Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’enjeu de Mars

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de novembre 1976

 

Si nos journaux avaient existé en 1492, je doute que l’on y eût trouvé l’annonce de la découverte de l’Amérique. Ou alors, en page 4, entre les chiens écrasés, et accompagnée d’un bref commentaire méprisant sur l’art de gaspiller l’argent du peuple en vaines expéditions lointaines.

J’ai tous les détails sur les deux expéditions Viking, mais ce n’est pas de la presse que je les tiens, ni de la T.V. C’est simplement que j’ai la chance d’en connaître quelques responsables. Il n’y a probablement pas vingt Français qui sachent ce qui s’est passé sur le sol de Mars, qui sauront ce qui s’y passera encore dans quelques semaines (à l’heure où j’écris. Mars passe derrière le Soleil et pendant un certain temps tout est interrompu, les communications radio n’étant pas possibles).

Rappelons ici l’enjeu. Il s’agit de savoir si la vie, sous quelque forme que ce soit, existe ou non sur Mars. Et si c’est non, qu’est-ce qui provoque les changements de couleurs saisonniers.

Mais d’abord la vie. C’est surtout sur ce point que l’indifférence des journalistes me paraît fantastique, au point de requérir quelque explication.

Supposons que Mars se révèle une planète morte. Dans ce cas, comme il est infiniment peu probable qu’on découvre de la vie ailleurs dans le système solaire (une chance infime subsiste dans le système de Jupiter - vraiment infime), comme d’autre part les cadres de la science tels que nous les connaissons excluent toute exploration d’un autre système solaire, l’homme va devoir supporter sa solitude dans un monde de plus en plus immense et écrasant pendant encore des siècles, voire des millénaires. La découverte d’une simple bactérie, même de la trace vivante la plus primitive sur une autre planète du système solaire, cela signifierait que la vie n’est pas le miracle absurde dont parlait Monod, mais bien la règle: elle apparaît dans l’espace chaque fois que les conditions en sont rassemblées, c’est-à-dire (cela les astrophysiciens le savent) autour de plusieurs dizaines de milliards d’étoiles de notre galaxie, celles qui, sur le diagramme de Herztsprung-Russel, ont atteint et dépassé le stade F de la branche principale. La preuve est faite en effet maintenant que les classes postérieures à F (G.K.M…) ont une rotation lente comme le soleil (de classe G), ce qui suppose le transfert du moment cinétique à un système planétaire.

Découvrir la vie sur Mars, même la plus humble, ce serait un événement d’une portée spirituelle qu’on peut dire infinie. Car l’observation de la vie terrestre dans les conditions les plus diverses: au fond des mers, dans les cavernes, sur les îles les plus isolées, nous a appris qu’aussitôt apparue elle évolue vers la complexité, vers les comportements à haute programmation, enfin vers ce qu’on appelle de ce mot vague: la pensée, ou plutôt le psychisme. Cette évolution est frappante sur notre planète dans les familles d’êtres les plus divers. Chez les invertébrés par exemple, elle aboutit à des êtres comme les céphalopodes, dont les performances comportementales sont remarquables. La pieuvre sait reconnaître un homme qu’elle rencontre plusieurs fois, qui la caresse et lui donne à manger. Elle se prend d’amour pour lui, vient l’attendre à l’heure de sa visite. Le système nerveux des céphalopodes, si différent du nôtre, s’est complexifié de frappante façon au cours de son évolution récente (en millions d’années - mais c’est aussi le temps de formation du phylum humain). On ne saura jamais où l’aurait conduit cette complexification, une autre lignée - la nôtre - étant arrivée la première à l’intelligence réfléchie, à la raison, et à la domination du monde. Je cite les céphalopodes parce qu’ils sont phylogénétiquement très éloignés de nous, et que l’histoire (la paléontologie) de leurs organes et de leur anatomie en général est totalement différente. Cependant cette histoire, par des voies différentes, leur a construit un cerveau, un système sensoriel, tous les fondements génétiques d’un comportement tendent, de loin certes, mais indiscutablement, vers l’hominisation. L’hominisation est visible chez tous les êtres très évolués. Or la vie aussitôt apparue enfante des lignées évolutives plus ou moins rapides.

Voilà pourquoi l’un des responsables du projet Viking ne put pas retenir son émotion au terme des dernières minutes des manœuvres d’atterrissage, et éclata en sanglots devant les journalistes quand les premiers signaux parvinrent à Pasadena, confirmant que tout s’était bien passé. Ne sentons-nous pas tous, obscurément certes, mais avec un secret désarroi, que l’homme du XXe siècle finissant est écrasé par sa solitude? Ne nous demandons-nous pas tous à quoi riment cet immense univers qu’explore la radioastronomie et notre petite et pathétique aventure sur une planète complètement perdue dans le désert cosmique? Si une vie existe sur Mars, même très primitive, cela signifie que nous ne sommes pas seuls, que des êtres pensants ont existé, existent et existeront ailleurs, en une infinité de lieux de l’espace. Cela donne un sens à ce qui pour le moment n’en a scientifiquement aucun. Cela donne une réponse limitée, mais enthousiasmante, à au moins quelques-unes des questions auxquelles les religions seules ont, jusqu’ici, proposé des réponses. Si nous pouvions savoir expérimentalement que l’univers matériel évolue de façon automatique vers la vie, combien nous y sentirions-nous plus à l’aise! Combien tout serait changé!

Tel est l’enjeu de l’expérience Viking. Je dirai dans une prochaine chronique ce que les premiers tests des deux engins nous ont appris, et comment. Soulignons seulement en terminant combien cette expérience est éprouvante pour quiconque réfléchit. Si Mars est une planète morte, alors en effet notre incertitude sur la place de l’homme et de la pensée dans l’univers va peser de plus en plus lourd sur l’inconscient collectif de notre espèce, et cela pendant un temps indéfini. En effet, les cadres de la science semblent exclure tout voyage d’étoile à étoile. Un simple calcul sur les rapports de masse avec les moyens de réaction théoriques les plus puissants donnent des temps de voyage de plusieurs siècles, ou plus vraisemblablement de plusieurs millénaires, même en ne visant que la plus proche étoile, et surtout des masses de combustible (même utilisés à la limite relativiste) hors de toute possibilité. Certes ces cadres de la physique seront dépassés un jour par les progrès de la recherche. Mais refondre la physique élaborée depuis Galilée, cela prendra aussi plusieurs siècles, de réflexion cette fois. De toute façon donc, si l’on ne trouve rien sur Mars, les hommes vont devoir s’habituer à vivre dans ce «désert glacé» dont parlait Monod. Certes seuls quelques hommes de science en ont pour l’instant conscience, mais en s’étendant à toute l’humanité, cette conscience va devenir une névrose collective d’où toutes les folies peuvent sortir. Voilà ce que n’ont pas vu les journaux: que Viking peut préluder, à longue échéance, à la descente sur l’humanité d’un froid désespoir, d’un doute définitif sur notre avenir, de ce sentiment de vanité et d’inutilité qui, dans l’histoire de toutes civilisations, a toujours été la marque d’un proche effondrement. Seulement, cette fois, il ne s’agit plus d’une civilisation. Il s’agit de l’humanité entière.

Aimé Michel