Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le vairon un poisson qui change de sexe

Article paru dans Toute la pêche – date inconnue

Par Aimé Michel

 

On l’appelle vairon, viron, vergnole, sardine, gendarme, arlequin, loque, et c’est même le seul gendarme connu qui se laisse impunément traiter de loque et d’arlequin. La plupart de ces noms lui viennent de l’éclatante robe rouge ou bleue qu’il revêt au printemps, pendant l’époque du frai. Mais ce n’est que l’un des plus méprisés des hôtes de nos rivières, où il n’attire guère l’attention du pêcheur que pour susciter sa hargne, nous verrons tout à l’heure pourquoi, ou pour servir d’appât à la truite, à la perche et au brochet. Le Larousse affirme qu’en certaines régions on le mange en omelette, mais ce n’est pas le Larousse gastronomique, et je reconnais bien volontiers n’avoir jamais goûté de cette préparation, ni d’aucune autre vaironnade.

Le vairon un poisson qui change de sexe

Comme celle de la plupart des poissons, la vie du vairon est une vie de chien. La vaironne pond, chaque printemps, en une fois, tous ses œufs (de 300 à 550) qu’elle attache par paquets sous les pierres. Le jeune vairon se présente alors au regard comme un petit œuf «d’un blanc sale», dit Pincher. Sa taille atteint à peine un millimètre et demi. Après une petite semaine, pressés en grappes sous leur abri précaire, les œufs qui n’ont pas été gobés par d’autres poissons — en particulier par les vairons adultes eux-mêmes, qui pratiquent avec entrain le cannibalisme — se transforment en larves de 5 mm de long, munies d’une espèce de poche jaune.

Vivacité et robustesse

Les larves s’agitent beaucoup, nourrissent encore les mêmes convives, et celles qui en réchappent mettent quinze jours à consommer le contenu de la poche jaune, après quoi, elles acquièrent à peu près forme de poisson.

Mais quel petit poisson! Quelques diatomées —  non, soyons juste, un nombre astronomique de diatomées, mais les diatomées sont des algues microscopiques — suffisent à calmer son appétit. Au bout de cinq mois de ce régime, le jeune vairon mesure un peu plus d’un centimètre de la tête à la queue. La gent vaironne ne compte pas sur sa taille pour survivre, mais sur sa vivacité et sa robustesse. Tout en se faisant croquer à droite et à gauche par d’innombrables ennemis, elle grandit patiemment jusqu’à atteindre 4 ou 5 cm vers la fin de la deuxième année. Au cours de cette période de sa vie, son régime s’élargit. Les algues ne servent plus que de dessert. Les chercheurs de l’Institut anglais de recherche sur les poissons d’eau douce, qui ont longuement étudié les vairons du lac de Windermere, dans le Lancastershire, ont trouvé de tout dans l’estomac des vairons qu’ils ont examiné à la loupe: des puces d’eau, de petits insectes, et à peu près tous les minuscules habitants des eaux, même de petits crustacés à carapace très dure, parfaitement décortiqués et broyés par les puissantes dents qui sont disposées dans la gorge du poisson.

Le vairon mange beaucoup plus en été qu’en hiver, et dans les eaux tièdes que dans les eaux froides. On a pu constater en laboratoire qu’à 17° le poids de la pitance absorbée était double de ce qu’elle est à 7°. Il ne va pas toutefois jusqu’à jeûner complètement en hiver, comme la carpe ou la tanche.

Il reconnaît les couleurs

À la fin de la seconde année, mâles et femelles ont la même taille: 4 à 5 cm, comme nous l’avons vu. Mais à partir de ce moment, les femelles vont prendre de l’avance, comme c’est généralement la règle dans le monde animal. Et c’est alors aussi que le vairon commence à devenir réellement nuisible (du moins du point de vue du pêcheur), en dévorant les œufs des truites et des saumons, et surtout, semble-t-il, en leur coupant l’herbe sous le pied. C’est que le petit vairon, qui atteint rarement 10 cm de long, est d’une voracité inversement proportionnelle à sa taille. Et il est remarquablement intelligent et astucieux. Les biologistes anglais ont refait avec lui la fameuse et géniale expérience par laquelle Von Frisch avait démontré le mécanisme de la vision colorée chez l’abeille, et le petit poisson s’en est remarquablement tiré. Supposons que vous veuillez savoir si le vairon est capable de reconnaître le bleu du rouge ou du vert, comment vous y prendrez-vous? Voici la façon dont les chercheurs anglais ont procédé, en s’inspirant du savant autrichien. Dans un aquarium où nage votre poisson, ils ont disposé une rangée de tubes de verre contenant tous un petit morceau de papier gris plus ou moins foncé, sauf un où le papier gris est remplacé par du papier rouge. Et dans ce dernier tube est disposée à côté du papier, une proie bien visible. Que font les vairons? Ils se précipitent vers la proie et la dévorent.

On recommence l’expérience dix fois, vingt fois, toujours exactement de la même façon, avec une proie à côté du papier rouge, si bien que peu à peu les vairons apprennent à associer — dans leur cervelle de poisson — le papier rouge à la proie. La vingtième fois, les tubes sont encore présentés de façon rigoureusement identique, mais il n’y a plus la moindre proie dans le tube au papier rouge. Que va-t-il se passer? De deux choses l’une: ou bien le poisson ne sait pas distinguer les couleurs entre elles, et alors il va hésiter entre le tube au papier rouge et le tube dont le papier gris, parmi tous les différents tons présentés, sera exactement aussi foncé que le papier rouge, ou bien il sait reconnaître le rouge et foncera sans hésitation vers lui. Cela paraît compliqué à première vue, mais l’expérience est d’une merveilleuse rigueur. Supposez, en effet, que vous ayez plus simplement mis des tubes de toutes les couleurs, toujours en associant la proie à la couleur rouge. Vous ne pourriez jamais être sûr que le vairon reconnaît véritablement la couleur plutôt que l’intensité plus ou moins grande de la tonalité grise. Car sur une photo en noir, où par conséquent aucune couleur n’apparaît, vous savez néanmoins parfaitement reconnaître les gris plus ou moins foncés.

Le vairon un poisson qui change de sexe

Quoi qu’il en soit, si certains lecteurs trouvent l’expérience compliquée, je m’en excuse auprès d’eux, car le vairon, lui, comprend parfaitement. Il reconnaît le rouge sans hésitation. Et aussi le bleu, le vert et les autres couleurs. Il a donc la même vue que nous, ou à peu près.

Il a également le même sens du goût, ce que l’on peut prouver par des expériences tout aussi ingénieuses et dont les arcanes ne le déroutent jamais. Comme nous, il sait distinguer le sucré, le salé, l’aigre et l’amer.

Le plus curieux est qu’il a aussi à peu près la même ouïe que l’homme. Deux savants autrichiens ont pu s’en assurer d’une façon qui montre pour le moins qu’ils étaient décidés à résoudre le problème: tandis que l’un émettait du sol des sons soigneusement étalonnés en fréquence et en intensité, l’autre, en caleçon de bain, nageait parmi les vairons d’un bassin. Ils ont pu établir ainsi que quand l’homme entend, le vairon entend aussi, et inversement.

Hermaphrodite en vieillissant

Finalement, ce dérisoire petit poisson nous ressemble donc assez par certains côtés. Avouons-le, il nous bat même de très loin sur un terrain où notre vanité se plaît souvent à plastronner: celui de la bagatelle, et plus précisément de la précocité sexuelle. Il commence à courir la vaironne dès la première saison des amours suivant sa naissance, c’est-à-dire à l’âge d’un an, entre mai et juillet. À cet âge, qui est celui de nos premiers pas, le jeune vairon est un joyeux drille de 1 cm et demi de long. Sa robe change brusquement, annonçant de loin aux femelles sa présence conquérante. Des pigments d’un rouge éclatant apparaissent sur sa mâchoire inférieure et autour des nageoires ventrales. C’est la livrée printanière. Aussitôt les amours envolées, il reprend son camouflage habituel qui lui permet de passer inaperçu sur les fonds de rivière. On a même remarqué qu’il montre une grande habileté à choisir les fonds dont la couleur et le dessin s’harmonisent le mieux avec les siens.

S’il a beaucoup de chance, cette habileté lui permettra d’échapper à la dent des autres hôtes des eaux plus grands et plus forts que lui et d’atteindre ainsi, au bout de trois ou quatre ans, ce qui est pour lui l’extrême vieillesse. Chez les vaironnes, cette performance s’accompagne assez fréquemment d’une fort curieuse mésaventure: au déclin de leur vie, elles changent de sexe. Ou même, elles deviennent hermaphrodites mi-mâles, mi-femelles! Les savants anglais qui ont disséqué les vairons du lac de Windermere ont, en effet, remarqué que les individus âgés présentaient souvent les attributs des deux sexes.

Ainsi se déroule l’existence du vairon, quand il ne finit pas transformé en appât ou noyé dans une improbable omelette. Les mille pièges qu’il doit éviter ne l’empêchent pas d’être l’un des plus répandus parmi les poissons d’eau douce de l’Europe occidentale. À sa manière, il est donc une réussite de la nature.■

Aimé Michel