Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le Quotient intellectuel

Revue Question De. N° 7, 2e trimestre 1975

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Michel Tort est maoïste. Sa thèse est que les tests d’intelligence sont une machine inventée et longuement mûrie pour justifier «scientifiquement» (les guillemets sont de lui) et perpétuer la division de classe, d’abord à l’école et finalement dans tout le système de production capitaliste. L’intelligence pure, potentielle, prétendument mesurée par les tests n’a aucune existence objective, écrit-il: la seule intelligence réelle est celle qui apparait au cours de l’action réelle, comme rapport du sujet à son activité. La «faculté» intellectuelle hors de toute application, que prétendent mesurer les tests, n’est en fait qu’une conformité formelle à la culture bourgeoise de classe et généralement à son langage. Les tests ne sélectionnent pas «les plus intelligents» pour au moins deux raisons: parce que tel n’est pas leur but, et parce que, même dans les tentatives faites par des psychologues honnêtes, le test reste un test, et «il n’est de test que bourgeois» (p. 46). Le principe même du test est bourgeois, car il prétend supprimer dans le processus intellectuel tout ce qui est «manifestement marqué des conditions sociales de sa mise en œuvre». Ce qui est illusoire et conduit à une imposture déguisée en science… Il n’y a pas d’«intelligence de M. X», mais seulement «intelligence par X. d’une situation, donnée». Michel Tort donne l’exemple de la réflexion d’un paysan qui se demande s’il doit changer son cépage. Que de rapports de situation il doit soupeser! N’est-ce pas là une activité intelligente? Or, même ayant mené à bien à travers mille difficultés son changement de cépage, ce paysan sera très probablement classé par les tests comme inférieur à la moyenne, loin derrière le jeune bon à rien habitué dans sa famille à discourir et à jouer au bridge.

Conclusion de Michel Tort: il faut supprimer les tests. Son livre semble avoir du succès. Je lis dans l’achevé d’imprimer: «Troisième tirage, 7’000 à 10’000 exemplaires.»

J’avoue que ce livre m’inspire des sentiments complexes, comme tout ce que font les maoïstes. Quoi de plus juste, quoi de plus nécessaire que la revalorisation de l’intelligence au travail, et notamment au travail manuel? Quoi de plus juste et nécessaire que sa défense contre le verbiage culturel? Quoi de plus nécessaire et inévitable que le rejet de la culture ambiante, telle qu’elle se manifeste notamment dans un nationalisme borné récusant l’expérience dès qu’elle se situe hors des normes? Personnellement, je trouverais excellent que l’on envoie périodiquement les intellectuels aux champs et à l’usine, et que des hommes aux mains calleuses viennent parfois contrôler le travail et les activités des étudiants et des professeurs.

Ce que je reprocherais à Michel Tort, c’est de croire que son idéologie suffit à réfuter des travaux de laboratoire. Suffit-il de dire que ces travaux réalisent des projets de classe pour s’en débarrasser? Cela conduit l’auteur à ne presque citer que des travaux anciens, à ignorer complètement les publications de Jensen, de son école et de ses réfutateurs, et à régler leur compte en une seule phrase aux résultats qui semblent montrer le caractère héréditaire du Q.I.. Selon lui, il suffit de constater que les mesures du Q.I. d’un même individu varient selon les moments de son existence et selon le milieu où il est élevé pour exclure toute base héréditaire: c’est là indiscutablement un sophisme, puisqu’on peut en dire autant de la taille d’un haricot ou des performances d’un pur-sang! Faut-il en déduire qu’il n’y a pas de base héréditaire à la différence entre un percheron et un alezan?

Le livre de Michel Tort est un acte politique et, dans cette limite, il suffira bien à ses partisans qui n’y regarderont pas de si près dès l’instant que le sens du plaidoyer les satisfait (c’est sans doute l’explication de son succès). Mais les questions posées par les travaux récents des psychologues n’en restent pas moins sans réponse puisque - soit ignorance, soit mépris, soit calcul - il n’en parle pas:

- Pourquoi n’examine-t-il pas les tests, non de Q.I., mais de créativité?

- Si les résultats de Q.I. ne traduisent que des rapports de classe, comment explique-t-il que les petits Chinois et Japonais misérables du sous-prolétariat américain obtiennent des Q.I. moyens supérieurs à ceux de la classe dominante blanche américaine?

- Comment explique-t-il les Q.I. également supérieurs des petits juifs des quartiers misérables de New York?

- Comment explique-t-il les corrélations entre jumeaux adoptés par des familles socialement différentes?

Cent autres questions du même genre restent ignorées dans ce livre. Le lecteur pourra en juger en le comparant avec celui de Jacques Larmat, qui pourtant semble bien proche des choix politiques de Michel Tort, mais qui a fait œuvre de science, non de combat (Jacques Larmat: la Génétique de l’Intelligence, Paris, P.U.F., 1973).

Inversement, si l’on veut lire une démolition purement subjective des tests en psychologie, mais menée avec une verve et un humour impitoyables par un orfèvre, lui-même psychologue éminent et auteur de travaux réputés sur l’intelligence, on lira plutôt, Liam Hudson, professeur de psychologie à l’Université d’Edimbourg (Pr Liam Hudson: The Cult of Facts, Harper and Row, New York, 1973).

Aimé Michel