Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

Le zen ou la sagesse des silencieux

Atlas – Air France n°83 – mai 1973

 

Quand un Occidental lit que le tir à l’arc peut être une ascèse, il se sent perplexe. L’ascèse, n’est-ce pas la recherche du moi le plus profond, peut-être celle de Dieu? Il se demande comment l’art de tendre un arc peut conduire à l’absolu. Il ne comprend pas.

La perfection du geste

Et pourtant, cette ascèse, actuellement l’une des disciplines zen, est pratiquée et respectée depuis deux douzaines de siècles. Lie-tseu, héros peut-être légendaire d’un livre chinois que Marcel Granet estime dater du IVe siècle avant J.-C., la décrit déjà dans une anecdote que les adeptes du zen aiment à méditer:

«Lie Yu-k’eou exhibait ses qualités d’archer devant Po houei Meon-Jen. Il tendit le bras à l’extrême, posa une coupe remplie d’eau sur son avant-bras et tira.

«La flèche aussitôt partie, une autre flèche était au doigtier. À peine celle-ci était-elle lancée que la troisième était prête. Pendant ce temps, lui-même restait immobile comme une statue.

«Alors, Po houei Meon-Jen dit:

— C’est bien de tirer comme un archer. Mais ce n’est pas tirer comme quelqu’un qui n’a plus conscience de tirer. Si nous gravissions une haute montagne, si nous nous tenions sur un rocher surplombant un gouffre de cent jen, serais-tu encore capable de tirer?

«Là-dessus, Meon-Jen monta avec lui sur une haute montagne, se plaça sur un rocher en surplomb au bord d’un gouffre de cent jen. Tournant le dos à l’abîme au-dessus du vide, il prit Yu-k’eou par la main et le fit avancer. Mais celui-ci se jeta à plat ventre, inondé de sueur. Alors Po houei Meon-Jen dit:

— Celui qui est arrivé en haut dirige son regard vers le ciel azuré. En bas, il le plonge jusqu’aux sources jaunes. Il peut s’ébattre aux confins du monde sans que son esprit en soit affecté. Mais toi, voici que la terreur apparaît dans tes yeux troublés. Assis au centre de la Terre, tu éprouverais le vertige!»

Authentique ou imaginaire, cette scène a été décrite par un sage chinois à peu près contemporain de Platon. Elle montre déjà ce qui sépare les deux génies, de l’Orient tourné vers l’intérieur, et de l’Occident, tourné vers l’extérieur matériel ou transcendant.

Le zen des Japonais a poussé jusqu’à son achèvement l’art de trouver le Soi ultime dans la perfection du geste, que ce soit celui de composer un bouquet, de procéder à la cérémonie du thé, de manœuvrer une marionnette, ou encore celui du judoka ou du karatéka. D’origine bouddhique, dérivé du mahâyâna, c’est-à-dire de la Voie Royale (la voie la moins abstraite du bouddhisme), il fut introduit au Japon lorsque, en 1199, le moine nippon Yosai fonda le premier temple zen Engakuji à Kamakura. Il est donc relativement récent au Japon lui-même; vers cette même époque, le christianisme en était, en Europe, à saint François d’Assise et à saint Thomas d’Aquin.

L’horreur du vain discours

Yosai arrivait alors de la Chine des Song, où il avait longuement cherché le principe d’une rénovation religieuse. Celle-là convenait admirablement à son pays. Elle enseignait la maîtrise de soi, la précision, l’économie, la modestie, le silence, et une contemplation atteinte dans l’effort et le labeur.

zen

«Cherchez en vous sans relâche la vérité que vous ne voyez pas.»
«Search endlessly in yourself for the truth that remains unseen.»

L’Illumination intérieure du zen, le satori, ressemble beaucoup au samadhi indien tel qu’il est décrit dans le Bhagavad-Gîta. C’est une culmination du moi dans le divin par l’effacement complet de l’activité mentale. Certains livres occidentaux parlent à son propos de vide mental, ce qui a souvent prêté à confusion, ce qui même a parfois rebuté, comme si le zen proposait un idéal de néant, une annihilation de la personne. La difficulté d’expliquer clairement en quoi consiste le satori traduit en réalité des démarches spirituelles éloignées de l’expérience commune (en Orient comme en Occident), plutôt différentes des nôtres.

Même pour les Japonais, la claire intelligence du satori ne s’atteint qu’avec le satori, et les disciplines imposées par les maîtres montrent bien que la difficulté que nous y trouvons ne tient pas seulement à notre culture différente. Ils parlent peu, restant parfois très longtemps sans adresser la parole à leur disciple, qui doit attendre en silence, sans s’impatienter. Au lieu de lui donner un enseignement, ils s’efforcent de déconcerter ses mécanismes psychologiques en suscitant une question, puis en y répondant par une autre question apparemment ou réellement irrationnelle, ou koan, voire par un coup de bâton.

Toutes ces techniques sont connues sur le continent, et en particulier par certaines écoles indiennes. Ce qui caractérise le zen, c’est la rigueur, le dépouillement, l’horreur du vain discours, du verbiage, de la métaphysique.

Peu à peu l’adepte apprend à se défaire des particularités qui l’enchaînent à sa personne. Sa pensée se dépouille, se détache de la vie quotidienne sans pour autant cesser d’en accomplir tous les devoirs, et même en les accomplissant de mieux en mieux, comme l’archer de Lao-Tseu qui tire à l’arc sans plus avoir conscience qu’il tire, précisément parce qu’il tire à la perfection. À la limite, l’expérience mystique atteinte est celle-là même que décrivent certains mystiques dans toutes les parties du monde, avec ses mêmes variétés. Le satori n’est certainement pas l’extase de Marie-Madeleine de Pazzi ou de Jean de la Croix. En revanche, il ressemble à s’y méprendre à ce qu’on lit dans Maître Eckhart et dans Plotin; le premier à travers sa piété chrétienne, le second dans son langage néo-platonicien.

Tout au moins le satori y ressemble-t-il du point de vue psychologique, intérieur.

Une discipline intérieure

Car la discipline extérieure zen aboutit à une humanité très différente. La contemplation japonaise a ceci de remarquable, peut-être même d’unique, qu’elle use de l’activité physique pour parvenir à ses buts. Non seulement elle s’accommode de ce que les maîtres chrétiens appellent «le monde», mais elle l’utilise, elle en fait un instrument de perfection. Les formes les plus rebutantes du travail moderne, les tâches collectives, le travail à la chaîne peuvent être et sont, en fait, utilisées par les adeptes pour s’élancer vers les plus hauts niveaux de la contemplation. Elles sont utilisées non, comme par le travailleur chrétien, dans un esprit de pénitence pour souffrir à l’image du Christ, mais pour atteindre à la félicité.

Il semble, à écouter ceux qui connaissent bien l’âme japonaise, que cette façon d’être, exceptionnelle dans sa perfection, imprègne rentablement tout le peuple, même ignorant les disciplines zen, comme le christianisme imprègne l’Occident même déchristianisé. Ou peut-être, s’il est vrai que le Japon ait tellement transformé le bouddhisme mahâyâna, les disciplines zen ne sont-elles que la pure quintessence du Japon, révélées à travers une doctrine importée.

Quelle que soit l’explication, s’il en est une, on ne peut qu’être frappé du modernisme des solutions proposées par le zen à la crise spirituelle contemporaine. Il efface l’antinomie (si vivement ressentie par nous, Occidentaux) qui oppose, ou semble opposer, la civilisation technologique à la vie spirituelle. Le vide, qui nous est tellement insupportable, de la machine et de la ville, semble inexistant pour un enseignement qui va chercher le bonheur dans ce qui fait notre tourment. Non, bien sûr, que le Japonais aime la cohue, le bruit, le travail mécanisé, mais il sait sans doute tourner tout cela à son perfectionnement personnel. Peut-être doit-on chercher dans ce tour d’esprit la raison de son essor technologique fulgurant: la technologie et la mécanisation ne le troublent pas. Il en fait son profit. Il tire parti de ce qui nous aliène pour se personnaliser.

Le zen est le suprême produit de la patience laborieuse. Non la patience passive qui alterne en explosions et en effondrements, comme celle de l’islam, mais l’endurance inépuisable, capable de se sublimer toujours davantage dans l’éternel recommencement.

Il n’est pas étonnant que les peuples marqués par le bouddhisme mahâyâna aient porté à leur sommet tous les arts de l’artisanat, du jardinage, de l’arboriculture, de la sculpture microscopique, et maintenant de l’optique, de l’électronique, de l’industrie de précision. Il n’est pas étonnant non plus que l’individualisme s’accommode si bien chez eux de la discipline et du civisme. Le Japonais, qui se confie peu, qui abomine l’indiscrétion et la vaine curiosité, sait pourtant mieux qu’un autre se plier aux exigences collectives. Ou plutôt, il ne s’y plie pas, il y trouve tout naturellement son être.

La difficulté comme instrument

Les maîtres actuels du zen affirment que leur doctrine est la plus apte à supprimer chez l’homme tout instinct de guerre, à asseoir le plus solidement la paix. On comprend qu’ils le disent puisque le zen enseigne que la difficulté n’est jamais un obstacle, mais bien un instrument. Il a suffi au Japon de découvrir la réalité du monde extérieur avec la présence américaine sur son sol pour qu’il devienne le plus pacifique des peuples et qu’il inscrive dans sa Constitution, comme on le sait, l’abjuration de la guerre. Le monde extérieur accepté est désormais un instrument de son ascension, précisément parce qu’il est difficile et parce qu’il lui impose des problèmes.

Il est remarquable que les spécialistes du cerveau confirment d’une façon inattendue les affirmations des maîtres zen. L’électro-encéphalographie d’un sage zen en satori montre une extension des ondes alpha à l’ensemble du cerveau. Les ondes alpha traduisent la veille paisible. Elles n’apparaissent jamais normalement sur le cerveau antérieur, celui des hautes activités intellectuelles. Le zen (de même d’ailleurs que d’autres méthodes de méditation) sait les provoquer même là. Ce qui démontre au moins la connaissance que les vieilles sagesses avaient de la machine humaine.

Aimé Michel