Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le lavaret philosophe d’eau douce

Article paru dans Toute la pêche – date inconnue

Par Aimé Michel

Le lavaret philosophe d'eau douce

Voici encore un de ces hôtes de choix, un de ces invités que le vrai gourmet ne se lasse pas d’accueillir à sa table. Curnonsky n’en parle pas dans son monumental «Cuisine et vins de France», et c’est une des lacunes qu’on ne pardonne pas à ce grand homme. Le bon Blanchard qui, lui, prospectait nos lacs et nos rivières il y a cent ans, et qu’un véritable amateur de poisson ne se lasse pas de relire, n’est pas tombé dans cette erreur. L’étranger venu pour la première fois à Aix, en Savoie, ou dans quelqu’autre localité voisine du lac du Bourget, ne manque pas d’entendre bientôt parler du «lavaret», écrit-il.

— Vous ne connaissez pas le lavaret! Vous n’avez jamais mangé de lavaret! lui répètent à l’envi les indigènes.

Le lavaret philosophe d'eau douce

Et l’habitant de la Savoie, heureux de sa surprise et, peut-être, d’en remontrer à un Parisien, daigne lui apprendre que le lavaret est le poisson le plus parfait qui existe (et Blanchard y va de sa majuscule), un poisson sans égal pour la délicatesse de sa chair, de son parfum, bref, un poisson auprès duquel la féra des Genevois elle-même ne saurait être prise en considération.

Et ma foi, notre savant gastronome, qui n’hésite pas à reconnaître dans la féra une gloire nationale de la Suisse, veut bien admettre que la chair de celle-ci est «peut-être un peu moins parfaite».

Mais trêve de lyrisme! Laissons là les gourmets et voyons, une fois de plus, ce que les graves messieurs bardés de diplômes ont à nous apprendre sur les mœurs de cet artiste involontaire qui sait si bien, dans les eaux limpides du lac du Bourget, préparer pour notre plaisir sa chair délicate et parfumée.

Le lavaret est un très beau poisson. Ses flancs et son ventre sont d’un magnifique blanc argenté. Son dos d’un gris bleuâtre ou verdâtre porte une nageoire pâle chez les jeunes individus, plus sombre à l’état adulte. La région supérieure du dos est toujours pointillée ou sablée de noir, ainsi que sa tête, mais avec de notables différences, selon les âges et les habitats. Dans le lac de Neuchâtel, où on le trouve également, les points noirs, plus nombreux, donnent à l’animal une teinte sombre, si bien qu’on le classait jadis dans une espèce différente (Coregonus palea, au lieu de Coregonus lavaretus).

Et ce dernier mot nous amène à ce qui fut longtemps l’aspect le plus mystérieux de notre poisson. C’est en 1932 seulement, le 18 décembre, qu’un savant allemand, le professeur Elster, en observa pour la première fois les manœuvres amoureuses, et encore ne put-il voir que la fin du manège: un petit tourbillon sur le lac de Constance, deux lavarets redescendant vers le fond, et une petite quantité d’œufs et de laitance s’enfonçant lentement dans l’eau.

Pourquoi ce mystère? Parce que, pensait-on, le lavaret préfère les amours nocturnes.

En novembre 1953, deux savants suédois, les professeurs Arne Lindroth et Eric Fabricius (ce dernier déjà connu de nos lecteurs), voulurent en avoir le cœur net. Ils avaient préalablement remarqué que les lavarets des lacs suédois semblaient frayer de préférence dans le courant des rivières affluentes. Décidés à tout pour arriver à leurs fins, et, il faut le dire, fortement aidés par la libéralité de la Recherche Scientifique suédoise, ils n’y allèrent pas par quatre chemins: ils fabriquèrent purement et simplement une rivière artificielle dans leur laboratoire de Hölle, sur la rivière Indalsälven.

Leur rivière de laboratoire avait 9.50 m de long, 1,90 m de large et une profondeur variant de 0.75 m à 1,30 m. Sur toute sa longueur, l’une des «rives» du cours d’eau était remplacée par une longue vitrine transparente de cinq panneaux successifs donnant sur l’extérieur dans le laboratoire. Le courant, variable selon la profondeur, était rapide en amont, et d’environ 20 centimètres à la seconde en aval. Toutes les conditions naturelles étaient fidèlement reproduites: fond de cailloux et de gravier, éclairage direct par la lumière du jour, température de l’eau égale à celle de la rivière voisine, soit de 1,5° à 3,4° (on était, je le rappelle, en novembre et en Suède). Simplement, les poissons étaient enfermés par l’amont et par l’aval.

Dans cette rivière les deux savants jetèrent une première fois 40 lavarets vers la mi-novembre et s’installèrent, bien emmitouflés, devant leur vitrine. Pendant une semaine ils ne cessèrent de jouer, pour la bonne cause, les voyeurs: il ne se passa rien, du moins sous leurs yeux. Le jour ne commençait à poindre que vers huit heures, et vers 14 h 30, c’était le crépuscule. Les lavarets baguenaudaient ici et là, se promenaient dans leur domaine, mais s’en tenaient là d’un crépuscule à l’autre.

Le 21 novembre, la saison du frai s’avançant, Fabricius et Lindroth changèrent leur fusil d’épaule. On expulsa les amoureux rebelles et on les remplaça par 24 autres, moitié mâles et moitié femelles, plus une dizaines d’alevins, et l’on disposa au-dessus de la rivière quelques ampoules sourdes, de couleur rouge, jetant dans l’eau une lumière suffisante pour permettre l’observation sans troubler les poissons. Après quoi les deux savants allèrent se rasseoir dans l’obscurité du laboratoire.

Et cette fois leur patience et leur obstination furent récompensées. Comme l’affirmait la tradition, il se révéla que le comportement des lavarets changeait du tout au tout à la tombée de la nuit, c’est-à-dire à trois heures. Premier fait: pendant la journée, les alevins restaient agglomérés en groupe. Aussitôt la nuit tombée, ils se dispersaient et se mettaient apparemment en chasse.

Mais en chasse de quoi? Tout simplement des œufs qui, à ce moment-là, commençaient à descendre de la surface! Car il fallait bien se rendre à l’évidence, la famille lavaret donne le spectacle des plus scandaleux désordres: pendant que les adultes copulent près de la surface, leurs indignes enfants du lit précédent se gobergent à l’étage inférieur du produit de leurs amours. Ils gobent purement et simplement les œufs qui passent à portée de leur bouche. Quand tout est tombé au fond, ils continuent à chercher les œufs posés sur les pierres et le sable. Au bout de quelques heures, on n’en voit plus aucun: seuls subsistent ceux que le courant a entraînés hors de portée des jeunes cannibales, ou qui ont glissé sous les pierres et dans les interstices du fond. Ces malheureux débris finissent par donner seuls la génération suivante.

Et il est juste de dire que les indignes rejetons ne font que suivre le triste exemple de leurs aînés. Car les adultes qui ne montent pas à l’étage des amours ne dédaignent pas, eux non plus, de s’offrir en extra la génération future tombant vers le fond, au milieu des dangers. Les deux savants purent même constater cet extraordinaire dévoiement jusque chez les époux, qui, redescendant dans les profondeurs plus vite que leur frai, mangent celui-ci aussi impartialement que celui de leurs voisins!

Curieux époux d’ailleurs que ces lavarets mâles et femelles. Aucun couple fixe ne se forme jamais. C’est, dans toute son insouciante immoralité, la pratique des amours de rencontre. De temps à autre, un mâle se met à frétiller contre une femelle. Si ces hommages plaisent à la donzelle, elle frétille elle aussi et les voilà qui montent vers la surface, flanc contre flanc. En observant au ralenti les films pris à cette occasion, les deux Suédois ont fini par découvrir l’usage de la ligne de protubérances qui apparaît en novembre le long du flanc, et dont je parlais tout à l’heure: elle sert aux deux amoureux à se sentir mutuellement dans l’obscurité, à ne pas se perdre pendant leur montée frétillante. Peut-être joue-t-elle également un rôle dans les sensations qu’ils éprouvent alors.

Autant certains autres poissons sont jaloux et chatouilleux sur le chapitre de l’honneur conjugal, autant le lavaret, lui, dédaigne ces complications psychologiques. L’identité du partenaire lui est parfaitement indifférente. La copulation se fait avec le premier venu, ou la première venue. Cette indifférence, il faut même, hélas, avouer qu’elle va beaucoup plus loin que la morale la plus large ne saurait la tolérer: les graves savants suédois ont, en effet, constaté que l’insouciance du dévergondé va jusqu’à tenir pour une futilité indigne de la moindre attention le fait de savoir si le partenaire est bien du sexe opposé! L’erreur ne le gêne nullement, et ne lui cause aucun complexe. Mâles et femelles ont sur ce détail des conceptions également libérales et élastiques. Bref, tout cela se fait dans un laisser-aller licencieux et bon enfant (si j’ose ainsi m’exprimer) qui classe le lavaret parmi les plus fieffés libertins du petit monde des eaux et du grand monde des vivants.

Le lavaret philosophe d'eau douce

Il faut dire, à sa décharge, que les mœurs relâchées de ce joyeux luron sont largement rachetées par la bonhomie de son caractère. Pendant les longs mois où ils furent nuit et jour observés par les dignes messieurs du laboratoire de Hölle, les trente-quatre lavarets, augmentés, bientôt après l’éclosion, des œufs de la dernière portée, ne furent pas une fois surpris en flagrant délit de bagarre, ni même de querelle ou de menace. Quand un petit heurte un gros, celui-ci s’écarte ou bien ne bouge pas d’un cheveu. À lire les austères mémoires dans lesquels j’ai puisé tous ces pittoresques détails on se prend à penser au propos de Voltaire qui voulait que les peuples fussent un peu dépravés pour atteindre à la vraie civilisation, celle de la tolérance et de la douceur de vivre. On pense aussi à ces peuplades heureuses du Pacifique qui cultivent avec un égal bonheur le farniente, l’horreur de la guerre et l’art d’aimer.

Hélas pour le lavaret, si sa chair est faible, elle est également savoureuse, et ce doit être pour lui une pénible surprise que de se retrouver

Le lavaret philosophe d'eau douce

Ces quelques photographies, prises sur le lac du Bourget, montrent comment on pêche le lavaret : aux filets, et jamais à la ligne. En effet, ce corégone, de la famille des salmonidés, ne mord jamais, pratiquement, aux lignes. Sa bouche est beaucoup trop petite pour l’hameçon.

finalement dans un filet en attendant la poêle à frire. Mais les meilleures choses ont une fin et le poisson doit bien finir par être pêché. Ce qui ne nous empêche pas, pêcheurs mes frères, d’avoir une pensée attendrie pour le lavaret, bon vivant des lacs et des rivières, le jour où nous aurons la chance de le rencontrer.

Aimé Michel