction». Je remercie M. Maugin de cette dernière précision que j’ignorais ne lisant plus guère de S.-F. depuis mon enfance. Un bon procédé en valant un autre, je suggère à M. Maugin la lecture (entre deux ouvrages de S.-F.) du recueil d’études de physique quantique intitulé Quantum Physics and Beyond, publié par la Cambridge Université Press 1971, sous la direction de Ted Bastin, professeur à Cambridge, et signé d’une vingtaine des grands noms de la physique quantique du monde entier.

Le livre de Bob Toben et Jack Sarfatti: c’est en effet un livre plein d’extrapolations audacieuses, amusantes souvent, et présentées comme telles, puisqu’il s’agit d’un livre de bandes dessinées! J’espère qu’il sortira bientôt en France, et ne manquerai pas de le recommander à mes lecteurs comme un exemple de ce que savent faire des savants qui ne se prennent pas pour des grands prêtres, quand ils veulent pour donner au public cultivé une idée de ce à quoi ils réfléchissent.

M. Maugin pense qu’il ne faut enseigner au public «que la vérité reconnue comme telle, à un certain moment de l’évolution scientifique, par la communauté des savants, et non les spéculations métaphysiques de quelque brebis perdue.»

Il va de soi que définir qui sont la «communauté des savants» et les «brebis perdues» est un privilège qui appartient à M. Maugin, peut-être aussi à quelques amis sûrs désignés par lui. Il faut fermer la bouche à tous les autres, les empêcher d’exprimer leurs idées et surtout censurer celles-ci avant qu’elles n’atteignent «le public», peu importe que ces idées soient celles de Prix Nobel de physique comme Eugène Wigner et Brian D. Josephson[1], ou de biologie comme Sir John Eccles[2].

Position difficile, hélas. Wheeler est un esprit supérieur quand il participe au jury de thèse de M. Maugin, mais sa pensée devient douteuse dès qu’elle s’avère différente de celle de M. Maugin sur le «monisme» et le «mysticisme». Car M. Maugin a le droit d’avoir certaines idées sur ces sujets et de vouloir les enseigner à une revue d’ingénieurs comme celle-ci, mais Wheeler, non. Position si difficile que, d’une part, Wheeler «ne se doutait pas» de l’usage que des «esprits faibles» feraient de sa pensée, et que d’autre part il a «vraisemblablement encouragé ce mouvement» (les «esprits faibles», est-il besoin de le préciser, sont ceux qui ont d’autres idées que M. Maugin sur tous les problèmes non scientifiques dont chacun s’imaginait jusqu’ici pouvoir penser ce qu’il veut).

«Il suffit de noter qu’il (Sarfatti) participa à l’examen «scientifique» des tours de passe-passe d’Uri Geller («l’homme qui tord les cuillères par énergie psychique») et ne décela aucune anomalie, bien que la supercherie ait été démontrée. On peut penser qu’il ne décela rien pour la bonne raison qu’il avait une «foi» naturelle en la réalité des dons superanormaux de Geller (la foi rend aveugle!).»

On me permettra d’avancer une autre supposition: si Sarfatti ne décela rien, ce pourrait être plutôt (selon ma modeste hypothèse) parce qu’il ne participa en aucune façon à l’«étude scientifique» en question! Ladite étude fut en effet conduite au Stanford Research Institute (S.R.I.) par Russel Targ et Harold Puthoff, tous deux physiciens, Senior Researchers à l’Electronics and Bioengineering Laboratory du S.R.I. (je donne ces précisions parce que M. Maugin semble être très sourcilleux sur les titres). J’ignore si Uri Geller fait des nœuds avec la vaisselle, et cela m’est complètement égal. Mais j’ai sous les yeux le compte rendu de l’étude faite sur Geller par Targ et Puthoff, publié en forme de volume sous le titre «MindReach», Delacorte-Press éditeur, 1977. Il est préfacé par Margaret Mead que l’on peut, je crois, appeler la plus célèbre ethnologue et anthropologue américaine. Je lis en page VII que la NASA subventionna partiellement ces recherches. Il y a une page de remerciements adressés à toutes les personnalités dont l’aide fut si précieuse aux auteurs, comme l’on dit toujours. J’y lis plusieurs noms célèbres, d’autres moins, tous royalement titrés, mais aucune trace de Sarfatti. Il y a à la fin (pp. 223-230) un copieux index analytique, et toujours aucune trace de Sarfatti! Je profite de l’occasion que me donne M. Maugin pour recommander chaudement ce livre, qui est passionnant, et qui consacre en particulier un chapitre magistral à l’art de réfuter un sujet sans en connaître un traître mot.

■ M. Maugin a la bonté de me rappeler ma jeunesse, quand je collaborais à la revue Planète, et je l’en remercie, car je me propose de rééditer prochainement un recueil de ces articles anciens. J’y défendais en effet plusieurs points de vue qui me sont, après tant d’années et à l’expérience, devenus plus chers encore.

D’abord, que ce que l’on ne sait pas, on l’ignore. M. Maugin sait que le «monisme» est faux. Moi, je n’en sais rien. Et d’abord qu’est-ce que le monisme? Quand l’a-t-on vérifié ou réfuté? Quoique lisant pas mal, rien concernant ce sujet du point de vue scientifique ne m’est jamais passé sous les yeux. Si M. Maugin sait ce que la science ignore, il faut qu’il ait cette foi dont il parle, et qui aveugle, il a raison.

Une autre idée que je défendais et qui m’est encore plus chère était qu’il faut fiche la paix aux gens qui cherchent. D’abord parce qu’il est absolument impossible de les en empêcher. Kozyrev a conçu l’essentiel de son œuvre dans un camp de concentration sibérien. L’interdiction de chercher là où des censeurs décréteraient qu’il ne faut pas, est particulièrement dérisoire et irrecevable s’adressant aux ingénieurs, qui ont creusé les tunnels malgré les objurgations d’Arago, inventé la T.S.F. contre la condamnation de Hertz, fait voler l’avion en dépit de la réfutation de Newcomb, lancé la première fusée spatiale trois jours après que l’Astronome Royal d’Angleterre eût qualifié la chose de bobard inventé par les journalistes, vu que c’était impossible.

Une troisième idée selon moi très précieuse est qu’il ne suffit pas d’enseigner au public seulement «la vérité reconnue comme telle»: il faut aussi lui donner une idée aussi large que possible des énigmes qui restent à résoudre et des discussions qu’elles provoquent car c’est là le plus puissant de tous les stimulants à la vocation scientifique.

Je n’ai rien contre les rationalistes dont parle M. Maugin, bien au contraire. J’y compte des amis. Ils entretiennent le doute, l’esprit critique, ils rendent prudents les téméraires. M. Maugin devrait les lire mieux, car le doute et l’esprit critique doivent aussi s’appliquer au dogmatisme philosophique. Ils doivent cultiver, non éteindre l’ardente aspiration à pénétrer plus avant dans les secrets de la nature, qui existent encore, que diable, sinon à quoi bon la science? et à envisager tous les possibles, mêmes les plus surprenants, comme le fait la nouvelle physique, qui ne prend pas ses spéculations pour des dogmes et sait très bien les présenter avec un grain d’humour. Pourquoi obscurcir la physique avec les querelles d’une revue (Planète) qui joua son rôle, puis disparut? Nous n’en sommes plus là.

Je me flatte d’avoir répandu une formule conforme à l’esprit scientifique moderne: c’est en matière de spéculation, «il faut penser à tout, et ne croire à rien» (1969). J’admire Sarfatti et ses amis, et pour les croire, j’attends la preuve. Après avoir ferraillé un peu, M. Maugin acceptera-t-il cela comme un mot de la fin?

Aimé Michel

Notes:

(*) Aimé Michel, 30 ans de travail dans un organisme de recherche, et quelques peaux d’âne.

(1) E. Wigner: Symmetries and Reflection (Indiana University Press, Bloomington 1967; Josephson s’est intéressé aux expériences faites sur Matthews, le Geller anglais.

(2) Eccles (à propos de la «perception extrasensorielle»): Facing Reality, Springer Verlag, Heidelberg Science Library, 1970, pp. 48, 80, 127, 166, avec mes excuses pour la «précision».