Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le droit d’être Zombi inscrit dans la constitution

Chronique parue dans France Catholique − N° 1419 — 22 février 1974

 

— Messieurs, dit le Sultan en se grattant le nez, à vos rapports, j’écoute. Que se passe-t-il dans le monde et ailleurs?

Le vizir de droite, qui était celui de l’Intérieur, fit son rapport, puis le vizir suivant, chacun pendant cinq minutes et ainsi de suite, se succédant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Au troisième vizir, le Sultan bâilla bruyamment.

— Je vois, dit-il, interrompant un exposé sur la crise de l’énergie. Des guerres par-ci, des attentats par-là, des gouvernements renversés, des conférences et des traités de commerce. Bref, il ne se passe rien. Dites-moi, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, quel âge avez-vous?

— Soixante-trois ans, Sire.

— Soixante-trois ans et toutes vos dents, hein? En pleine forme? Bon pied bon œil?

— Oui, Sire, comme il vous plaît à dire. En pleine forme.

— Et, dites-moi encore, que pensez-vous de la mort?

— La mort? Mais, euh, rien, Sire. L’idée de la mort ne me trouble en aucune façon.

— J’en suis bien aise. Tant mieux!

Les «jeunes loups» du Sultan

Et le Sultan, pour la première fois, prit son crayon et écrivit quelque chose. Tous les ministres lorgnèrent. Avec des sentiments divers, ils lurent le nom du ministre de l’Intérieur suivi d’un gros M majuscule.

— Et vous, Monsieur le Ministre des Affaires étrangères, comment vous sentez-vous?

Le deuxième vizir se tortilla sur son fauteuil.

— Très bien, Sire. J’ai cinquante-neuf ans à peine, et me flatte de n’en ressentir que vingt-cinq.

— Bravo dit le Sultan.

Et il écrivit son nom, suivi d’un M.

Le Sultan poursuivit son interrogatoire de droite à gauche. Tous ses vizirs et sous-vizirs se sentaient au mieux de leur forme. Ils étaient, affirmaient-ils, en pleine jeunesse.

Cependant, un certain flottement ne laissa pas de se faire jour à mesure que la liste des noms suivis d’un M s’allongeait devant Sa Hautesse.

Le dernier vizir était celui des Tabacs, Tapis et Bazars. Avant de répondre, il considéra pensivement la liste.

Quant à moi, répondit-il enfin, je dois avouer que, tout bien pesé, je me sens très vieux et malade. Oui, je suis prématurément usé. J’ai pour ainsi dire un pied dans la tombe.

Nous avons tous un pied dans la tombe, dit énergiquement le Sultan.

Et il écrivit son nom, suivi d’un V, le premier de la liste. Puis se tournant vers Zadig, son neveu.

— Je te félicite, dit-il, de ton assiduité à suivre nos conseils. J’espère que tu en profites et que chaque mercredi te voit grandir en sagesse.

— Je ne sais, dit Zadig, si je grandis en sagesse. Mais je ne cesse d’apprendre en écoutant ici s’exprimer la sagesse de mes aînés.

— Tes aînés? fit le Sultan étonné. Quels aînés? N’as-tu pas entendu ce que viennent de dire ces messieurs? Ils sont tous plus jeunes les uns que les autres, sauf le dernier, qui tout bien pesé se découvre un pied dans la tombe. Tous sans exception souffrent en réalité de lumbagos, d’ulcères d’estomac, d’épanchements de synovie. Quand ils sortent de ce Conseil, ils font une crise de foie. Ils vont aux eaux deux fois l’an, se regardent la langue tous les matins, et si je les faisais courir un peu autour de cette salle, la moitié tomberaient bientôt raides morts. Cependant ils sont jeunes, proclament-ils. Ce sont tous de fringants lurons, pétant le feu de leurs vingt ans, dents blanches et haleine fraiche…

— C’est drôle, poursuivit le Sultan après un silence. De mon temps, il y avait les jeunes, les vieux et les adultes. Où diable sont passés les adultes? En connais-tu, toi? Oui, aucun. Il n’y en a pas un seul, même dans mon Conseil, lequel est fait d’un brelan de moufflets, comme je l’ai marqué en inscrivant ces M en face de chaque nom, et d’un très hypocrite croulant qui en réalité se croit plus jeune que tous les autres réunis.

Un tapis doit faire jeune

— Je lis attentivement ma presse, chaque matin. Oh pas tout, bien entendu. Seulement la partie sérieuse. Pas les articles politiques, où l’on sait d’avance ce que chacun va dire. Seulement la publicité. Rien n’est plus intéressant et éducatif que la publicité. J’y crois bien plus qu’à mes sondages d’opinion, à mes scrutins et à mes référendums. Mon ministre des Bazars t’expliquerait mieux que moi que les seuls hommes au monde instruits de ce que pensent les gens, de leurs rêves, de leurs vraies aspirations secrètes sont là. Dame, un marchand de publicité qui ne sait pas cela fait faillite. Alors le Sultan rêva un moment.

— Or bien, mon cher Zadig, observe ce que je te dis. Comment te vend-on un cigare, une machine à laver, une chansonnette, un programme politique, un tapis? Jadis, on t’expliquait que le tapis était économique, ou distingué, ou grandiose. Maintenant, rien de cela ne marche plus. Maintenant, on te dit qu’il fait jeune. Le même tapis, mais seulement grandiose, ne se vend pas s’il ne fait pas jeune. Imagine un tapis qui ferait adulte! Même mon ministre des Bazars, qui m’a vendu tant de tapis douteux et à qui j’ai souvent donné le mien à vendre, n’arriverait pas à caser un tapis faisant adulte. À qui le vendrait-il? Il n’y a plus un seul adulte.

— Sire, dit Zadig, vos propos me rappellent quelque chose. Je regardais l’autre soir aux étranges lucarnes un reportage sur la Chine. La foule chinoise me paraissait bizarre. Je crus d’abord qu’elle était bizarre parce que chinoise. Mais en regardant mieux, je découvris que la vraie bizarrerie des Chinois, c’est que leurs enfants ont l’air d’enfants, leurs adultes d’adultes, et leurs vieillards de vieillards.

— Oui qui? — Oui Sire?

— Oui, dit le Sultan, ces Chinois sont vraiment bizarres, et j’ai un mal de chien à leur vendre mes tapis. Comment peut-on être chinois? Je me demande d’ailleurs si la tristesse obstinée de mes sujets ne naît pas de leur ardeur à vouloir être jeunes hors de saison. Ou à bien faire le guilleret, il y a toujours ces sacrées artères! Et la vraie vie c’est entre quinze et vingt-cinq ans, que sont donc quatre-vingts pour cent de mes sujets? Des Zombis. Un Zombi, c’est triste.

Et puis, il y a les conséquences. La tristesse du Zombi déteint sur celui qu’il imite. Je comprends que les jeunes deviennent neurasthéniques dans un monde sans adultes ni vieillards. Je me mets à leur place! Ce sont des orphelins! Ce monde de faux jeunes est un immense orphelinat!

Le Sultan prit la liste de vizirs et en fit une cocotte que d’une chiquenaude il lança adroitement par la fenêtre ouverte.

— Demain, les gazettes diront que mes ministres font des cocottes pendant le Conseil. Haut les cœurs, messieurs! Se faire traiter de galopin, cela fait jeune! Oui, oui. Monsieur le Ministre des Bazars, je sais, vous, vous avez un pied dans la tombe. Eh bien, vous n’avez qu’à travailler d’arrache-pied.

— Quant à moi, conclut le Sultan, j’avoue que je ne me lasse pas de regarder mon corps se métamorphoser, dépouiller ses cheveux, prendre de la bedaine, se faire aux choses. Je ne vois pas pourquoi, sous prétexte que je ne suis plus jeune, il faudrait encore que je rate ma vieillesse. Elle est bien trop intéressante! Quand j’étais enfant, j’admirais beaucoup feu mon grand-père.

— Oui, Sire, dirent en chœur les vizirs.

— Eh bien, sachez que je deviens de jour en jour plus admirable.

La vie toute entière est un don du ciel. Pas seulement la jeunesse. La vieillesse aussi, et la douleur, et la maladie, et la mort. Tous les âges servent à l’éclosion de l’âme. Il faut les vivre tous avec un entrain égal. Je dis qu’il faut, messieurs, mais bien entendu, vous êtes libres de n’en rien faire. Et tenez, il me vient une idée. Veuillez, s’il vous plaît, ajouter à ma Constitution que tout sujet de mon royaume jouit du droit sacré d’être un Zombi.■

Aimé Michel