Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

La science imprévisible

Chronique parue dans France Catholique − N° 1491 – 11 juillet 1975

 

Le monde dans lequel nous vivons en 1975 est en grande partie le produit de révolutions scientifiques survenues au cours du dernier tiers de siècle: les ordinateurs, l’électronique, le nucléaire par exemple.

Or, aucune de ces révolutions n’était prévisible dix ans avant qu’elles fussent accomplies.

Je voudrais montrer dans cet article que notre ignorance du futur est encore plus grande maintenant et qu’elle ne cesse de grandir avec nos connaissances. Et que, par conséquent, comme je l’ai dit dans mes précédentes chroniques, l’idée d’un futur planifiable est une illusion.

On se rappelle le principe des expériences de Pavlov sur le réflexe conditionné: le chien à qui l’on donne sa pâtée en agitant une cloche, la salivation que l’on obtient de lui ensuite en agitant la cloche sans pâtée, etc.

On se rappelle aussi les innombrables techniques d’apprentissage grâce auxquelles les chercheurs de psychologie animale obtiennent depuis un demi-siècle de l’animal des performances extraordinaires que celui-ci ne réalise pas dans la nature: par exemple, les pigeons de Skinner jouant au ping-pong, ou même (cela a été fait par l’armée américaine) assurant le pilotage d’une fusée.

Toutes ces techniques ont quelque chose de commun: l’animal apprend par un processus conscient ou, si on préfère ne pas parler de conscience dans le cas d’un animal (précaution de style qui me paraît tout simplement superstitieuse), il apprend par l’intermédiaire du système nerveux central. C’est le système nerveux central qui entend la cloche, c’est lui qui dirige la balle de ping-pong ou la fusée. Le système nerveux central apprend en enregistrant quand il se trompe et quand il réussit, et il corrige ses erreurs jusqu’à la réussite.

Maintenant, faisons une supposition et, pour mieux comprendre ce qu’elle a d’a priori extravagant, faisons-la, non plus sur l’animal, mais sur l’homme.

Supposons que le système nerveux autonome, c’est-à-dire inconscient, celui qui par exemple règle notre tension artérielle et l’activité de notre rein, soit lui aussi capable d’apprentissage. Alors on pourrait faire l’expérience suivante, complètement absurde et impossible, n’est-ce pas?

Faisons asseoir un homme dans une pièce vide, sans rien lui expliquer, et couvrons-le d’appareils enregistreurs, électro-encéphalographe, électromyographe (qui mesure l’activité nerveuse des muscles), électrocardiographe, pléthysmographe (qui mesure l’activité des petits vaisseaux sanguins), etc. Ces appareils transforment leurs mesures en petits courants électriques qui sont observés et enregistrés dans une autre pièce, loin des regards de l’homme assis dans sa cellule. Les savants qui regardent les aiguilles s’agiter et enregistrer leurs tracés dans cette seconde pièce sont immédiatement au courant de toute modification inconsciente survenue dans le corps du sujet. Par exemple, ils savent si son pouls accélère légèrement (ce que lui ignore), si son oreille droite devient un peu plus chaude que l’autre (très peu, un degré, ce que lui ignore aussi, bien sûr), si sa tension artérielle subit d’infimes variations, etc.

Supposons enfin que les biologistes attablés devant les pupitres où se lisent ces petites variations se disent «Nous allons récompenser notre reclus chaque fois que, disons, sa tension artérielle marquera une légère baisse: comme il s’ennuie dans sa cellule, toute baisse sera immédiatement suivie (et ce sera là la récompense) de la projection, sur le mur de ladite cellule, en face de lui, d’une image agréable, beau paysage, visage souriant d’une jolie nana (le sujet est toujours un jeune étudiant)».

Franchement, est-il vraisemblable que, quelque chose dans l’inconscient? l’esprit? du jeune étudiant comprenne: 1° qu’on est en train d’observer sa tension artérielle plutôt qu’autre chose? 2° que les images agréables surgissent automatiquement chaque fois que sa tension baisse imperceptiblement? et surtout, 3° que ce quelque chose, esprit, inconscient, appelons-le comme on voudra, sache comment s’y prendre pour faire baisser et encore baisser sa tension afin d’obtenir plus de beaux paysages et plus de jolies nanas sur le mur?

Hypothèse absurde car, d’abord, personne n’est capable de déceler dans son organisme une très légère baisse de tension artérielle, et surtout personne (sauf quelques yoghis) ne sait modifier à volonté cette tension. Donc, cette expérience absurde, qui mélange de façon impossible l’action des deux systèmes nerveux, central et autonome, est impossible, et on ne s’avisera jamais de la tenter. Seul un ignorant peut en avoir l’idée. Que cet ignorant ne s’avise pas d’aller plaider des crédits devant une Commission de répartition pour la tenter! «Mon ami, lui répondra-t-on, allez donc relire un peu vos manuels.» Heureux s’il ne se fait pas éjecter pour incompétence!

J’ignore quelles étaient les pensées du psychophysiologiste Neal E. Miller lorsque, vers les années 40, il eut cependant pour la première fois l’idée qu’une expérience de ce type était possible et qu’il fallait la tenter. Miller avait travaillé sur l’apprentissage avec un autre Américain du nom de Pollard. Plus tard, il avait collaboré à Yale avec l’Espagnol José Delgado, célèbre pour ses expériences sur la stimulation électrique du cerveau[1]. Quoi qu’il en soit, pendant de nombreuses années, Miller soutint (et fut le seul à soutenir) que l’on pouvait pratiquer l’apprentissage inconscient. Appréciation à l’époque improuvable, car dans le tableau que j’ai fait ci-dessus d’une expérience de ce genre, j’ai omis tous les détails techniques, dont le principal est l’usage obligatoire d’un ordinateur pour comparer instantanément toute variation infinitésimale avec le tracé antérieur des aiguilles, donc pour déceler la variation que l’on se propose de récompenser. Il n’y avait pas à l’époque d’ordinateur disponible pour les biologistes.

Je résume ce qui s’est passé par la suite. À force de parler de son idée, Miller finit par persuader un étudiant, Jay Trowill, de se lancer dans les inextricables investigations et réflexions préliminaires (Miller, principalement psychologue, n’avait que l’idée: il lui fallait un expérimentateur très qualifié et imaginatif). Trowill a enfin une idée expérimentale convaincante: il fera l’expérience sur des rats paralysés au curare et maintenus en vie par un poumon artificiel.

Et cela marcha! J’expliquerai le détail (passionnant) de l’expérience la prochaine fois. Mais voyons-en les conséquences sur l’homme: il est possible, sans que le sujet s’en doute, de conditionner même ce qui échappe à sa pensée consciente.

Plus de deux cents laboratoires travaillent la question en 1975 rien qu’aux États–Unis. Parmi les savants qui se sont lancés dans ces programmes, certains sont à la recherche d’une redécouverte «laïcisée» des disciplines corporelles mystiques. Ils affirment, non sans se rencontrer quelque peu avec des théologiens des états mystiques comme les PP. Poulain et Maréchal, que l’action sur le corps n’est pas sans effet sur l’esprit. Cela va-t-il quelque part, et, si oui, où? Bien malin qui le dira. Bien malin qui fait des plans de société future sans tenir compte de telles incertitudes.

Je crois, quant à moi, que le monde futur ne se fait que dans le désordre; que si on tente de lui donner forme rationnelle, ce désordre brise les cadres qu’on lui impose, créant un désordre plus grand; et que tout ce qu’on peut faire pour n’être pas écrasé par lui, c’est d’en tempérer un peu à l’avance les inconvénients, et de courir aussi vite que lui…■

Aimé Michel

Notes:

(1) Il y a dans les spectaculaires expériences de Delgado, dont peut-être je reparlerai, la preuve que les deux systèmes nerveux peuvent avoir plus de connexions qu’on ne croyait.

 

P.-S. – Quelques lecteurs se sont étonnés que dans mon article sur la Gnose de Princeton (FC-E, n° 1487), j’aie cité Merleau-Ponty comme un philosophe des sciences, C’est qu’il y a deux Merleau-Ponty, Maurice et Jacques, père et fils! C’est de Jacques qu’il était question.