Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’épée de Damoclès

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de mai 1980

 

Haroun Tazieff inspire le respect et, sauf chez les cuistres, l’amitié.

Il inspire le respect pour sa compétence professionnelle et son flair inégalé. Le flair compte autant que la science quand on fréquente les phénomènes étrangement vivants de la croûte terrestre. Le diable sait comment il s’y prend, mais quand Haroun Tazieff fait une prévision, il se trouve qu’il a presque toujours raison, et parfois contre tout le monde. Les exemples sont dans toutes les mémoires.

Quant à l’amitié, comment la marchander à cet ours mal léché qui dit toujours ce qu’il pense sans ménager ni chèvre ni chou?

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Son réquisitoire anti-nucléaire est donc troublant. Le nucléaire, ce n’est pas sa spécialité. C’est vrai. Cependant, le flair tant de fois confirmé, est-ce une spécialité?

De plus, à propos de l’atome, Tazieff parle aussi de ce qu’il connaît directement: les failles, les tremblements de terre, les possibilités de la géothermie.

Oui, le réquisitoire est troublant.

Mais il ne change pas mon point de vue sur l’urgence où nous nous trouvons, hélas, de choisir provisoirement, mais le plus vite possible — je dirai en touchant du bois: en catastrophe — l’électronucléaire.

Pourquoi? Parce que si Tazieff voit juste quand il expose les dangers possibles du nucléaire et les énormes virtualités à long terme des autres sources d’énergie, je pense, me fondant sur des réalités malheureusement peu contestables, qu’il oublie la mortelle épée de Damoclès suspendue sur nos têtes depuis 1974 et qui y restera tant que nous dépendrons, pour l’essentiel, du pétrole.

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Supposons le pire du côté nucléaire: saccage d’une ou plusieurs centrales par un séisme jamais vu, excursion massive de produits radioactifs à haute toxicité. Supposons des morts, beaucoup de morts. Mais faisons aussi l’autre supposition: pour une raison quelconque (et l’on peut en imaginer de nombreuses, toutes prêtes à se déclencher ce soir ou demain) les robinets du Proche-Orient se ferment.

J’ai lu force scénarios décrivant cette éventualité. Tous pèchent par un mirobolant «Will-to-believe»: leurs auteurs s’imaginent que l’Occident, mû sans doute par la charité évangélique, se partagera équitablement les robinets d’Amérique et d’Afrique Noire.

Si les crocodiles de l’économie mondiale se convertissent soudain aux préceptes évangéliques sous l’effet d’une faim dévorante, tant mieux! Je crois plutôt, quant à moi, que la faim les rendra plus affamés, et que l’Europe n’aura plus une seule goutte de pétrole.

Plus une seule goutte, et cela en l’espace de quelques mois, le temps d’épuiser nos réserves: voici l’épée de Damoclès, l’alternative au risque nucléaire.

Ce qu’il faut donc mettre en balance avec ce risque, c’est la disparition totale et subite du fuel.

Cette disparition produirait de tels effets que l’imagination se refuse à les envisager. Envisageons-les quand même. Si vous êtes sceptiques, prenez cela comme un exercice de style, quitte à vous demander après s’il est exclu que le cauchemar se réalise. Plus de fuel, donc. Le citadin pense rarement aux réalités de l’agriculture et de l’élevage. Mais voici le fait brut: dans l’Europe des Neuf, l’agriculture et l’élevage sont désormais entièrement mécanisés. Sans pétrole, plus une salade, plus un grain de blé ni semé ni récolté, plus une goutte de lait, plus une pomme de terre, plus un bifteck, plus un rôti de porc, plus rien[1].

— On reviendra au cheval! ai-je parfois entendu.

Quel cheval? Où prendre ce miraculeux cheval? Les derniers chevaux de trait européens sont en 1980 parmi les espèces vivantes les plus rares du monde. En dehors des quelques reliques tremblantes en train de mourir de vieillesse avec leurs maîtres au fond de rares fermes, les chevaux de trait n’existent plus en France que dans un ou deux élevages de l’I.N.R.A., comme pièces de musée.

Faut-il insister? À supposer que le Tout-Puissant nous parachute de nulle part les quelques millions de chevaux nécessaires à la relève, où seraient les paysans allant avec? Eux aussi ont disparu, absorbés et recyclés par l’industrie — je veux dire leurs enfants, car seuls quelques paysans de l’ère du cheval survivent encore, se racontant Verdun à la veillée.

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Bref, s’il est vrai que des centrales mal construites peuvent faire mourir l’homme sous l’effet de la radioactivité, il faut admettre qu’on n’a jamais vu jusqu’ici cet homme se défaire de sa funeste habitude de manger. Il refuse de survivre à la diète totale.

Je racontais voilà peu à un Américain ce que seuls les plus de cinquante ans se rappellent encore: le «temps des restrictions»[2].

— Ce qui a sauvé l’Europe de 40-45, me dit-il, ce fut d’être une région arriérée, gardant une forte population agricole. Tout le monde avait un cousin à la ferme, ou connaissait un trafiquant ayant un cousin à la ferme.

Et il ajouta:

— Nous, nous serions tous morts. Et c’est aussi ce qui vous arriverait à vous, maintenant.

Voici donc ma question concernant le nucléaire: Qu’adviendrait-il d’une Europe où, soudain, ne pousserait plus une salade? Où l’on ne pourrait plus traire une vache ni élever un cochon?

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Hypothèse «apocalyptique», sans doute, ou de «noire» ou «mauvaise» science-fiction.

Il est certain que l’agonie du Cambodge ne s’est jamais produite, car c’eût été apocalyptique, donc impossible. Et les chambres à gaz, c’est de la noire science-fiction, donc cela n’a pas eu lieu. Que des dizaines ou des centaines de millions de gens n’aient tout d’un coup plus rien à manger (rien), voyons, c’est absurde, cela ne peut arriver. Quelque chose surviendrait sûrement pour nous l’épargner.

Quelque chose, sûrement, oui. Mais quoi? La manne tombe du ciel? «Je crois au miracle parce que je crois à la France? dit Paul Reynaud. Sur ce, en fait de miracle, ce fut Hitler qui arriva.

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Dans vingt ans, le monde aura sans doute de l’énergie à revendre (René Dubos). Le problème est de survivre jusque-là et d’en être assuré au plus tôt. Avec l’électricité, on fait de l’hydrogène. L’hydrogène sauve le moteur à explosion. Comment nous procurer au plus vite, sous l’épée de Damoclès, et sans d’ailleurs être certain qu’il ne soit pas trop tard, cette électricité devenue aussi vitale que le battement de notre cœur? S’il y a des moyens plus rapides que l’électro-nucléaire, que l’on s’y mette sans tarder. Mais je n’en vois pas. Malheureusement, non, cher Haroun Tazieff, je n’en vois pas.

Aimé Michel

Notes:

(1) La haute vallée des Alpes où j’écris le présent article fait partie de cette arrière-garde économique qui embrasse tant l’Europe verte. Cependant toutes les vaches sont traites électriquement, plus un brin d’herbe ni un épi ne sont semés, coupés, apprêtés ou travaillés à la main, les seuls chevaux qu’aient jamais vus les enfants de dix ans sont ceux de la télévision et du pseudo-ranch à touristes de la «station». Labour, semailles, fenaisons, moisson, élevage de porcs et de poulets, production d’œufs et de fromage: tout est mécanisé. Coupez le fuel: tout s’arrête irrémédiablement. On ne peut même pas transformer le bétail en viande.

(2) Dans une classe de lycée que je connais, le professeur vint à parler de ces temps légendaires. Interrogée, la classe supposa, après discussion qu’il s’agissait de la restriction des libertés, et que c’était un autre nom de l’Ancien Régime.