Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le chant du coq

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de juillet-août 1980

 

Si les journaux avaient existé quand Colomb découvrit l’Amérique, l’événement aurait peut-être eu droit à quelques lignes en page huit: c’est une règle à peu près sans exception que les grands événements ne sont jamais reconnus comme tels quand ils se produisent. Hiroshima a bien été remarqué. Mais Hiroshima serait plutôt une preuve de notre aveuglement, car le véritable fait historique — la découverte de la réaction en chaîne — avait eu lieu dans le plus grand silence.

On objectera plus justement que Colomb, ses compagnons, ses rivaux et ses armateurs savaient bien, eux, qu’une découverte immense venait de se produire[1]. Et cela est vrai.

De même, actuellement, seuls les ingénieurs et les industriels mesurent, ou plutôt entrevoient la réelle portée de la révolution informatique. Même les politiciens qui réunissent force commissions et publient force rapports n’en ont aucune vision réaliste.

La vérité, quand on observe de près ce qui se fait en laboratoire et dans les usines de pointe, c’est que pour trouver dans l’histoire une révolution comparable, il faut remonter au moins à Gutenberg, et peut être à l’invention du feu.

Considérons dans un exemple un effet latéral de cette révolution: la dévaluation du travail.

Au Japon, Nippo-Denso fait tourner une usine où cinquante modèles différents d’indicateurs de température d’eau (relais du thermomètre pour le tableau de bord des voitures) sont fabriqués automatiquement. Je n’ai pas vu cette merveille quelque peu effrayante, mais on me dit que c’est un F.M.S. (flexible manufacturing system, en français atelier flexible). Ce qui signifie que non seulement la production de ces cinquante indicateurs obéit aux lois de la série massive, mais qu’elle est à chaque instant et automatiquement modifiée à l’entrée selon la demande en fonction des stocks déjà produits et du marché: le nombre de chacun des cinquante modèles produits varie presqu’en continuité, la fabrication de chacun des modèles et leur vitesse de sortie étant entièrement robotisés.

Ces ateliers flexibles sont déjà nombreux au Japon et aux États-Unis, et il y en aurait quelques-uns en France (un de nos handicaps bien connu étant qu’on a souvent moins de difficultés à être informés sur ce qui se fait au Japon et aux États-Unis que peut être à quelques kilomètres ici-même).

Quelles sont les promesses (ou menaces…) déjà perceptibles dans les premiers ateliers flexibles?

Les promesses les plus évidentes sont la rapide adaptation au marché, le rétrécissement des stocks et de la manutention, donc la plus grande productivité des capitaux, leur indifférence accrue à l’érosion monétaire, puisque le marché tourne plus vite.

Mais voyons plus loin. Un marché plus fluide ne protège qu’un bref instant contre les aléas de l’économie. La généralisation des ateliers flexibles accélérera les phénomènes économiques fluctuants. On ne comprend pas grand-chose à ces phénomènes — comprendre c’est prévoir, et qui peut se flatter de prévoir? On doit donc s’attendre à des tensions plus variées et changeant plus rapidement, plus brutalement aussi.

Mais la nature même de l’atelier flexible le porte à se complexifier. Au-delà de l’indicateur de température du tableau de bord, on pensera au tableau de bord tout entier, au moteur (c’est fait) à la voiture prête à tourner. Le tout robotisé, rappelons-le. Aux dires de ceux qui ont fréquenté des ateliers flexibles assez complexes, ce qui frappe, après l’admiration, c’est une inquiétude toute nouvelle: où donc est passé l’homme en bleu de travail? Il n’y a plus que des cols blancs devant des pupitres et dans quelques bureaux, ou bien se promenant.

Il paraît que les ingénieurs de nuit éprouvent une chaleur inexplicable à l’heure des femmes de ménage, qui jadis était aussi celle du chant du coq

***

Le travail physique est en train de perdre toute valeur, et donc de disparaître. Oh, lentement. Ce n’est pas demain que plus aucun balayeur de métro ne pourra nous rappeler son existence en nous laissant dans notre crasse. Mais inexorablement, l’homme qui n’a que son cerveau de bipède quaternaire et ses bras à offrir à ses semblables est poussé vers la porte de la société post-industrielle.

Car «post-industriel» ne veut pas dire «revenu-dans-la-vieille-ferme-ancestrale-avec-ses-chèvres», comme l’avaient fantasmé les soixante-huitards, mais «informatisé». La société post-industrielle, c’est l’industrie plus le robot. C’est une armée où le bidasse est remplacé par des machines, et où seuls survivent les officiers. Il me semble qu’il faut y penser à l’avance, car dans une telle armée les officiers mourront d’ennui, rêvant nostalgiquement aux mauvaises têtes indisciplinées du «Train de 8heures 47».

Il faut y penser surtout parce qu’il y aura, toujours, Dieu merci, des bidasses. Seulement on ne voit pas, dans cette société, ni où ils seront ni ce qu’ils feront.

***

Dieu merci? Pourquoi donc? Une société à compétence généralisée serait donc impossible? N’a-t-on pas pourtant alphabétisé déjà tout l’Occident, le Japon et d’autres pays? Pourquoi s’arrêterait-on là?

On ne s’arrêtera certainement pas là. Mais on s’arrêtera bien quelque part, car telle est notre différence avec la machine, qui peut se compliquer indéfiniment. On s’arrêtera du moins dans la voie de la spécialisation et de l’approfondissement généralisé, car il est prouvé qu’une société a besoin de ses membres non spécialisés, pratiquant un mode de pensée vague et rebelle à l’éducation du moment. C’est sa réserve pour les changements futurs. C’est son volant de sécurité, masse inertielle qui lui épargne les zigzags des modes et autres extravagances de l’intellect. Jean-Paul Sartre est mort frustré de n’avoir jamais pu se faire comprendre des ouvriers. Providentielle impuissance!

La nature, qui arme ses espèces contre les hasards, n’a pas donné à l’homme par hasard un Q.I. honnêtement réparti… au hasard, en cloche de Gauss. C’est une garantie. Quand les hasards de l’esprit s’organisent en file indienne derrière le plus convaincant, cela donne Hitler et Pol Pot.

Personne ne sait où nous conduit la révolution informatique, mais il est certain que l’on ne peut, sans suicide collectif, découper et rejeter la moitié «inférieure» de la cloche de Gauss (inférieure sur le graphe). Nous abordons à l’aveuglette aux côtés d’une Amérique de la pensée et de l’histoire. Il faudra des prodiges d’imagination et de discernement pour le faire sans trop de dégâts.

Souvent je pense, peut être avec optimisme, que ce Far West inconnu nous tiendra lieu de troisième guerre mondiale, et que sa conquête suffira à occuper les dangereuses ardeurs en train de s’agiter dans le monde.

Aimé Michel

Notes:

(1) Encore qu’ils l’eussent mal interprété, puisqu’ils croyaient avoir trouvé l’Inde à l’Ouest. Mais n’importe, l’événement n’aurait guère été moins grand.