Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le soleil tire les ficelles

Modes de Paris n° 199 – octobre 1962

 

Le soleil tire les ficelles
Les explosions solaires, suivant leur importance et leur fréquence, semblent influencer
le caractère des hommes, leur comportement et leur mode de vie.

Il y a trois degrés dans le mensonge, disait il y a cent ans Disraeli: le mensonge simple, le mensonge avec parjure et la statistique.Et il est vrai que, selon l’expression consacrée, on fait dire aux statistiques à peu près ce que l’ont veut… quand on les fait de travers. Je ne prétends donc pas que celles que je vais citer dans cet article soient toutes irréfutables. Le calcul le mieux établi cache souvent une erreur insidieuse que l’on mettra des années à déceler. Pour inciter mes lecteurs à la prudence, qu’ils me permettent donc de leur raconter tout d’abord l’histoire mémorable de ce statisticien anglais qui avait découvert une corrélation entre le rythme des naissances et le temps qu’il fait.Cet honorable savant avait d’abord dressé d’après les données de la météorologie, un tableau du temps sur Londres pendant une dizaine d’années: du 10 au 13 janvier, beau temps; du 13 au 20, pluie, du 20 au 22, tempête de neige, etc. Puis, il avait eu la patience de relever sur les registres d’état-civil toutes les naissances déclarées pendant la même période: du 10 au 13 janvier, tant, du 13 au 20, tant, etc.Et c’est alors que, comparant les deux tableaux, il avait été visité par l’illumination de la découverte: le nombre des naissances baissait par mauvais temps et montait de façon incroyable dès que le soleil faisait sa réapparition. La corrélation était stupéfiante par sa régularité. On n’y trouvait aucune exception. Il publia donc le résultat de ses patients travaux. Et, ma foi, il obtint le succès escompté: les journaux en parlèrent, ses collègues se jetèrent sur les registres d’état civil et sur les bulletins météorologiques dans l’espoir de prouver qu’il s’était trompé, et ne purent enregistrer que l’indiscutable authenticité de sa trouvaille.

Le soleil tire les ficelles
Certains arbres et plantes enregistrent plus particulièrement dans leur structure, les grands accidents solaires (modification de l’aubier, par exemple)

Notre savant nageait dans la béatitude du triomphe scientifique et préparait déjà son discours de réception à la Royal Society, lorsqu’une petite lettre publiée par un journal vint tout remettre en question.
«Dear Sir, écrivait en substance l’auteur de la missive, modeste employé aux écritures d’une mairie de quartier, oserai-je signaler à l’honorable homme de sciences que les dates portées sur l’état-civil ne sont pas celles de la naissance, mais bien celles de la déclaration! De sorte, ajoutait le trouble-fête, que l’honorable savant a simplement montré que les pères de famille ont horreur de mettre les pieds dehors par mauvais temps, et qu’ils attendent pour faire leurs déclarations de naissance, le retour du soleil…»
Les statisticiens rient encore de cette histoire si britannique. Et pourtant…

Le Nil, la bourse et le séquoia

Et pourtant, nul ne doute plus maintenant que le soleil ait une influence primordiale sur un nombre immense de phénomènes, parfois inattendus. Il y a quatre mille ans déjà, les Égyptiens avaient constaté que le niveau maximum du Nil variait de façon régulière tous les onze ans. Les Égyptiens ne pouvaient supposer que ce cycle de onze ans était précisément celui du soleil qui on le sait, passe tous les onze ans par des périodes de plus grande activité: taches plus nombreuses, protubérances, orages magnétiques, etc. On a pu montrer depuis, sans contestation possible, que le Nil est à son plus haut niveau au moment de la plus grande activité solaire. Or, comme le niveau du Nil est en quelque suite le pouls de l’Égypte, il s’ensuit que les bonnes récoltes de coton, l’enrichissement des fellahs, leur mortalité, les famines qu’ils endurent, les dépôts en banques, le cours des denrées, l’activité des agents de change, les crises politiques, tout cela en Égypte est étroitement lié au rythme de l’activité solaire. Par l’intermédiaire des cours du coton, la bourse mondiale elle même subit l’influence de ce rythme! S’en serait-on douté?
Et ne croyons pas que le coton égyptien soit seul à suivre les caprices du dieu Soleil. Dès le dix-huitième siècle, l’illustre astronome Herschell avait constaté que les cours européens du blé suivaient eux aussi le cycle de onze ans. Par quel mécanisme? Très probablement par celui de la météorologie: on sait en effet que les récoltes sont étroitement tributaires du régime des pluies. Et l’on comprendra que si le niveau du Nil varie, ce ne peut être qu’en raison des variations de ce régime. Les preuves de l’action solaire sur l’abondance de l’eau céleste sont innombrables. L’une de ces preuves peut être contemplée au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, sur un énorme tronc d’arbre bi-millénaire offert à la France en 1919 par les vétérans américains de la guerre 1914-1918. Il s’agit d’un tronc de séquoia originaire de Californie. Le séquoia qui est l’arbre le plus grand du monde peut vivre pendant des dizaines de siècles. Et ses anneaux de croissance — un anneau par an — sont d’autant plus épais que la pluie est plus abondante. Eh bien, on peut reconnaître, sur la coupe de ce tronc de séquoia, la régularité des variations undécennales depuis environ 21 siècles.

Responsable des punitions dans les écoles…

Le soleil tire les ficelles
Les bébés, les tout jeunes enfants sont extrêmement sensibles à l’influence du soleil, de la chaleur, et de la température en général.

Mais on a parlé d’influences solaires plus spectaculaires, et là aussi, il semble bien que les savants modernes soient parvenus à des résultats irréfutables. Un bon nombre de ces résultats intéressent la médecine. Halse et Lossnitzer ont, pendant cinq mois, mesuré quotidiennement le processus de fibrinolyse (dissolution de la fibrine par des ferments) sur vingt patients différents. Résultat: les changements sont liés à la température, à l’hygrométrie et au magnétisme terrestre, tous phénomènes dépendant de l’activité solaire. Au Japon, Takata et Murasugi ont exécuté pendant des années des mesures sur la réaction de floculation du sérum humain: ils ont trouvé que la vitesse de floculation présente un rythme de vingt-quatre heures en rapport avec l’état de l’ionosphère et avec les variations du potentiel atmosphérique, valeurs qui, toutes deux, dépendent de l’activité solaire. La portée de ces découvertes est immense: elle montrent que certains phénomènes essentiels à la vie, se déroulant sans cesse dans notre corps, dans nos viscères, dans notre sang, dans notre cerveau, sont pour ainsi dire téléguidés à chaque instant par l’activité solaire, à 150 millions de kilomètres au-dessus de nos têtes!
Dès lors, comment s’étonner de certaines observations déjà anciennes et qui avaient à l’époque, suscité le scepticisme?
«J’ai souvent constaté, écrivait il y a plus d’un demi-siècle le fameux abbé Moreux, que nombre de personnes, les enfants surtout (l’abbé Moreux avait été professeur au Petit Séminaire de Bourges) sont plus irritables au moment des phases de suractivité solaire. Le nombre des punitions dans les collèges est toujours plus élevé au moment des perturbations magnétiques, causées par les troubles des enveloppes solaires. Ces influences inconscientes se traduisent, chez certains sujets, par des accès de nervosité, exercent sur les tempéraments maladifs des effets complexes, oppressions, accès de goutte ou de rhumatisme, migraines, névralgies et même crises de colère.»

Produit-il des assassins et des tremblements de terre?

Le soleil en rapport avec le nombre de punitions distribuées dans les écoles? Parfaitement! Les statistiques ont été reprises depuis par M. Robert Tocquet, professeur à l’École d’Anthropologie, et le résultat confirme les observations du vieil abbé astronome.
Quant à l’influence du soleil sur le caractère, elle a été étudiée en profondeur par un médecin, le docteur Maurice Faure, de Nice. Le parallélisme entre la criminalité et l’activité solaire est mis en évidence de façon frappante par la simple juxtaposition des annales astronomiques et de la Gazette des Hôpitaux. Voici par exemple la succession de phénomènes solaires et des épisodes judiciaires du 17 au 27 février 1926.
D’abord, le soleil. Avant le 17, calme. Puis: 17 février: apparition d’une tache solaire d’une surface égale à 106 millionièmes de la surface du soleil (la surface de la terre équivaut à 84 millionièmes).
18 février: la tache est de 82 millionièmes.
19 février: 47 millionièmes.
20 février: 80 millionièmes.
21 février: 676 millionièmes.
25 février: 86 millionièmes.
27 février: 257 millionièmes.
28 février: disparition de la tache.
Mettons maintenant ces observations astronomiques en parallèle avec les faits relevés par la Gazette des Hôpitaux.
Avant le 17 février: calme. Puis:
17 février: trois hommes assassinent deux fillettes, leur père et leur grand-mère. Quatre suicides, deux morts subites.
18 février: une mère se pend après avoir noyé ses deux enfants de quatre et cinq ans. Un homme tue son fils de dix ans et se suicide.
20 février: deux suicides.
21 février: un assassinat, cinq morts subites, trois suicides. Tempêtes et inondations.
22 février: un homme tue son frère et se suicide. Une mort subite et deux suicides. Éruption du Krakatoa. Coup de grisou aux États-Unis.
23 février: trois suicides. Secousses telluriques en Palestine.
24 février: un homme de trente-cinq ans tue sa femme, âgée de vingt-quatre ans, «parce qu’elle refusait de lui faire chauffer son café».
25 février: deux morts subites et cinq suicides.
26 février: un garde forestier tue son chef, la femme et les deux filles de celui-ci et met le feu à la maison. Tornade au Brésil provoquant l’écroulement de 200 maisons. Secousses telluriques en Judée.27 février: Une femme de soixante ans se suicide. Un homme tue son frère au cours d’une discussion pour un motif futile. Un ouvrier en tue un autre sans motif plus sérieux. Un homme tire quatre coups de revolver dans la gare de Corté, sans raison connue, et tue un passant. À Paris, au cours d’une discussion banale, un homme blesse trois personnes à coups de revolver. Un de ses amis intervient, également à coups de revolver. Aux environs de Paris, un jeune homme est étranglé, enfermé dans un sac et brûlé. Deux suicides. Éruption du Vésuve, tempêtes et avalanches.
Et le 28 février, tout comme sur la surface du soleil, le calme revient sur cette terre en folie depuis onze jours.
Comme vous l’avez sans doute remarqué, les hommes n’étaient pas seuls en transe; la terre aussi, avec ses volcans et ses séismes. Alors? Faut-il croire que le soleil nous agite à distance comme le dieu qu’il était dans les anciennes religions? Que sa toute-puissance s’étend à la fois sur la terre où nous vivons, sur nos corps et sur nos âmes? Question troublante en vérité, et troublante encore plus la réponse que la science moderne nous suggère. Les Égyptiens, après tout, n’étaient peut-être pas si fous de craindre le dieu Râ. Il a perdu, certes, sa divinité, mais sa puissance demeure.■

Aimé Michel