Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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LES ÉTONNEMENTS D’AIMÉ MICHEL

L’énigme d’Amala la fille louve

Article paru dans Écho de la mode N°35– 11 septembre 1969

 

L'énigme d'Amala la fille louve
Illustration Ch. Popineau

Le 26 mai 1828, jour de Pentecôte, des paysans des environs de Nuremberg découvraient, errant sur la route, un jeune garçon d’une quinzaine d’années, grossièrement vêtu, l’air hagard, et tenant à la main une lettre adressée de manière étrange au capitaine de cavalerie, von Wessenig.

On lui demanda d’où il venait. Il ne répondit que par des grognements: il ne savait pas parler. On le conduisit au capitaine qui ouvrit la lettre. Il y lut que le garçon avait été trouvé seize ans plus tôt, sur le seuil d’une porte, et élevé «en secret». Un autre mot était joint à la lettre, prévenant que l’inconnu s’appelait Gaspard Hauser.

Aucune enquête ne put jamais déterminer l’origine de Gaspard Hauser, qui mourut à Ansbach cinq ans plus tard, mystérieusement assassiné.

Et, pourtant, la curiosité de l’Europe s’était enflammée pour l’inconnu. Les dossiers officiels des recherches qu’il suscita ne remplissent pas moins de 49 volumes in-folio aux Archives de Munich.

J’ai dit qu’il savait à peine parler. Il put faire comprendre, cependant, qu’il avait passé toute sa vie, aussi loin qu’il se la rappelait — dans une sorte de cachot obscur où un personnage, inconnu de lui, lui apportait sa nourriture. Il ignorait où se trouvait le cachot. Son teint était celui d’un prisonnier. Détail plus étrange encore, la plante de ses pieds était tendre comme celle d’un nouveau-né: apparemment, il n’avait jamais marché.

Sa mort ne fut pas moins étrange que sa vie. Il subit, en effet, deux attentats, dont le deuxième lui fut fatal. On ne put jamais identifier son assassin. Certains crurent qu’il s’était simplement suicidé.

Le nom de Gaspard Hauser, l’être de nulle part, est depuis lors employé par les savants pour désigner ces pitoyables créatures que sont les enfants-loups. Gaspard n’est qu’une énigme historique. L’énigme des enfants-loups, elle, nous incite à nous demander qui nous sommes exactement, nous tous qui croyons nous connaître. De quoi s’agit-il en effet? De ces bébés humains, abandonnés, recueillis par des bêtes sauvages et élevés par elles. Car la chose existe!

Le Livre de la jungle, qui a fait récemment, au cinéma, la joie de nos enfants (et la nôtre), se réfère à une authentique histoire que Kipling avait étudiée sur place, aux Indes, celle de deux fillettes, trouvées dans la tanière d’un couple de loups, tués à la chasse près de Midnapore. Ces braves loups avaient fait de leur mieux pour donner à leurs enfants adoptifs une parfaite éducation… de loups. Amala et Akala (ce sont les noms qu’on donna aux fillettes) semblaient avoir respectivement un an et demi et trois ou quatre ans. «Les deux sœurs, rapporte le psychologue Alain Sarton[1], laissaient pendre leur langue à travers leurs lèvres épaissies, ourlées et très rouges, imitaient le halètement des loups et ouvraient parfois, démesurément les mâchoires. Toutes deux avaient horreur de la lumière et possédaient une vision nocturne exceptionnelle, passant tout le jour tapies dans l’ombre, ou immobiles en face d’un mur, sortant de leur prostration la nuit, hurlant à de nombreuses reprises, gémissant pour manifester leur désir de s’évader. Elles lapaient leur boisson, se nourrissaient exclusivement de viande et chassaient les poulets. À un an et demi, Amala était, par la culture, un jeune loup! En tant que telle, elle ne survécut pas à la captivité: elle mourut moins d’un an plus tard.»

Sa sœur, qui lui survécut quelques années, ne put jamais apprendre à prononcer plus de quelques mots, ni à avoir un comportement humain. Toutes deux vécurent et moururent louves.

Je pense souvent à Gaspard Hauser, à Amala, à Akala, en regardant mes enfants pousser. Certes, l’éducation que je leur donne (ou plutôt que je leur transmets) en fait de petits hommes à mon image. Mais ils pourraient devenir n’importe quoi. On a vu un enfant-babouin en Afrique du Sud en 1904, un enfant-panthère en Inde en 1920, un enfant-gazelle en Syrie en 1946, une fille-truie à Salzbourg au siècle dernier, un enfant-veau à Bamberg en 1680. Pourquoi mes enfants sont-ils des «enfants-hommes»? Parce que nos ancêtres, depuis la nuit de la préhistoire, ont inventé la civilisation, lentement, dans la sueur, le sang, les larmes. Par un long effort, ils se sont libérés des servitudes animales, inventant le langage, la morale, la société.

Le drame des enfants sauvages nous montre que toute cette humanité pourrait être perdue du jour au lendemain, puisque nous ne sommes des hommes, et non des bêtes, qu’à condition d’apprendre à l’être. Aucun enfant sauvage n’avait de langage. Aucun même ne marchait debout, parce que personne ne le leur avait appris.

Et les enfants sauvages nous ont enseigné quelque chose de plus bouleversant encore. Quand un bébé humain est élevé par une louve, par un ours, par un babouin, par une gazelle, il devient en quelques mois et pour toujours, loup, ours, babouin, gazelle: c’est l’amour maternel qui crée l’enfant, et l’homme à travers lui. C’est l’amour de mères innombrables qui nous a libérés des ténèbres de la cave.■

Aimé Michel

Note:

(1) Alain Sarton: L’Intelligence efficace, (édité par le Centre d’Étude et de Promotion de la lecture).