Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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LA VIE INTERIEURE

Le bonheur d’être humain

Article paru dans Mieux-être du 10 novembre 1977

Y a-t-il un mieux-être plus haut que le bonheur?
Question à laquelle chacun de nous peut répondre à sa manière.

par Aimé Michel

 

Mieux être, qu’est-ce que cela veut dire? Je me le demande. N’est-ce pas le bonheur? L’homme n’est-il pas fait pour le bonheur, et qu’importe le reste? Atteindre le bonheur, n’est-ce pas son suprême achèvement? Et y a-t-il un «mieux-être» plus haut que le bonheur?

Question où mon esprit n’entre pas, car alors vingt figures célèbres, honneur et mystère de l’homme, se lèvent devant moi.

Pascal, tourmenté par la maladie dont il va mourir, en proie à son obsédante douleur de tête, et écrivant pendant une froide nuit de décembre: «Joie, pleurs de joie.» Al-Hallaj, le mystique musulman agonisant toute une nuit dans son supplice, pieds et mains coupés, et criant sa suprême félicité, l’immensité divine béant au fond de lui-même. Simone Weil, malade dans sa petite chambre de Marseille sous l’occupation, soudain transfigurée par une ineffable «Présence» qu’elle compare au «sourire d’un être aimé». Mais je n’ai pas besoin de chercher l’intelligence du bonheur chez ces célèbres exceptions. Chacun de nous, à sa manière, peut témoigner que le mieux-être n’est rien, ou bien, alors, seulement le précaire refuge de l’homme encore endormi dans son animalité.

Tout à l’heure, accablé de misère physique, j’attendais, assis dans une bibliothèque, que l’incompréhensible distributeur des épreuves et des joies cesse pour un moment de s’intéresser à moi, qu’il m’accorde ne fût-ce que l’humble répit du dormeur, le fugitif Léthé où du moins l’on s’égale au néant. J’étais seul dans la grande maison. Je pensais au mythe d’Er le Pamphylien avec lequel Platon, peut-être instruit d’une sagesse secrète, tente de nous expliquer que toute douleur de cette vie a d’abord été choisie par nous, spécialement, et chacune d’entre elles, librement, en toute clarté, au cours de la vie différente qui, dit-il, précède la naissance.

La bienveillance cachée des choses

Dans quel but, me demandai-je, ai-je pu choisir d’être ainsi accablé par mon corps si Platon dit vrai? À quoi rime cette trahison de mon enveloppe physique qui engonce mon âme même dans le crépuscule du moins-être? À quoi cela peut-il servir d’être moins? Alors une sorte de séparation se fit en moi — c’était tout à l’heure, j’en suis encore illuminé, et pourtant ni le dieu du Léthé ni sans doute aucun autre ne m’ont tendu la boisson d’oubli, car rien n’a changé, et pourtant tout a changé. Soudain la bienveillance cachée des choses m’a saisi comme les bras d’une mère invisible.

Car, après tout, accablé ou pas, j’étais! Dans ce monde démesuré où les étoiles explosent, où les espèces vivantes luttent des millions de siècles et s’éteignent, ne laissant derrière elles que quelques fossiles, et encore pas toujours, où chacun finit par être mangé et retourne à la terre, parmi tant de morts, parmi tant qui-jamais-ne-seront, moi j’étais, là, paisiblement, méditant sur ma propre énigme, talonné, certes, par la douleur, mais pensant, conscient, partageant par cette conscience et cette pensée, même bornée, l’ultime conscience, l’ultime pensée qui anime les choses! Sinon la pensée du Dieu caché de ceux qui croient, du moins celle qui, dans la nature, éternellement se renouvelle, de mon chat qui m’observe, des oiseaux qui passent en éclair devant ma fenêtre, célébrant le quatre-milliardième printemps de la Terre.

Me voilà, je ne sais comment vieillir. Il me semble toucher encore à l’enfance. Ô temps, que me veux-tu? Qu’attends-tu de tous ces êtres que tu pousses et qui bientôt ne seront plus? Je ne sais, mais je sais que je suis, comme le Dieu caché, s’il existe. Autant que lui! Et c’est vrai que mon âme est emprisonnée, qu’elle me tourmente comme un pied dans une chaussure mal choisie, qu’assurément ce n’est pas là ce qu’on appelle le mieux-être! Mais c’est vrai aussi que du mieux-être, après tout, je n’ai cure. C’est peut-être le mieux-être que recherche mon chat. Mais moi je suis homme, et cela change tout, et le mieux-être rien.

Par-delà le mieux-être

Je me souviens aussi d’un jour, j’avais vingt-quatre ans, un corps increvable et pleinement apaisé. Cependant, j’errais dans les rues de Paris, malheureux, au point que moi qui ne croyais en rien, passant devant une église ouverte, j’entrai et m’en allai pleurer derrière un pilier. Rien n’aurait pu ajouter à mon bien-être ni à mon malheur. J’étais homme, et au diable le bien-être! C’est d’autre chose qu’étant homme je manquais.

Les ans ont passé, changeant tout sans rien changer. La chaussure se resserre sur mon pied, je veux dire le temps sur mon corps, irrémédiablement. Pourquoi, malgré ces tourments, suis-je plein de gratitude envers la mécanique apparemment aveugle et sourde où je vieillis! Je le sais bien. Oui, je le sais, et rien ne pourra plus m’arracher cette connaissance.

C’est que, dans cette mécanique aveugle et sourde qui tourmente les corps et finit par les disperser aux quatre vents, j’ai découvert ce que mon corps peut me donner, mais jamais me reprendre, et qu’il me laissera en s’en allant. Par mes sens qui, avec les ans, s’émoussent, j’ai découvert ceux que j’aime, pardonnez-moi ce mot oublié. En même temps que moi-même je les ai découverts, comme moi perdus dans l’incompréhensible aventure semée de fossiles, parmi les étoiles qui explosent et les planètes menacées. Ils sont là, près de moi, dans ma bibliothèque, y compris les morts. Rappelle-toi, dit Epictète, que ce qu’on peut te faire de pire, après tout, c’est te tuer. Qui tuera ce qui n’a pas de corps? Perdus, nous l’étions, comme les frères du Petit Poucet, chacun solitaire. Il n’a suffi que d’un peu de lumière pour nous entre-découvrir. Elle peut maintenant s’éteindre, n’ayant plus rien à nous apprendre.

Souvent, la nuit, je regarde le ciel où tant de mystères attendent nos successeurs. Aveugle et sourd, pourquoi faut-il aussi qu’il soit muet? Mais cela encore, je le sais. Muet, il ne l’est pas puisque je pense et puisque j’aime, moi qu’il a fait. Un jour, vers le quatre-milliardième printemps de la Terre, il m’a fait, me donnant d’être autant qu’il est. Peut-être plus, puisque je pense. Mieux être, vraiment? Qu’est-ce que cela veut dire?■

Aimé Michel