Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La science historique démolit l’Histoire

Article paru dans Planète N°30 (Le Journal de Planète) de septembre / octobre 1966

Plus la connaissance du passé progresse et plus l’Histoire tend à perdre sa majuscule. Pour nos grands-pères, le passé avait une figure. L’Égypte et la Mésopotamie, c’était le mûrissement de la Grèce, laquelle avait civilisé Rome. Puis étaient survenus les Barbares, regrettable intermède responsable du Moyen Âge et de ses ténèbres. Après eux, on efface mille ans et on reprend le vrai fil de l’Histoire à la Renaissance, qui continue l’Antiquité classique, comme si de rien n’était, et l’on arrive ainsi à la vraie civilisation, c’est-à-dire, en gros, à la Victorian Way of Life.

Telle était l’Histoire de nos grands-pères: claire, rationnelle, montrant l’évolution terrestre comme tendue depuis les origines — des origines aussi peu anciennes que possible, quelques milliers d’années avant notre ère tout au plus — vers la réalisation des lumières du XIXe siècle et tout entière illuminée par glorieuse finalité.

Les fausses évidences

Pour quiconque veut mesurer le chemin parcouru par la science historique moderne, aucun ouvrage peut-être (à part nos Métamorphoses de l’Humanité) n’est plus instructif que le travail consacré par M. Lucien Musset aux grandes invasions[1]. M. Musset est, par sa formation, le type même de l’historien moderne: l’art de faire parler les vieux textes n’a certes pas de secret pour lui; mais à cet art qui fut celui exclusif de l’ancienne école, M. Musset ajoute une connaissance approfondie de l’archéologie, de la linguistique, de l’anthropologie, de la toponymie.

Le résultat de cette confrontation globale c’est d’abord un salutaire balayage de fausses évidences. «Plus nos connaissances s’approfondissent, écrit M. Musset lui-même à propos d’un problème particulier, celui des prétendues «structures immémoriales» de la vie rurale, et plus s’effondrent les vues simplistes naguère érigées en théories.»

Dans le domaine de la technique, ce balayage aboutit à une véritable révolution: de ce point de vue, il s’avère en effet que la civilisation, ce n’était pas Rome, mais bien les prétendus Barbares!

«Les Barbares, écrit M. Musset en citant les travaux des archéologues Salin et France-Lanord, ont recueilli ou mis au point toutes sortes de techniques, uniquement artisanales sans doute, mais remarquables d’ingéniosité et d’efficacité en matière d’alliages, de trempe, de forge, de soudure, etc. La part de Rome dans ces innovations apparaît négligeable.»

Pourquoi cet aspect essentiel de l’Histoire est-il resté méconnu pendant près de quinze siècles? La réponse de M. Musset est aussi claire qu’étonnante (pas pour nous, toutefois): «Les textes du haut Moyen Âge ne laissaient à peu près rien apparaître de ce savoir technique (sans doute parce qu’il était réservé à des initiés sans contact avec les clercs): tout ce peu de la civilisation mérovingienne serait donc resté insoupçonné sans l’application récente à l’archéologie des méthodes de laboratoire.»

Ce que l’envahisseur porteur de la francisque et de la framée a fait sur le métal, n’a-t-il pu le faire sur des matériaux moins indélébiles ou plus secrets?

«L’empirisme expérimentateur des forgerons francs, écrit au contraire M. Musset, forme un singulier contraste avec la docilité des lettrés du temps envers les poncifs d’école.»

La véritable histoire

C’est cet empirisme du savoir populaire et technicien qui, cheminant de façon plus ou moins souterraine depuis le haut Moyen Âge jusqu’à la Renaissance, explosera à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe dans la science expérimentale. Pendant que les lettrés glosaient sur les Universaux, le Réalisme et l’Idéalisme, des hommes aux mains calleuses apprenaient à décrypter les recettes opératoires de la technique, formaient des disciples, se transmettaient leur savoir par la parole car la plupart du temps ils ne savaient pas écrire. La véritable histoire, celle des faits matériels, des infrastructures économiques, de la conquête de l’univers, ce sont eux qui, derrière la vaine fantasmagorie des apparences politiques et philosophiques, l’ont faite.

Voilà ce que l’on commence à comprendre à mesure que se développent les méthodes de l’histoire totale, illustrée ici de façon magistrale par M. Lucien Musset. Il faut féliciter les promoteurs de la collection où sont publiés les deux livres de M. Musset pour leur réalisme et leur audace. Ces promoteurs sont MM. Robert Boutruche et Paul Lemerle, professeurs à la Sorbonne, et leur collection est la Nouvelle Clio. Prenant le relais d’une autre collection illustre (Clio), celle-ci nous promet un véritable renouvellement du savoir historique et la prise en considération des problèmes de l’ascension humaine.

Aimé Michel.

[1] Lucien Musset: «les Invasions», t. I: les Vagues germaniques; t. II: le Second Assaut contre l’Europe chrétienne. (Presses universitaires de France, collection: la Nouvelle Clio.)