Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’âge et l’esprit

Chronique parue dans France Catholique − N° 1432 – 24 mai 1974

 

«La grande difficulté, dit Voltaire, est de comprendre comment un être, quel qu’il soit, a des pensées.» Oui. Mais il ajoute un peu plus loin: «La philosophie consiste à s’arrêter quand le flambeau de la physique nous manque.» Diable! si la philosophie ne va pas plus loin que la physique, à quoi bon l’ajouter à la physique? Popper me semble bien avoir raison quand il dit qu’au contraire, c’est quand la physique nous manque qu’il faut commencer à philosopher.

Mais où manque-t-elle? J’ai déjà plusieurs fois traité ici de ces recherches que la science conduit actuellement sur les confins du corps et de l’âme[1]. Un des faits les plus troublants que les psychologues ont d’abord cru découvrir est que, quelque définition de l’intelligence que l’on retienne, on constate une détérioration de l’intelligence humaine dès le début de l’âge adulte, détérioration qui dès lors se poursuit jusqu’à la mort[2]. Tous les tests, de quelque idée qu’ils s’inspirent, montrent, en effet, qu’au sein de toute population, les résultats commencent à baisser à partir de la tranche d’âge d’environ dix–huit ou vingt ans, sinon plus tôt.

Platon a-t-il tort?

Voilà qui est ennuyeux! N’y a-t-il pas dans ces expériences, pourtant faites et refaites par d’innombrables psychologues, quelque chose qui cloche? Comment peut-on admettre que tout le patrimoine intellectuel de l’humanité ait été produit par des intelligences déjà diminuées? Les grands achèvements de l’esprit réalisés par des mineurs – Mozart, Clairaut, Galois, Ramanujan, Schubert – sont des exceptions. Combien de grands esprits ne sont sortis de la médiocrité intellectuelle qu’au déclin de leur corps (de Foë, Gluck…)? Et Platon n’y entendait-il rien qui voulait, pour penser sérieusement, que l’on fût sorti de la jeunesse?

Il semble bien qu’il y ait eu, en effet, dans ces expériences quelque chose qui clochait, et deux savants américains viennent probablement de trouver quoi.

Reprenons donc les faits, contrôlés, recontrôlés, admis et enseignés jusqu’à la fin 1973: dans toute population, le niveau moyen des performances intellectuelles monte jusque vers le début de l’âge adulte passe par un bref maximum, puis baisse irrévocablement. Où est l’erreur possible?

Que le lecteur veuille bien admettre, naturellement, que les savants ne sont pas tombés dans quelque piège grossier, comme de confondre intelligence et mémoire, ou adaptabilité ou rapidité. Il ne s’agit de rien de tel. Alors, oui, où est l’erreur? Voilà bien, n’est-ce pas, un beau test d’intelligence! Quoi qu’il en soit, l’expérience réfutatoire[3] a été réalisée pour la première fois par les deux Américains Paul B. Baltes et K. Warner Schaie. Schaie est directeur adjoint du Centre d’étude de gérontologie de l’Université de Californie–Sud. Baltes est assistant en psychologie dans une Université de l’Est.

L’»idée», qui revient à Schaie est extrêmement simple: et si (s’est-il demandé) et si la supériorité de la tranche de dix-huit ans était due, non à un déclin dû au vieillissement, mais à un accroissement moyen des performances intellectuelles de l’espèce humaine? Si les êtres humains jeunes obtenaient des scores supérieurs, non point parce que leurs ainés auraient baissé, mais parce que l’intelligence se développerait davantage maintenant que jadis?

En 1956, Schaie fit donc passer à cinq cents sujets des deux sexes et d’âges divers, de vingt et un à soixante-dix ans, deux batteries de tests, le T. and T. (aptitudes mentales primaires) et le Schaie qui mesure la rigidité de comportement. Premier résultat de ces tests, conforme à toutes les expériences précédentes: maximum au début de l’âge adulte, puis déclin.

Mais Schaie ne s’en tint pas là: il continua à suivre ses sujets, les plus âgés jusqu’à leur mort. Et alors je cite les deux auteurs: «…si l’on dépouille les résultats longitudinalement, c’est-à-dire en comparant les résultats de 1956 avec les résultats ultérieurs pour les mêmes groupes, on n’observe de baisse que pour la mobilité oculo-motrice. On ne constate pas de changement important avec l’âge pour la mobilité cognitive (qui mesure l’aptitude à passer d’une façon de penser à une autre, comme de donner à un mot son synonyme ou son antonyme selon qu’il est écrit en majuscules ou en minuscules). Pour la dimension la plus importante, qui est l’intelligence cristallisée (compréhension verbale, calcul numérique, raisonnement inductif, etc.), on observe une augmentation systématique des notes pour tous les groupes d’âge, jusqu’à la vieillesse. Même des personnes âgées de plus de soixante-dix ans obtinrent de meilleurs résultats au second test qu’au premier».

Mais, dira-t-on, si les scores, loin de baisser avec l’âge, augmentent, et si néanmoins les plus vieux font en moyenne, à un moment donné, moins bien que les plus jeunes, qu’arrive-t-il si l’on compare les résultats obtenus au même âge par des générations différentes? Écoutons encore.

– Nous avons pu, par exemple, comparer des sujets âgés de cinquante ans en 1956 avec les sujets qui ont atteint ce même âge en 1963… Apparemment, l’intelligence de la population, telle qu’on peut la mesurer augmente, et la découverte initiale d’une détérioration de l’intelligence au cours de la vie était en grande partie imputable à une erreur de méthodologie.

Prévoir la mort?

Étonnants résultats! Sont-ils bien, cette fois, à l’abri de toute erreur? En tout cas, ils ont été confirmés par deux autres chercheurs, Klaus et Ruth Riegel (Université du Michigan) qui, en suivant leurs sujets jusqu’au dernier moment, ont même fait une découverte encore plus surprenante: les scores cessent de monter peu de temps avant la mort, à tel point que la constatation de cette baisse permet de la prévoir! Les Riegel appellent cela la «chute finale».

Selon eux, la défaillance de la pensée annoncerait celle du corps. Gœthe l’avait déjà dit. Il semble maintenant que ce soit prouvé. Mais Gœthe parlait de la volonté. Et je crois qu’il allait plus au fond. Nous y reviendrons.■

Aimé Michel

Notes:

(1) France Catholique-Ecclesia, numéros 1427 et 1428.

(2) Voir par exemple: W.B. Dockrell: On intelligence (Methuen, Londres, 1970).

(3) Cf. Psychologie, avril 1974, No 51, p. 19.