Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

La transcendance, comme une ivresse…

Jacques Vallée

 Préface à L’Apocalypse molle

 

C’est la limpidité de la pensée, alliée à la clarté du style, qui frappe d’abord et donne envie de se joindre au dialogue, comme autrefois quand nous nous retrouvions dans un bistrot du Quartier Latin. Cette clarté qui semblait pénétrer son esprit, cette limpidité qu’il empruntait peut-être à son ciel de Provence, nous ont fait aimer cet homme original et pur, et nous reconnaître pour ses élèves à la dure école de la transcendance.

Dans sa préface, Bertrand Méheust a évoqué les réflexions d’Aimé Michel sur «le côté tragique de l’être humain, seulement capable de concevoir qu’il va s’abîmer dans l’inconcevable». Les lettres que l’on vient de lire, «quelques pages au cœur du jamais-dit», ont développé cette idée. Où s’arrête l’inconcevable? Où commence le transcendant? Les philosophes ne nous fournissent guère de points de repère; les mystiques non plus, convaincus qu’ils ont leur réponse dans la contemplation silencieuse. Ce sont les savants, aujourd’hui, qui se préoccupent de ces questions. Parmi les savants, les informaticiens s’en servent pour redéfinir les bases des sciences, y compris celles des mathématiques, tel Gregory Chaitin qui lance l’idée révolutionnaire d’une science mathématique qui serait désormais expérimentale, et s’appuierait sur l’incommensurable, l’incalculable. Idées surgies de Turing et de Gödel, démontrées par la théorie des automates, étendues maintenant à la logique pure.

Aimé Michel s’est passionné pour ces questions bien avant les scientifiques français. Il vint nous voir à San Francisco en 1972, et je le présentai à Douglas Englebart, l’inventeur du «mulot», créateur de la première communauté en ligne et d’hypertexte, mon patron dans l’équipe qui programmait alors le site numéro deux sur Arpanet, le réseau qui allait devenir le prototype d’Internet. Englebart était obsédé par l’idée de bouleverser la communication entre les hommes pour exprimer des vérités.

Pour lui, c’était la vraie vocation des réseaux informatiques. Aimé Michel lui fit la démonstration de la méthode logique de Sextus Empiricus, qui cherchait la même chose.

Chaque rencontre, chaque conversation, débouchait ainsi sur les perspectives étonnantes, dont on revenait enrichi d’idées neuves.

Pendant son séjour dans la Silicon Valley je le présentai aussi à des équipes qui travaillaient sur l’intelligence artificielle, domaine en pleine adolescence. La visite lui inspira des réflexions inédites sur l’avenir de l’homme, l’accélération du savoir et ses dangers. Sa réaction s’exprima, comme toujours, par un saut plein d’humour dans des formules nouvelles, car il n’avait pas son pareil pour «recadrer» une idée scientifique dans une perspective plus générale et plus accessible.

À son retour de Californie il m’écrivit qu’il avait pu reconstituer, par une série de coïncidences mystérieuses, le texte longtemps perdu de l’Évangile de Ponce Pilate! Encore plus étonnant, Ponce Pilate, dans ses réflexions prophétiques, parlait justement de l’intelligence artificielle. Aimé m’en citait quelques versets:

- «L’intelligence n’est rien sans la raison, la raison n’est rien sans l’ardeur. Vous n’emporterez dans la mort que l’ardeur, et vos actes. Car l’intelligence et la raison sont du corps. Et comme elles sont du corps on peut y suppléer par artifice.»

- «Quand on commencera d’y suppléer par artifice, vous saurez que la désuétude de l’homme est proche. Vous n’aurez le choix qu’entre devenir des bêtes ou devenir plus qu’humains. Or rappelez-vous que ce n’est jamais la Terre qui choisit, mais chacun dans sa solitude, et que la Terre finit toujours par appartenir au petit nombre qui choisit la voie difficile.»

Pas étonnant, après cela, que dans un grand article vengeur du Figaro Dimanche (18-19 février 1978) il ait descendu en flammes Jean-Jacques Rousseau et sa philosophie de «la faute des autres», qu’il appelait «le virus d’une maladie qui nous accable encore.»

Et la transcendance?

Dans une lettre suivante il m’avouait: «J’admets très consciemment que je ne sais où ce mouvement que j’ai choisi me conduit. Sauf que ce sera plus difficile et compliqué, et que l’animal qui est en moi s’effacera un peu plus encore. Cette ignorance, je te l’avoue, m’enchante. C’est comme une ivresse: celle de la vitesse, de la tempête, du voyage de Christophe Colomb…»

Il ne tient qu’à nous, dans son sillage, d’aller découvrir de nouveaux continents de l’esprit.

Jacques Vallée – San Francisco, 4 juin 2006.