Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les animaux et le jeu

Revue La Vie des Bêtes n° 99, novembre 1966

 

Poursuivant sa série d’articles sur les mystères du monde animal, notre collaborateur étudie, cette fois-ci, le comportement de toutes ces bêtes qui semblent tellement aimer le jeu. Goût du sport, détente, sens de l’humour, ou bien, tout simplement, un entraînement subtile du jeune animal aux tâches plus sérieuses qui l’attendent quand il sera en âge de se battre. Pour se défendre, et aussi pour attaquer… Pourtant, notre auteur le dira, tout ne s’explique pas si facilement. Rien n’est simple, et puis, ce qui serait le plus simple nous semble impossible de la part d’animaux auxquels nous avons bien de la peine à accorder de l’intelligence. Nous verrons ce qu’il en est exactement, pourquoi ces deux chiens jouent-ils à se battre, cette lionne à se rouler par terre et ces deux antilopes à donner du front l’une contre l’autre. Et peut-être que la conclusion d’Aimé Michel, dans sa simplicité poétique finira par trouver le chemin de notre cœur, sinon celui de notre cerveau…


(Atlas-Photo)

Si le public savait combien de graves messieurs bardés de diplômes et comblés de crédits officiels passent le plus clair de leur temps à regarder s’amuser les bêtes, l’État devrait bientôt faire face à une grève de l’impôt. Les Allemands et les Anglo-Saxons, en particulier, semblent avoir une passion pour cette étude. Et il faut le reconnaître, le sujet est passionnant. Tout ce qu’on pourrait leur reprocher, c’est l’ennui pesant que cette aimable occupation semble leur inspirer. Étudier le jeu, apparemment, ce n’est pas drôle.

À première vue, on croirait qu’il est facile de reconnaître quand un animal s’amuse. C’est ce que nous nous imaginons volontiers, nous qui, généralement, n’avons jamais regardé jouer que des chiens, des chats, et à la rigueur quelques bêtes de zoo, les singes par exemple. Je passais l’autre jour devant un hameau perdu des Alpes, à deux heures de marche de la plus proche route. Un gros chien velu m’accueillit d’abord de sa voix de basse. Puis une petite boule noire jaillit de sa niche et entreprit de faire chorus de sa voix de fausset. Ce duo dura quelques secondes, après quoi une porte s’ouvrit et la troisième partie du concerto, un tenorino léger prit à son tour le thème. Mais seul le gros vieux chien faisait son travail. Les deux petits (qui n’avaient vraisemblablement que quelques semaines) ne me prirent au sérieux que le temps de s’apercevoir l’un l’autre. Ils m’abandonnèrent aussitôt, et dès lors ce ne furent que courses, fausses fuites, terreurs feintes, mordillements, chutes et embuscades. C’était plaisir de voir ces deux petites boules de poils tout à la joie du jeu le plus endiablé se saisir par la queue, se monter dessus, rouler dans la pente et recommencer, infatigables. Certes, ils jouaient, cela ne faisait aucun doute. Tout dans leur comportement rappelait celui de nos propres enfants, que nous avons d’ailleurs aussi en souvenir quelque part au fond de nous-mêmes comme une expérience vécue. C’était si vrai que l’enfant de la maison, attiré par le vacarme, ne tarda pas à se mettre de la partie sans cesser d’être un petit d’homme et sans que les deux autres cessent d’être de petits chiens.

Donc, là, pas de doute. Mais le naturaliste américain Shadle décrit un bien curieux comportement du porc-épic de son pays: l’animal «dressé sur son arrière-train et sur sa queue, se balance latéralement de façon rythmée». Shadle appelle cela une «danse d’exercice». Bien. Mais l’animal s’amuse-t-il? Impossible de deviner à quoi peut bien rimer cette «danse» ni si elle a de quoi amuser un porc-épic américain. Elle ne présente apparemment aucune utilité. Alors?

On voit par cet exemple que la définition du «jeu», de l’«amusement», est éminemment anthropomorphique. Qu’est-ce exactement qu’un jeu?


(Myers)

Il ne s’agissait pas d’une légende…

Quand l’animal s’amuse-t-il? On le devine, et c’est alors très clair. Mais qu’il s’agisse d’un animal assez éloigné de l’homme, et ce qui nous paraissait clair s’obscurcit. Les poulpes et les pieuvres, par exemple, sont indiscutablement parmi les animaux les plus «intelligents»: qui n’a été impressionné par le regard presque humain de ces animaux pourtant si différents de nous? Il est donc probable que les pieuvres jouent. Mais sur ce que peut être le jeu d’un céphalopode, notre imagination reste muette. Peut-être les plongeurs sous-marins ont-ils vingt fois vu la chose de leurs yeux sans la reconnaître. Comment se mettre dans la peau d’une pieuvre? Or, ce n’est qu’à ce prix que l’on croit comprendre. Si l’enfant s’amusait de si bon cœur avec les deux petits chiens — et inversement — c’est que tous trois trouvaient dans le jeu une espèce de communion, de compréhension totale, de connivence, et l’on remarquera qu’il n’existe aucune autre activité dans le monde vivant où s’établisse cette totale compréhension entre espèces différentes.

On ne s’étonnera donc pas que les plus fantastiques histoires de rapports entre l’homme et l’animal soient presque toutes nées d’un jeu, ni qu’elles aient généralement pour protagonistes (du côté animal) des bêtes connues pour leur intelligence, et, du côté humain, des enfants. C’est le cas par exemple de l’histoire de ce petit Grec, appelé Dionysios que nous rapportent deux historiens de l’antiquité, Athénée et Elien.

Dionysios vivait dans un petit village de pêcheurs, près d’Iasos, en Grèce d’Asie. Il avait l’habitude de venir se baigner sur la plage. Un jour, il remarqua qu’un dauphin nageait non loin de lui. Le lendemain, le dauphin était encore là, et semblait prendre un vif plaisir à faire des cabrioles autour de l’enfant. De ce jour, l’enfant et le dauphin ne cessèrent plus de jouer ensemble dans la mer violette d’Homère. L’animal devenait à chaque fois plus familier et plus amical. Un jour que les deux amis nageaient côte à côte, le dauphin plongea soudain, se glissa entre les jambes de Dionysios et l’emporta sur son dos. D’abord épouvanté, l’enfant se cramponna et, après une petite promenade en mer, fut rapporté sur la plage.

Le lendemain, le dauphin recommença. La promenade en mer devint une habitude dont le bruit se répandit au loin. Les deux amis devinrent célèbres — si célèbres que l’on parle encore d’eux une vingtaine de siècles plus tard.

On ne compte plus les cas où pareille amitié naquit entre le dauphin et l’homme et surtout le petit homme. Il est remarquable que ce fait, connu et souvent cité par les auteurs anciens, n’ait suscité que scepticisme chez les savants modernes, jusqu’à ce que l’un deux (l’Américain Lilly) se mêle personnellement de voir si la chose était possible. Bernard Heuvelmans cite un naturaliste du siècle dernier qui déclarait doctoralement: «Il est impossible de découvrir comment ces légendes absurdes ont pris naissance, vu que les dauphins ne marquent aucun penchant particulier pour l’espèce humaine».

Depuis, la «légende absurde» a été maintes fois contrôlée. Il suffit même d’aller jusqu’à Miami, en Floride, pour voir à loisir, moyennant un ticket d’entrée au «Seaquarium», des dauphins jouer avec des enfants, ou, pour ceux qui préfèrent, des jolies filles.

Soyons justes: les animaux qui aiment jouer avec des hommes sont une minorité. Les chats et les chiens presque seuls le font spontanément, à condition d’être apprivoisés.

Tous les animaux apprivoisés ne sont pas aussi liants. La placide vache, par exemple, chez qui on peut déceler parfois des ébauches de jeu (course, fausse bataille, bonds avec agitation de la tête), peut fort bien devenir très familière avec son vacher, et même affectueuse, répondre à son nom, obéir à des ordres simples. Mais je ne connais aucun cas, et n’ai jamais lu aucun texte où l’on dise l’avoir vue jouer avec lui. Le chevreau lui-même, si facétieux avec ses congénères, ne joue guère avec l’homme. C’est que ses jeux préférés ne sont guère de notre goût. Les chevreaux adorent en effet grimper dans les rochers et se disputer la possession d’un perchoir L’Américain Darling décrit le même comportement chez les jeunes faons du cerf élaphe. Ces gracieux animaux, qui dans la harde vivent généralement ensemble, démarrent parfois en des courses folles jusqu’à ce que l’un d’eux se perche sur une pierre ou un monticule d’où les autres essaient de le déloger. Ou bien ils jouent à qui se dépassera jusqu’à ce que, sans raison apparente, tout le monde s’arrête et se remette à brouter. J’ai pu observer le même comportement chez les jeunes chamois, et c’est alors un spectacle littéralement fantastique que de voir leurs évolutions dans les rochers vertigineux où ils bondissent de pierre en pierre, se riant de leur instabilité, se poussant l’un l’autre dans le vide à coups de tête (la corne souvent, n’est pas encore sortie, ou bien commence à peine à pointer) feignant parfois de dégringoler et retombant toujours sur leurs merveilleux petits sabots, infailliblement.

La chèvre et le chamois, même quand ils ne jouent pas réellement, montrent une prédilection marquée pour les touffes d’herbes les plus inaccessibles. Dans les mots scabreux et capricieux il y a la racine du mot chèvre, de même que dans le mot cabriole: capricieux et cabriole impliquent une idée de jeu (je me suis toujours étonné que le mot âne n’ait pas donné des significations semblables, étant donné la fantaisie naturelle de l’animal). Le plaisir de la chèvre et du chamois à grimper, celui de l’âne à exhiber des comportements inattendus, est-ce du jeu? On voit régulièrement la chèvre mépriser la pâture offerte par une bonne prairie, bien reposante, pour aller risquer de se rompre les os à la recherche d’un maigre brin perché. L’histoire de Blanchette, la chèvre de M. Seguin, correspond à une indiscutable vérité psychologique. Ce besoin, à quoi correspond-il? Quelle est sa signification?

Une passion du jeu arrivée à l’état pur.

Je crois que rien ne l’éclaire mieux qu’un peu d’introspection: en l’occurrence, pour comprendre l’âne et la chèvre, il faut voir ce qui se passe en l’homme quand il agit comme eux. Dans toutes les montagnes du monde, les enfants aiment grimper. Loin au-dessus des forêts et des pâturages, le rocher les fascine, le glacier les éblouit. Leur pure silhouette blanche dans le ciel représente pour eux une conquête à accomplir. Mais quelle conquête? Glaces et roches sont le royaume de la mort, ou plutôt (car rien n’y meurt, puisque rien n’y vit) celui de la parfaite stérilité minérale. Alors? à quoi bon y aller? Je ne perds pas de vue que cet article essaie de jeter quelque lumière sur la signification du jeu. Nous ne nous éloignons pas de ce problème: le goût de grimper, commun aux petits montagnards et aux chèvres, c’est la passion du jeu à l’état pur, dépouillée des apparences du jeu, c’est la partie constamment jouée avec le mieux connu et le plus intéressant des partenaires, je veux dire avec soi-même. «Pourrai-je faire cela? arriverai-je jusque-là? serai-je capable de franchir cette difficulté? d’accomplir cet effort?»

Toutes ces questions sont celles que se pose, obligatoirement, l’être vivant en train de faire l’apprentissage de la vie, l’enfant, qu’il soit humain ou animal. Il est petit, il est dépendant, il ignore tout de tout. Supposons que la nature n’ait pas prévu de lui donner le goût du jeu. À quoi appliquerait-il ses premières activités? à faire des actes utiles vrais. L’enfant humain, par exemple, qui a la passion des armes et des autos, ne saurait alors assouvir cette passion qu’avec de vraies armes et des vraies autos. On voit où cela conduirait! Mais dira-t-on, et s’il n’avait pas cette passion? Ne serait-ce pas plus simple encore? Plus simple certes. Cela simplifierait même tellement les choses que la vie s’arrêterait tout à coup, ou tout au moins en une génération. Car si l’enfant n’avait pas le goût de faire ce qui est nécessaire pour survivre, si ce goût ne lui venait qu’avec l’âge adulte, c’est à cet âge-là — trop tard — qu’il devrait faire son apprentissage. Et comment le ferait-il? Il se retrouverait devant le problème précédent: ou bien accomplir les actes vrais —  vraies armes, vraies autos — sans savoir le faire, ou bien jouer…

Le jeu est donc bien le type d’activité prévu par la nature pour permettre à l’être vivant juvénile d’apprendre à utiliser ses propres ressources sans s’exposer aux dangers qu’entraînerait une activité véritable, utile. C’est l’apprentissage sans les inconvénients du métier. Si le petit chamois et le chevreau ont la passion de grimper à tort et à travers, c’est que l’intelligence de l’espèce sait obscurément qu’un jour leur vie dépendra de leur habilité à grimper. Les prodiges d’agilité du chamois adulte l’ont jusqu’ici sauvé de l’extermination totale. Et l’agilité de l’adulte résulta de l’apprentissage juvénile.

Le jeu est l’apprentissage de l’état adulte. Et cela explique que les adultes cessent généralement de jouer: leur jeu, maintenant ce sont les choses sérieuses, les vraies autos, les vraies armes, la guerre, éventuellement. Si nous observons ce moment délicat du passage de l’enfance à l’âge adulte chez les bêtes, nous constatons qu’effectivement l’activité de jeu — l’activité ludique, comme disent les savants — disparaît progressivement à mesure que s’opèrent les transformations décisives, et en particulier la puberté. Le petit chat qui courait après une balle de ping-pong ne lui donne plus que quelques coups de pattes distraits, puis finit par ne plus lui accorder aucune attention. En revanche, il commence à guetter, ce qui exige des qualités de patience et de persévérance, tout à l’opposé du jeu. Et lorsque surgit la proie longuement attendue, alors se déclenchent les automatismes appris avec la balle de ping-pong: bond et coup d’œil infaillible, geste foudroyant de la patte.

Ce passage de la puberté est particulièrement intéressant chez les animaux sociaux, le loup par exemple. Le louveteau joue comme le jeune chien, avec autant de grâce et de fantaisie. Dans la meute, il est d’abord attaché à sa mère, et ses premiers jeux se déroulent avec ses frères, les autres louveteaux de la même portée. C’est un premier stade. Le second survient avec la découverte de la meute et d’abord des autres louveteaux. On constate alors que les jeux tendent à s’ordonner selon les mêmes lois hiérarchiques que celles de la vraie meute. Les louveteaux plus vigoureux et plus audacieux s’imposent au respect de leurs petits compagnons plus timorés. Cependant, ce n’est qu’un jeu. La hiérarchie n’est pas imposée par de vrais combats ni par de vraies menaces. Elle est relativement tolérante. Lorenz a souligné que les bagarres qui éclatent à tout propos ne donnent pas lieu à de vraies morsures. Ce sont des bagarres pour rire. Thorpe a donc raison de remarquer à ce propos que les petits animaux qui jouent semblent parfaitement comprendre la notion psychologique relativement complexe et élevée du «faire semblant». Un autre Anglais E. A. Armstrong va même plus loin: dès que les jeux se transforment en une activité sociale, écrit-il, la liberté de l’animal se canalise elle-même par des conventions (c’est le mot qu’il emploie) semblables aux règles acceptées du jeu humain. Armstrong pense évidemment à des jeux complexes comme le cricket, le football, le rugby, surtout le cricket, si compliqué, et qui passionne tellement ses compatriotes dès qu’ils sont en âge de lancer une balle et de courir. La remarque de cet auteur va loin, quand on la rapproche de ce que nous disions plus haut, que les jeux de l’enfance préparent les activités de l’âge adulte: si les Anglais ont un sens civique si développé, ne serait-ce pas, par hasard, parce qu’ils jouent au cricket? Si la conduite d’une auto est si reposante sur une route anglaise, ne serait-ce pas que les jeux de ce peuple lui apprennent dès l’enfance que la courtoisie, le respect des règles et la patience sont finalement plus payantes que la goujaterie et les insultes échangées par-dessus les vitres baissées?

Un «grand» corbeau qui aimait les jeux.

Mais ne nous égarons pas: nous en étions aux loups et à leurs morsures pour rire. À quel moment précis la dent va-t-elle soudain cesser de respecter la convention du faire semblant? C’est très simple: dès que le jeune loup aura vraiment quelque chose à conquérir, à savoir sa femelle. Alors le combat changera soudain de conventions. Le perdant saura qu’il doit se soumettre s’il veut échapper à l’égorgement pur et simple. Mais il saura aussi — et ce sera la convention essentielle dans la société du loup adulte — que moyennant cette soumission il aura la vie sauve. Simplement il occupera dans la hiérarchie de la meute une situation qu’il ne pourra améliorer que par la révolte victorieuse. Sous des formes différentes, nous trouverons la même évolution du jeu chez toutes les espèces qui jouent. Comme le dit encore Thorpe, le jeu doit donc être considéré comme «une activité inachevée ayant pour fonction biologique l’acquisition d’une habileté par apprentissage, selon le processus des essais et des erreurs».

Telle est du moins, la définition la plus élémentaire du jeu. Car elle n’explique pas tout. Elle n’explique pas pourquoi certains adultes de la plupart des espèces et tous les adultes de certaines espèces continuent de jouer jusqu’à leur extrême vieillesse. J’ai cité la chèvre et l’âne. Mais c’est aussi le cas de nombreux animaux sauvages, par exemple chez les oiseaux. Howard l’avait déjà signalé il y a plus d’un demi-siècle chez le phragmite des joncs, petite rousserolle commune dans toute l’Europe, sauf en Espagne, en Grèce et dans le Midi de la France, chez la rousserolle effarvatte, chez le pouillot véloce. Ces oiseaux sont vifs et gracieux. Plus étonnantes sont les observations faites par Battersby sur le faucon crécerelle et le busard, qui aiment se bousculer et se battre «pour rire». J’ai moi-même maintes fois vu le grand corbeau se livrer à des acrobaties inexplicables autrement que par le goût du jeu. Je me souviens en particulier de l’un de ces gros oiseaux à la livrée et au chant pourtant peu évocateurs de facéties qui montait en planant dans un courant ascendant, au large du rocher au sommet duquel je me trouvais. Il planait pendant quelques secondes, puis donnait trois coups d’ailes, poussait un gloussement et exécutait une cabriole, un looping si l’on préfère. Cela dura plusieurs minutes, pendant lesquelles il recommença sa manœuvra une bonne trentaine de fois. Peterson, Mountfort et Hollom signalent chez cet oiseau des «vols nuptiaux acrobatiques». Mais le mien était seul. À quoi rimait son looping, Dieu seul le sait.

On pourrait citer une foule d’autres exemples non seulement chez des espèces hautement évoluées, comme les singes, mais même chez les poissons. Pourquoi toutes ces bêtes adultes, et qui en principe n’ont plus rien à apprendre, jouent-elles? Quelle est, chez elles, la «fonction biologique» du jeu comme dit Thorpe? On ne voit pas.

Mais on ne voit pas non plus pourquoi il faudrait absolument trouver à tous les comportements animaux une «fonction biologique». Pour moi, je refuse de croire que la frivolité doive être le monopole de l’homme. Sur le grand corbeau en tout cas, mon opinion est faite: ce grand croque-mort au plumage lugubre manque du plus élémentaire sérieux. Il semble enchanté d’être au monde, et s’offre, de temps à autre, pour bien se le montrer à lui-même, une élégante pirouette. Je le soupçonne pour tout dire, d’être l’un des plus intelligents parmi les oiseaux.

Et c’est peut-être là, en définitive, la dernière explication du jeu chez les bêtes: l’intelligence se manifestant pour elle-même, sans souci utilitaire. Rire n’est le propre de l’homme que dans la mesure où il est le plus intelligent des animaux terrestres. Et c’est peut-être la gaité autant que l’intelligence qui, tant de fois, poussa le dauphin jusque vers une plage où jouait un enfant.

Aimé Michel

(Myers)

Le chat de notre première page de couverture et l’antilope de la dernière, deux images en couleurs, ont été choisies un peu dans l’espoir d’illustrer d’encore un peu plus près l’article que l’on vient de lire sur les animaux et le jeu. Chacun dans son genre, ils sont bien le symbole de la griserie qu’apportent le sport et les jeux. Ce chat qui saute et rebondit comme une balle élastique, cette antilope qui se lance de toute la vitesse de ses jambes gracieuses, pour le seul plaisir, nous semble-t-il, d’entendre siffler le vent dans ses oreilles. Les hommes ne comparent-ils pas leurs meilleures voitures à des félins ou à des gazelles quand il leur arrive d’être un peu poète?