Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

LES ÉTONNEMENTS D’AIMÉ MICHEL

automobile

L’automobiliste et le diplodocus

Article paru dans Écho de la mode N°32 – 10 juillet 1969

 

Voilà quelques mois, deux paisibles automobilistes se prenaient de querelle sous un stupide prétexte de dépassement contesté devant un feu rouge et se battaient comme des chiffonniers. L’un d’eux, la colonne vertébrale brisée et le crâne défoncé, était peu après transporté à l’hôpital et y mourait fort proprement.

Cette édifiante histoire, répétition d’une foule d’autres semblables, me rappelle l’étrange calcul fait naguère par mon savant ami le Professeur Henri Prat, directeur du Laboratoire de Microcalorimétrie de la faculté des Sciences de Marseille. La microcalorimétrie, soit dit en passant, consiste à étudier les minuscules variations de température à l’intérieur des êtres vivants: au laboratoire de Marseille, on prend couramment la température d’un microbe. Mais le calcul dont je veux parler vise un tout autre domaine, comme on va le voir.

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi au juste, nous sommes plus intelligents que le singe, le singe plus que le chien, le chien plus que l’oiseau, l’oiseau plus que le poisson, et ainsi de suite? Je sais: certains misanthropes discutent cette classification. Ils prétendent que c’est le chien qui a domestiqué l’homme. Et quand nous faisions la loi en Afrique noire, les Noirs affirmaient volontiers la primauté du singe, qui, lui, «ne paie pas les impôts et ne fait pas le service militaire». Mais enfin, jusqu’à nouvel ordre, c’est nous qui mettons les singes dans des cages, et non l’inverse. Pourquoi?

À cette question, les biologistes répondent par ce qu’ils appellent «l’indice céphalique de Dubois». Ce qui fait l’intelligence, disent-ils, c’est la proportion du corps consacrée à la pensée, c’est-à-dire le cerveau. Le cerveau de la baleine et celui de l’éléphant sont beaucoup plus gros que le nôtre, mais proportionnellement au poids de son corps, la baleine a beaucoup moins de cerveau que nous et l’éléphant aussi.

Pour fixer les idées disons que si la baleine en avait autant que nous, la femelle du grand rorqual bleu, géant des cétacés, devrait disposer de près de deux tonnes de matière grise. En fait, elle n’en a pas le dixième. L’indice céphalique, calculé pour la première fois il y a un demi-siècle par Dubois, met en évidence notre unique supériorité physique sur les bêtes: c’est nous qui entre tous les êtres vivants consacrons la plus forte proportion de notre poids total au cerveau, instrument de la pensée. Recalculé récemment par l’Anglais Anthony, le palmarès de cet indice si flatteur donne le classement suivant:

1° L’homme (quand il n’est pas au volant);
2° Le chimpanzé (on n’est pas étonné de le trouver là);
3° L’hamadryas (autre singe);
4° L’éléphant (dont l’intelligence et la mémoire sont proverbiales);
5° L’ours brun (on n’est pas étonné non plus);
6° Le dauphin (mais d’autres normes le mettent plus haut);
7° Le loup (et le chien);
8° Le rhinocéros (qui l’eût cru?).
Puis viennent dans l’ordre, l’hyène, le cheval, le lion, le renard, le phoque, l’hippopotame.

On remarquera que j’ai fait suivre le nom de l’homme de cette restriction: quand il n’est pas au volant. C’est ici, en effet, qu’intervient le professeur Prat.

— Nous nous moquons, remarque-t-il, du diplodocus, énorme dinosaurien fossile dont le cerveau minuscule actionnait un corps de trente mètres de long, pesant une centaine de tonnes. Mais songeons-nous que dans une auto, dans un train, dans un paquebot, un avion, un bulldozer, ce n’est jamais qu’un chétif cerveau humain, celui du pilote, qui fait manœuvrer toute la masse?[1].

C’est pourquoi le chauffeur affublé de son auto perd de ce fait son indice céphalique propre, puisqu’à la masse de son corps il faut ajouter celle de l’engin! Pour une auto d’une tonne, l’indice céphalique dégringole très au-dessous de celui du loup, de l’hyène, de l’âne, il atteint celui du reptile, et marque donc une régression évolutive de plusieurs dizaines de millions d’années. Quoi d’étonnant à ce qu’il se conduise comme une bête, c’est-à-dire non seulement avec sottise, ce qui ne serait que demi-mal, mais avec une agressivité qui lui-même l’étonne?

Prat va plus loin encore. Chaque fois, dit-il, qu’un cerveau anime plus que son corps, son indice céphalique (c’est-à-dire son intelligence) se dégrade. Ne serait-ce pas cela qui rend l’Histoire avec un H majuscule si bête et si sanglante? Car l’Histoire est faite par quelques cerveaux animant des foules innombrables. Et la foule qui permet à un cerveau unique de penser à sa place n’est qu’un stupide et monstrueux diplodocus. Sans être impertinent, on peut même se demander si le char de l’État ne fait pas subir à certains de ses pilotes la même funeste métamorphose qui peut transformer des automobilistes en bêtes fauves.

À quand les feux rouges aux grands carrefours de l’Histoire?■

Aimé Michel

Note:

(1) Pr Henri Prat: Métamorphose explosive de l’humanité (Encyclopédie Planète, Denoël).