Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les invectives de Diogène

Le train de Tokyo

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n° 70 d’avril 1972

 

«Que pensez-vous, me dit ce visiteur, de D. James Orang?»

Il faut toujours être prudent quand on vous pose de telles questions. Je fermai les yeux, feuilletai hâtivement le fichier de mes deux lobes frontaux et n’y trouvai pas trace de ce James. Même échec dans mes lobes pariétaux. Je n’essayai même pas de déranger mes temporaux, et répondis que mon opinion, sur lui, «c’était selon».

«Ah! me répondit-il, c’est selon. Eh bien! quant à moi, je serai plus net. Pour vous parler sans ambages, je vous dirai que je tiens D. James Orang pour un personnage sans talent.

- Sans talent, sans talent, voilà un jugement bien abrupt, lui fis-je remarquer. Tenez, pas plus tard qu’hier, je discutais avec quelqu’un qui n’hésitait pas à prononcer le mot de «génie».

Mais qui diable pouvait bien être ce sacré D. James? Un acteur peut-être? Ou plutôt, non, un nouveau chanteur à la mode? Il y en a tant! D. James Orang n’avait-il pas été classé «Top 10» quelque part? Son nom me semblait familier.

«J’avoue, hasardai-je, que sa voix est discutable, surtout dans les graves. Il a le souffle court.

- Ah! fit mon interlocuteur stupéfait, parce qu’il chante aussi?»

Bon! ce n’était pas un chanteur. Quoi diable alors? Il commençait à m’agacer, ce D. James!

«Il chante rarement, rectifiai-je, mais vous savez ce que c’est: quand on a du succès dans la… dans le… enfin, du succès dans quelque… activité particulière, on ne se sent plus. On se prend pour… (je cherchai un nom aussi polyvalent que possible dans mon fichier, et j’en trouvais deux)… pour Jean Cocteau ou Léonard de Vinci.»

Mon visiteur éclata de rire, en me tapant sur le ventre. Apparemment, j’avais fait une excellente plaisanterie.

«Vous verrez, me dit-il (et là son rire devint tellement spasmodique que je dus, lui rendant la politesse, lui taper dans le dos), vous verrez qu’on lui fera, comme à Cocteau, décorer de vieilles chapelles romanes. Voilà où l’on en viendra, c’est sûr. Eh bien! je me dérangerai pour le voir. Pour voir cela (ajouta-t-il, en me fourrant sous le nez une carte postale en couleurs), cela, oui, entre deux chapiteaux du XIIe siècle, dans un vieux et vénérable pèlerinage poitevin ou rhénan. Et les gogos paieront pour entrer, moi le premier, comme j’ai payé cette carte postale à son Exposition de Topeka.»

Ah bon! Exposition, carte postale en couleurs, c’était un peintre. Un peintre non figuratif, constatai-je même en examinant la carte. Je ne suis pas très expert en ce genre de peinture mais un intellectuel comme moi ne doit jamais avouer. Un intellectuel, c’est un homme qui sait tout sans avoir jamais rien appris, ce qui lui donne le droit, je dirai même le devoir, d’avoir une opinion sur tout.

Entre nous, je trouvai le tableau de D. James très laid. Mais un intellectuel comme moi se doit de résister à sa première impression, surtout si elle risque de paraître inspirée par le bon sens. Comme d’autre part j’ai lu beaucoup de critiques d’art et que j’ai une excellente mémoire, je réprimandai vertement mon fâcheux. Je lui démontrai que cette composition intitulée le Train de Tokyo assumait l’ontogenèse d’une virtualité en équilibre dynamique entre l’essence et l’existence, qu’elle était en quelque sorte une ontomorphose (je précisai bien «en quelque sorte», car, ajoutai-je, la proposition n’est pas sans sous-entendre une secrète ambiguïté), et pour bien marquer la solidité scientifique de mon exposé, je conclus en citant Chomsky, Roland Barthes, Wilhelm Reich, Feuerbach, Jacques Lacan et William Shakespeare. Il voulut bien admettre qu’il y avait du vrai dans mon exposé, quoique, avoua-t-il, il n’eût jamais entendu parler de ce William Shakespeare. Quand je lui eus expliqué que c’était le correspondant de Playboy à Carpentras, je pus voir qu’il était presque convaincu. Il regarda le tableau d’un œil pensif, soupira, puis me dit soudain:

«À propos, j’ai quelque chose à vous montrer. C’est une très récente photo de D. James Orang lui-même. Une très belle photo, très émouvante. On le voit en pleine méditation. Tenez, regardez-le, je crois que vous avez raison; il y a dans la perplexité de son regard, dans sa façon méditative de se tâter la prémolaire entre le pouce et l’index, quelque chose qui donne à penser qu’il a lu Roland Barthes. D’autre part, on ne saurait nier que sa virtualité dynamique ne soit en équilibre, ni que son ontomorphose ne repose sur une assise en train de vaciller[1]. Monsieur Diogène, vous êtes un grand esprit. Merci de m’avoir ouvert les yeux.»

Il me considéra longuement avec respect, comme j’aime qu’on me regarde, et ajouta en rougissant:

«Vous allez me prendre pour un flatteur, mais je trouve qu’il y a en vous… que vous avez quelque chose (il frappa du bout de l’ongle la photo de D. James sans cesser de m’étudier)… oui, je suis sûr que vous aussi, monsieur Diogène, vous avez beaucoup lu Roland Barthes.»

DIOGÈNE.

Notes

[1] Il s’agit d’un orang-outan sur son perchoir. Voir ci-après le Monde en marche.

(Sur D. James Orang, voir également Le singe et l’enfant.)