Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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La vraie affaire du siècle: vendre la crise

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de novembre 1979

 

Il y a dans l’existence simultanée du chômage et de l’inflation un paradoxe qui frappe davantage encore le public ignorant que l’expert. Combien en ai-je entendu et lu, des experts qui m’expliquaient ce phénomène! Ils doivent avoir raison, quoique l’ignorant ne puisse se défendre d’un certain scepticisme quand on lui offre des explications contradictoires. Ces messieurs si savants ne peuvent pas avoir tous raison à la fois. Le scepticisme s’accroît quand on voit les maîtres de l’économie mondiale, réunis en conclave secret, se séparer après plusieurs jours de discussion muets, avec des mines d’enterrement.

***

Reprenons les raisonnements élémentaires, manuels en mains[1]. On ne sait pas pourquoi les prix montent, d’accord: les manuels distinguent les inflations rampantes, galopantes, sectorielles, importées. Ils invoquent les rapports de forces, les rigidités structurelles, les «structures oligopolistiques», les excès de création monétaire. Bien (si l’on peut dire).

Mais au moins un fait est certain: quand règnent l’abondance de ce qui est demandé et des marges bénéficiaires non nulles, s’il y a de l’argent mais pas trop, l’inflation n’apparaît pas. Les lois du marché, aussi vieilles que l’humanité, dans ce cas jouent. Le marchand qui veut vendre — c’est son métier — et qui voit de l’argent, serre automatiquement ses prix pour rendre son marché intéressant, s’il le peut.

Actuellement, le marchand et l’industriel voient-ils de l’argent? Ils seraient les seuls à n’en pas voir. Jamais on n’a tant dépensé.

Peuvent-ils serrer leurs prix? Premier problème: une partie d’entr’eux ne voient pas la nécessité de serrer leurs prix, puisque tous ces gens qui dépensent ne sont pas leurs clients visibles. Ainsi s’instaure un premier malentendu, d’ailleurs plus sensible chez les responsables syndicaux, ou du moins certains d’entr’eux très politisés, que chez la généralité des patrons. On a vu ce drame dans la sidérurgie, et pour ainsi dire à l’état pur dans la pénible affaire du France. L’ouvrier moyen, dans les docks du Havre, a vu rouge lorsque le milliardaire norvégien a choisi les chantiers allemands. L’argument répété à satiété sur les lieux où les ouvriers exprimaient leur colère était: «c’est un milliardaire, il achète le navire pour y promener des milliardaires et, pour quelques gros sous, il va faire faire notre travail par d’autres».

Le sentiment retiré de cette affaire par l’ouvrier du Havre était celui d’être la victime de l’égoïsme capitaliste. Pourquoi? Évidemment parce que le point crucial de la transaction lui était invisible: «Pourquoi moi, un petit O.S., devrais-je baisser mes maigres salaires pour comprimer des prix de revient payés par des milliardaires?». Expliquer que les milliardaires ne le sont qu’en comprimant eux-mêmes leurs prix et en investissent ingénieusement le maximum de leurs «profits» ne convainc nullement celui qui, éclairant sa réflexion par sa maigre feuille de paie et une idéologie simpliste, n’accepte pas que l’investissement dérive du «profit», dénoncé comme le mal en soi. Qu’est ce qu’un «milliardaire», par les temps qui courent? C’est un calculateur habile à prévoir les investissements opportuns plusieurs années à l’avance.

Au début de la présente «crise» j’écrivais ici même, en substance: «Ce désordre qui s’installe va donner leur chance aux plus habiles, aux plus travailleurs, aux plus prévoyants». Je sous-entendais avec un espoir que je n’ai pas perdu: pourquoi pas nous? Pour l’instant, c’est le Japon et le Sud-Est asiatique qui se sont révélés «les plus habiles, les plus travailleurs, les plus prévoyants». Par un paradoxe qu’un peu de réflexion permet pourtant de comprendre, la crise du pétrole elle-même avantage les Japonais, qui n’en possèdent pas une goutte: en revanche (mais il fallait le prévoir et agir en conséquence) le Japon vend à profusion à peu près tout ce dont un pays pétrolier a besoin…

Mais admettons, ce qui est quand même le cas général, du moins côté patronal, que l’on voie clair comme le jour l’intérêt de serrer les prix. Aussitôt apparaît, côté personnel, le spectre du «dégraissage»: la sidérurgie française produit plus d’acier que l’an dernier avec moins de gens. La sidérurgie se porte mieux, mais une partie du personnel sidérurgiste est restée sur le carreau. Du moins l’inflation a-t-elle reculé? Hélas, l’expérience montre qu’il n’en est rien, et c’est là que les experts et le public ignorant dont je suis donnent leur langue au chat.

Donc Je n’essaierai pas présomptueusement de comprendre ce qui donne des migraines aux experts. Essayons plutôt de voir où conduirait un autre modèle de fonctionnement économique qui accepterait comme données de base précisément ces circonstances où nous ne comprenons rien.

Données essentielles: l’énergie chère et le chômage. Données secondaires, certes tout aussi importantes mais consécutives aux données de base: la fuite du capital vers l’inactivité de refuge, essentiellement l’or, mais aussi la spéculation foncière, etc.

L’idée de Raymond Barre devant ces faits est connue: il faut mettre fin à la panique pour qu’au lieu de se réfugier dans la surévaluation aberrante des refuges, ils s’investissent. Bien évidemment, si l’on réussissait ce tour de force, toutes les autres données de la crise disparaîtraient bientôt. Le fait est malheureusement que, surtout en France, on n’arrive pas à convaincre que l’investissement est le meilleur refuge. Si les chantiers du Havre avaient été modernisés avant l’affaire du France, son acquéreur n’aurait eu aucune raison de ne pas faire marché avec eux, car qui dit investissement dit productivité, d’où prix avantageux et économie de temps.

La question est donc: pourquoi le refuge plutôt que l’investissement?

Voilà la question ultime vers laquelle nous pousse toute réflexion. Elle admet certainement une réponse, puisque l’Allemagne investit presque deux fois plus que nous en pourcentage et le Japon encore davantage et qu’ils se portent mieux.

Ce qui étonne, c’est que des capitalistes intelligents, ou si l’on préfère cyniques, n’aient pas encore perçu l’énergie chère comme un marché et le chômage comme une garantie. Pourquoi les petites énergies de rechange, si avantageuses par exemple pour les collectivités rurales, si elles existaient sur le marché, font-elles l’objet de tant d’articles dans les revues techniques et de si peu d’investissements dans la réalité? On nous vante les vertus de l’éolienne, de tel capteur solaire, de dix autres procédés, on nous les montre fonctionnant ici ou là à la satisfaction d’un utilisateur ingénieux, mais quand on cherche des entreprises pour les installer chez soi on se trouve devant un grand vide, ou devant des individualités audacieuses mais incertaines de leur avenir, faute de moyens. De tous les pays occidentaux, la France garde la chance d’avoir encore le peuplement le plus clairsemé. Faut-il attendre que des Japonais viennent nous proposer sur place l’électricité et le gaz autonomes à la ferme et dans les petites localités? Pourquoi ce créneau d’autant plus béant qu’on s’enfonce davantage dans la crise n’intéresse-t-il personne? Pourquoi la crise n’est-elle perçue par personne comme un marché, comme une excellente affaire? J’ai entendu et lu beaucoup de spéculations sur ce mystère, mais il reste entier. Là où j’habite, j’ai du vent et du soleil à en revendre. Mais c’est E.G.F. qui, à grand frais, me fournit, et je ne vois pas d’alternative. Combien ai-je vu pourtant de fermes américaines vivant sur elles-mêmes, ce qui leur permet d’ailleurs de gaspiller le fuel des autres…

Aimé Michel

Notes:

(1) Cf. Les ouvrages de J. Valler, F. Perroux, J. Denizet, H. Bourguignat, H. Aujac, R. Maury, J. Schumpeter, J.-L. Manoury…