Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Le monde en marche – La société à l’épreuve

L’énigme chinoise

Atlas – Air France n°91 – janvier 1974

 

Les récits de voyage en Chine, très à la mode ces temps-ci, révèlent un opiniâtre oubli de l’histoire. Tous les témoins expriment leur perplexité devant l’ordre nouveau instauré dans leur pays par les compagnons de Mao. L’obéissance aux règles ascétiques du régime est obtenue, nous dit-on, par une pression minutieuse et continue de la collectivité tout entière sur chaque individu[1]. C’est la «conscience des masses» et non point la force de la loi ou de la police qui fait que chaque Chinois reste chaste jusqu’à trente ans, chaque Chinoise jusqu’à vingt-cinq, et qu’ont disparu l’adultère, la prostitution, et même jusqu’à l’envie, pour un cycliste, de brûler un feu rouge. Et encore: «Le glaive de la justice est passé des fonctionnaires ad hoc (c’est-à-dire des policiers et des juges) aux voisins, aux collègues, aux parents, aux enfants»[2].

Qu’un tel spectacle étonne tellement les voyageurs occidentaux et surtout qu’ils y voient un tour de force réalisé par l’implacable machine d’un parti totalitaire, voilà qui montre à quel point l’Occident contemporain a oublié ses propres racines, pourtant si proches.

Car, dans l’ordre chinois, et plus précisément dans les moyens par lesquels il s’impose, n’importe quel paysan européen, n’importe quel lecteur attentif d’Homère et d’Hésiode retrouvent un ordre qui devrait leur être infiniment familier, celui de la civilisation villageoise. Ce n’est pas l’Occident que la Chine étonne. C’est le citadin. Si l’Occident s’étonne, c’est que, même à la campagne, il s’est intégralement citadinisé. C’est qu’il a oublié ce qu’était le village.

Qu’est-ce, en effet, qu’un village? Que ce soit dans la Grèce antique, dans les Aurès, chez les Indiens hopis, en Chine, ou en n’importe quel lieu d’Europe jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le village présente des traits communs fondamentaux, toujours les mêmes, quelles que soient la religion, la langue, la culture.

Un village, c’est une petite communauté de familles installées sur une terre. Chaque famille peut avoir sa terre, comme ce fut le cas de la famille paysanne française depuis la Révolution, ou depuis la plus haute antiquité dans certaines régions de France; la propriété peut être, au contraire, commune, ou en partie familiale et en partie commune: l’installation peut se fonder sur la propriété, ou bien sur la jouissance. Ce sont là des détails qui, en tout lieu, ont varié avec le temps. L’important, ce qui détermine tout le reste, c’est que les familles sont stables, qu’elles occupent un lieu bien déterminé et qu’elles s’y perpétuent côte à côte et en petit nombre, génération après génération. C’est de là que naît la civilisation villageoise, laquelle ne ressemble à aucune autre.

Un ordre séculaire

Les familles étant stables et peu nombreuses, tout le monde se connaît. Et tout le monde se connaît non comme exerçant une fonction ou un métier, car métiers et fonctions ne sont pas forcément héréditaires, mais en tant qu’individu, en tant que personne.

Non seulement chacun connaît tous les autres aussi bien que les membres de sa propre famille, mais il connaît toutes les ascendances, les hérédités, les alliances, les éducations, car chaque famille a la sienne, et qui se perpétue. Fouillant un jour dans les vieux papiers de mon village, je tombai sur un acte d’état civil datant du XVIIe siècle et où, parmi d’autres signatures, je tombai sur la mienne. C’était celle d’un de mes ancêtres prénommé Antoni.

Il y avait aussi son écriture, qui était la mienne. De lui à moi, la langue avait changé (lui ne connaissait que le provençal), trois ou quatre régimes politiques et un nombre incalculable de guerres avaient passé. Mais cet Antoni, paysan et provençal, écrivait et signait comme moi.

Et voici le plus important. Dans le village, le secret n’existe pas. Rien ne peut être fait furtivement, rien du moins qui ait une incidence sociale, si mince soit-elle. Seule est secrète la vie privée, car la maison est inviolable. Tout ce que je fais aux autres ou à la nature qui nous nourrit, je le fais sous le regard de tous, bon gré, mal gré.

On comprend, dès lors, que le village n’ait besoin d’aucune police: le voleur, par exemple, est aussitôt repéré, le «mauvais voisin» connu, classé, tenu à l’œil. Ayant franchi le demi-siècle, je peux témoigner que quiconque, pour une raison quelconque, se rend intolérable au village, n’y fait pas de vieux os. S’il ne s’éloigne pas à temps, l’accident est vite arrivé, roue de tracteur, corne de vache ou précipice. Le village est comme un corps qui serait à lui-même son propre vaccin. Et autant chacun sait tout ce qui se peut raconter, autant personne ne sait plus rien dès que le village exerce sa loi en marge de la loi théorique, d’ailleurs tenue pour nulle et non avenue.

J’ai connu dans ma vallée alpine l’absence complète de toute loi d’État pendant le printemps 1944: jamais l’ordre n’y fut plus strict. Ce fut, pour les gendarmes, une période de vacances. Il y eut sans doute quelques meurtres, mais approuvés de tous. Je pus voir alors ce qu’est la force d’une société dont les règles sont admises par l’ensemble de ses membres. Rien n’en vient à bout, sauf l’extermination.

Le «fada» aux oubliettes

C’est cette société qu’Homère décrit dans l’Iliade. Elle est régie par la loi suprême de la timê, concept englobant toutes les valeurs suprêmes de la vie de cette époque, mais complètement disparu de notre culture citadine, et que les dictionnaires traduisent dérisoirement par honneur, considération, estime; l’estime est un sentiment pâlot (penser au «succès d’estime»); la considération est équivoque: on peut imposer la considération par l’argent, le luxe, la violence, comme les grands de ce monde, alors que tout cela, chez Homère, témoigne d’un état opposé à la timê, l’ubris. L’honneur alors? Mais il y a de la poudre aux yeux dans ce mot, et la poudre aux yeux, c’est encore l’ubris.

La timê est en réalité le sentiment que la communauté villageoise réserve à ceux de ses membres qu’elle reconnaît pour siens, qu’elle aime, qu’elle soutient. Dans le fameux apologue romain des membres et de l’estomac, c’est le sentiment que se portent mutuellement une tête et un estomac satisfaits l’un de l’autre. Est objet de timê celui que chacun aidera dans le malheur, qui peut se promener de nuit dans un coin désert sans craindre l’accident, à qui l’on confiera les clés de sa maison.

Les Achéens et les Troyens, affrontés par des dieux hostiles, n’avaient d’autre loi que celle de la timê et de l’ubris. Aucun gendarme ne les forçait à se battre. Quand ils méprisaient leurs chefs ils le leur disaient, et avec quelle vigueur! Ils s’exterminèrent pourtant sans faiblir, presque jusqu’au dernier, dans un Stalingrad qui dura dix ans, sans se haïr ni se mépriser. Le lecteur moderne de l’Iliade, quand il n’a pas passé son enfance dans un village, a l’impression de pénétrer dans un monde irréel, plein de passions incompréhensibles et de situations aberrantes. Cependant tout lui devient simple quand il a compris ce que sont la timê et l’ubris, lois suprêmes de la communauté villageoise. Les dictionnaires traduisent ubris par excès, orgueil, insolence. C’est, en fait, le caractère de celui qui se fait mal voir, de celui dont on a assez. Celui-là, dans le village traditionnel où nul gendarme étranger n’intervient, disparaît prématurément.

Revenons maintenant à la Chine. On a dit souvent (parce que c’est l’exacte vérité) qu’elle est la seule civilisation antique ayant survécu jusqu’à nos jours. La Chine du temps d’Homère ressemblait à la Grèce homérique, à l’Égypte pharaonique, à la Mésopotamie chaldéenne. Mais l’Egypte, la Chaldée et la Grèce antiques sont mortes, et l’Occident actuel ne leur a succédé qu’après plus d’un millénaire de Moyen Âge, au terme d’une totale métamorphose. La Chine, au contraire, a persisté, fidèle à elle-même, à travers toutes les catastrophes de son histoire.

La Chine que Mao a prise en main voici vingt ans était un monde paysan, essentiellement fait de centaines de milliers, voire de millions de villages, et où les villes, mêmes énormes, se trouvaient totalement noyées. Paysan lui-même, c’est avec des paysans que Mao a fait sa révolution. Le maoïsme (le vrai, celui de la Chine) est d’abord une formidable cristallisation du génie paysan dans ce qu’il a de plus traditionnel. Cette irrésistible pression morale de la collectivité sur l’individu, qui a tant étonné M. Peyrefitte, c’est celle de la timê et de l’ubris.

Le mécanisme de cette pression ne s’explique donc nullement par la théorie marxiste, pas plus qu’au Moyen Âge l’ordre paysan ne découlait du christianisme, ou, en Grèce, des fables de l’Olympe. L’ordre chinois, c’est celui du village au service d’une foi, la «pensée Mao Tsétoung». Pour devenir ce qu’elle est en cette fin de siècle, la Chine n’avait nul besoin de Marx: il ne lui fallait que le triomphe politique de la classe paysanne. Le marxisme pourrait désormais y être rangé dans les musées sans que son ordre en fût changé. Inversement, l’ordre chinois pourrait courir à sa décadence et son effondrement sans abjurer rien de son orthodoxie doctrinale si Mao et son parti commettaient l’erreur de dépeupler les campagnes. Leur effort pour industrialiser les villages, pour réaliser l’expansion sur place, en évitant les énormes concentrations urbaines qui sont le propre de l’Occident, montre qu’ils en sont parfaitement conscients.

Cette analyse devrait entrer dans le détail. J’en laisse le soin au lecteur. Par exemple, la civilisation villageoise, si elle ne tolère pas l’ubris, s’accommode fort bien du déviant, de 1′«original», du «fada», comme on dit en Provence. Les fantaisies du «fada» sont la soupape de sûreté d’un ordre qui sans lui deviendrait étouffant. Le village, c’est aussi Cucugnan et Clochemerle. On comprend, après tout ce qu’ils ont subi, que les Chinois n’en soient pas encore à Cucugnan. Auront-ils la sagesse d’aller jusque-là? En auront-ils le temps, dans ce monde emballé? On voudrait être plus vieux pour le savoir.■

Aimé Michel

Notes:

1. Alain Peyrefitte: Quand la Chine s’éveillera (Fayard).

2. Jean Cazeneuve: le Modèle chinois (France Catholique, 21 septembre 1973).