Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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LES ÉTONNEMENTS D’AIMÉ MICHEL

Le secret du chien

Article paru dans Écho de la mode N°18 – 5 avril 1962

 

Le secret du chien
Dessin Charles Popineau

«Il ne lui manque que la parole, pensez-vous souvent en regardant votre animal familier dans les yeux. Pourquoi faut-il que sa bouche soit muette alors que je sens, là, derrière son front, dans son regard si expressif, quelque chose de si semblable à ce que j’éprouve moi-même, et que, quand je lui parle, il me comprend?»

Oui, madame, il vous comprend, et il est bien vrai que pour tout ce qui est sentiment, passion, imagination, il est presque l’égal de l’homme, si parfois même il ne le dépasse pas.

Mais vous vous trompez quand vous dites qu’il ne parle pas. C’est la grande découverte de la psychologie animale de ces dernières années: toutes les bêtes parlent. C’est nous qui ne les comprenons pas.

Nous viendrait-il à l’idée de penser qu’une mère qui vient de perdre son enfant ne parle pas, sous prétexte que sa peine s’exprime en chinois? Eh bien, c’est ici pareil. Le célèbre naturaliste hollandais Niko Tinbergen, qui enseigne à Oxford et qui observe le goéland argenté depuis trente-trois ans, affirme que, pour comprendre un peu le langage d’un seul oiseau, il faudrait l’observer toute une vie. Que dire alors du chien ou du chat, animaux beaucoup plus évolués que les oiseaux? Seulement, nous les regardons sans comprendre, même quand nous les aimons.

Prenons un exemple familier, celui du chien, généralement bien élevé, qu’on emmène chez des amis et qui, inexplicablement, se met soudain à lever la patte sur le fauteuil Louis XV. Vous êtes stupéfaite et indignée de son comportement. Vous le grondez, vous le battez peut-être, vous exprimez votre honte et vos regrets à la maîtresse de maison, et vous rentrez chez vous en ruminant votre déception, pensant que décidément les bêtes sont des bêtes, qu’aucune éducation ne saurait les guérir de leurs instincts répugnants, et que cette passion qu’ont les chiens de flairer toutes les odeurs suspectes et de les arroser de leur pipi est aussi incompréhensible qu’ignoble.

Fort bien. Permettez-moi de faire un petit détour et, tandis que ces amères pensées vous chagrinent, de dire un mot de quelques récentes découvertes concernant l’origine du chien.

On ne sait pas exactement d’où il vient. Le chien sauvage n’existe pas. Certains croient que le chien domestique procède du cheval, d’autres du loup, d’autres d’un loup domestiqué et mâtiné de chacal. La seule certitude, c’est qu’on trouve déjà ses ossements mêlés à ceux de nos ancêtres d’il y a neuf ou dix mille ans: c’est notre plus ancien compagnon. Cependant, un fait étrange est avéré depuis quelques années: quelle que soit son origine, il parle le même langage que le loup.

Or, voici ce que rapportent les savants qui ont observé le loup. Cet animal, on le sait, vit en meute. La meute n’est pas une bande inorganisée. Elle obéit à un chef de meute, qui est le loup le plus vaillant et le plus expérimenté. Tous les autres animaux ont une place dans la hiérarchie de la meute, qui est très stricte. Cette hiérarchie se manifeste par la présence à la curée et au gîte, chaque animal cédant la place à ses supérieurs et prenant le pas sur ses inférieurs. Les sentiments qui attachent le loup à son chef de meute ont été étudiés: c’est un tout-puissant mélange de crainte, de respect et d’amour.

Les meutes se déplacent dans la forêt: deux meutes voisines sont donc rivales. Elles se disputent leur terrain de chasse. Ce terrain, comment le délimitent-elles? En marquant ses frontières. Et comment les marquent-elles? Rappelons-nous que le sens le plus subtil du loup, c’est l’odorat. Les frontières seront donc marquées par des odeurs. Et quelles odeurs? Celles de la meute, bien entendu: les loups arroseront donc de leur urine les bornes de ce qu’ils considèrent comme leur propriété et plus exactement, compte tenu de leur stricte organisation sociale, comme la propriété de leur chef de meute.

Quand donc un loup errant seul dans la forêt flaire une odeur qui n’est pas celle de sa meute, que fera-t-il? Si c’est un couard, un lâche, il s’enfuira, la queue basse, s’efforçant de passer inaperçu de la meute rivale peut-être toute proche. Si, au contraire, c’est un brave loup, bien né, et surtout si l’amour de son chef lui donne du courage, il s’approchera de l’odeur suspecte, la flairera pour s’assurer que c’est bien celle de l’ennemi, et lèvera triomphalement la patte sur elle pour l’effacer, pour prendre possession du terrain au péril de sa vie et en faire une offrande à son chef.

Et maintenant, osez encore battre votre chien qui lève la patte sur un fauteuil Louis XV qui jamais n’est le vôtre, mais toujours celui d’un étranger.

Car si la pauvre bête agit ainsi, c’est pour en prendre possession en votre nom et vous en faire cadeau, à vous, qui êtes son bien-aimé chef de meute, sa meute tout entière, sa vie, son dieu: depuis plus de quatre-vingts siècles que nous l’avons arraché à sa vie sauvage, c’est tout cela que nous étions pour lui sans le savoir. Lui seul le savait et ne cessait de nous le dire à sa façon, que nous ne comprenions pas.■

Aimé Michel