Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le son est une clé de l’inconscient que nous utilisons mal

Article paru dans Planète N°29 (Le Journal de Planète) de juillet / août 1966

Pierre Schæffer

Pierre Schæffer

Il y a plus de vingt ans, au studio d’essai de la R.T.F., Pierre Schæffer enseignait déjà les voies ouvertes vers une technologie de la pensée inconsciente par l’acoustique électronique.

J’étais parmi ses élèves, frais émoulu, comme on dit, de diverses universités. Parmi mes peaux d’âne toutes neuves, les moins glorieuses n’étaient pas mes certificats de psychologie et de pédagogie.

II régnait au studio d’essai cette atmosphère inimitable que Schæffer crée autour de lui, faite à la fois d’inquiétude et d’enthousiasme, sentiments proscrits des nobles maisons d’où je sortais et de qui je tenais que tout était réalisé ou presque, qu’on avait fait le tour des choses et qu’elles étaient tristes. Schæffer ne mit pas longtemps à bouleverser ces certitudes. II nous parlait beaucoup, non pour nous enseigner, mais pour nous apprendre à penser. L’aisance avec laquelle il éclairait une idée sous toutes ses faces jusqu’à nous faire découvrir son inexistence aurait découragé la réflexion s’il s’était contenté d’en parler. Mais il y avait le travail concret, en studio, avec le micro, l’ampli, la chambre d’écho, le mixage, tous les procédés maintenant familiers et qui alors, au moment de l’apparition de la bande magnétique, constituaient comme un Far West à conquérir.

Pour nous piloter dans ce Far West auquel il pensait depuis des années, Schæffer écrivit à cette époque une oeuvre énorme, malheureusement connue des seuls spécialistes, et qui maintenant encore constitue une sorte de micro bien tempéré embrassant tous les procédés de «mise en ondes»: la Coquille à planètes. Drame radiophonique total, la Coquille à planètes obligeait les apprentis ingénieurs du son et réalisateurs que nous étions, à la découverte de notre instrument. Mais pour quelques-uns d’entre nous, elle fut beaucoup plus qu’une initiation au métier radiophonique. À travers le langage, ce traité qui était aussi un poème, éveillait des régions de la pensée jusque-là endormies.

Les techniques sonores n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements

J’acquis alors la conviction que la radio est (ou du moins pourrait être et par conséquent sera un jour ou l’autre), de tous les arts, le plus proche d’atteindre à une identification magique avec le mystère intérieur de la pensée. Je n’ignore pas combien cette opinion peut paraître excessive à qui ne connaît des techniques du son que ce que lui sert son poste ou même sa chaîne «hi-fi». Dans les faits, la radio est un art mineur parce qu’il est trop facile de tourner un bouton et qu’on ne fera jamais croire aux malins que ce qu’on écoute en se rasant puisse avoir quelque prix. La chaîne «hi-fi», de son côté, n’a guère été exploitée jusqu’ici qu’en trompe-l’oreille, son idéal étant de donner l’illusion de l’orchestre, de la scène ou de toute autre réalité, comme un daguerréotype de l’oreille.

Schæffer a raconté comment, après la Coquille à planètes, l’idée de libérer l’univers sonore créé par l’électronique, de toute ressemblance avec quoi que ce soit, aboutit à l’invention de la musique concrète à laquelle son nom reste attaché. La musique concrète est à l’enregistrement sonore ce que la peinture est au daguerréotype primitif. Mais cet univers sonore libéré, seuls peuvent entrevoir ses dimensions ceux qui ont longuement pratiqué l’alchimie du micro et du plateau d’enregistrement, loin de toute responsabilité de production, c’est-à-dire, en fait, ceux qui ont travaillé au studio d’essai ou à l’actuel service de la recherche de l’O.R.T.F., lui aussi dirigé par Schæffer. Les «oeuvres» de musique concrète proposées à l’audition ne font que trahir le dessein qui les a conçues. Pas plus que la voix humaine, les structures sonores permises par l’électronique ne sont en soi un langage. La voix de qui ne sait parler, aussi belle soit-elle, ne dit rien et ne saurait rien dire. Mais la voix humaine maîtrisée par un cerveau à travers un langage, c’est Homère et l’Iliade. Encore faut-il, entre le vagissement de la glotte et Homère, inventer le grec et prendre Troie.

Voici un exemple d’expérience à réaliser

Troie, en l’occurrence, c’est ici un continent entier de notre univers intérieur. C’est une part de notre pensée qu’aucun langage n’a encore tirée à la lumière. Qu’une certaine homothétie existe entre toute structure sonore et quelque chose en nous d’encore informulé, on ne peut évidemment le prouver. On ne peut qu’en témoigner, et c’est ce que je crois pouvoir faire après vingt ans de micro et de réflexions sur le micro. Il est infiniment dommage qu’aucune radio du monde ne diffuse, de temps à autre, des programmes dont on saurait qu’il faut les écouter dans l’obscurité, après une heure de recueillement à genoux et tête nue. Évidemment, de tels programmes ne seraient pas produits selon les méthodes classiques. Leur diffusion serait précédée d’une glose. On préciserait bien ce qu’ils ne sont pas. Mais s’ils trouvaient leur public (et ils le trouveraient), sait-on quels phénomènes psychiques naîtraient de la mise en concordance de phase de plusieurs milliers de cerveaux?

Deux disques pour vaincre le trac

Les disques mis au point par le Dr Philippot selon la méthode Picard-Jafrey au Centre national de pédagogie et de psychologie appliquées[1] font regretter que le service de la recherche de l’O.R.T.F. n’ait jamais bénéficié d’assez de sécurité pour entreprendre des études de longue haleine sur la psychophysiologie des structures sonores. Le but du Dr Philippot est précis et limité: se fondant sur toutes les connaissances actuelles dans les domaines de la psychologie des profondeurs, des rapports entre le système nerveux central et les systèmes neuro-végétatifs, de la réflexologie, de l’habitude, et même de l’hypnose, Michel Philippot a réalisé deux disques 33 tours destinés à servir de base à un traitement du trac des examens.

Chacune des quatre faces opère sur le patient une fois par jour pendant deux semaines. Le traitement dure donc deux mois. Deux mois pendant lesquels, chaque soir, une pensée experte prend possession pendant 20 minutes, par la voix, de la pensée du patient, la transforme, l’oriente, et à travers les mécanismes nerveux de la conscience atteint ceux des deux inconscients psychologique et végétatif pour leur donner l’agressivité et le tonus dont l’absence se manifeste par le trac. Les postulats de cette thérapeutique sont tous classiques. Ils ont fait leur preuve depuis longtemps. Les systèmes sympathique et para-sympathique ne sont pas réellement autonomes. Fulton, Bremer, Baily, Dowman, Amassian ont identifié des correspondances corticales (centrales) à toutes les fonctions végétatives. On découvre sans cesse de nouvelles extensions de la psychosomatique. Il est donc parfaitement légitime de vouloir agir sur des comportements involontaires tels que le trac par le truchement du son. De ce point de vue, la méthode de Picard-Jafrey est irréprochable, et nous savons d’ailleurs qu’elle donne de bons résultats.

La seule réserve sera faite ici par l’élève de Schæffer: «Je regrette qu’une méthode, si habile du point de vue psychophysiologique, utilise du point de vue sonore des moyens aussi minces.» Ce n’est certes la faute de personne: la psychophysiologie des structures sonores n’existe pas encore. Elle ne pourra s’édifier qu’à partir des recherches actuellement poursuivies au service de la recherche de l’O.R.T.F. et notamment à partir du monumental Traité des objets musicaux[2] auquel Schæffer et son équipe travaillent depuis plusieurs années. Les disques Picard-Jafrey indiquent une voie. Nul ne peut prévoir jusqu’où ira un jour cette technologie de l’inconscient si elle apprend à utiliser les fantastiques moyens de l’acoustique électronique.

Aimé Michel

Notes:

[1] Centre national de pédagogie et de psychologie appliquées, méthode Picard-Jafrey, deux disques 33 tours (CNPPA, 41, av. Foch. Paris 16e).

[2] Nous aurons l’occasion de revenir sur ce travail.