Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les Gaulois sont parmi nous

 Article paru dans Planète N°29 (Le Journal de Planète) de juillet / août 1966

De toutes les grandes cultures indo-européennes antiques, aucune sans doute n’a connu naufrage plus total que celle des Celtes.

L’Inde ancienne a conservé jusqu’à nos jours un grand nombre de ses textes les plus vénérables. L’héritage perse a été en grande partie sauvé par l’histoire. L’archéologie moderne ressuscite les ruines. On redécouvre les Hittites. Les Slaves, les Germains, les Latins et les Grecs n’ont pas connu de discontinuité véritable. De la culture celte originelle, qui un moment, il y a deux douzaines de siècles, put fleurir sur toute l’Europe continentale de l’Atlantique au Bosphore et même au-delà, il ne reste rien.

Les textes celtes les plus anciens, très postérieurs à l’ère chrétienne, ne nous restituent que l’image indirecte d’un irrédentisme perdu au large extrême des terres les plus occidentales, Irlande, Écosse et Pays de Galles, irrédentisme longuement confiné dans sa solitude par l’invasion triomphante de la Méditerranée et de l’Orient, Rome et le christianisme. Sur la terre gauloise elle-même, l’héritage celte fut si totalement effacé qu’il y a cent ans à peine on faisait encore commencer l’histoire de notre pays à Clovis, un Germain.

Et pourtant, cet héritage, comme on aimerait le connaître mieux! Toutes les découvertes faites depuis le début de ce siècle à l’archéologie, et à une révélation plus objective des documents historiques, convergent, en effet, vers une image du celtisme bien surprenante à qui n’a lu que César et les historiens de l’Antiquité. «Nos ancêtres, les Gaulois», que les livres de notre enfance nous montraient encore sous les traits de barbares primitifs essentiellement occupés à sabrer leurs voisins et à cueillir le gui, semblent bien ne pas avoir démérité de la grande famille de peuples à qui l’humanité doit les Védas, Platon, Archimède et Newton.

Dans l’admirable petit livre qu’elle leur a consacré[1], l’historienne Régine Pernoud a pu montrer avec une grande clarté que le témoignage si précieux de César est à la fois véridique et, néanmoins, aveugle, le réalisme romain étant aux antipodes psychologiques du lyrisme et du symbolisme celtes.

Ils connaissaient l’écriture

Un exemple majeur de cette incompréhension concerne l’usage de l’écriture. Nous avons tous appris à l’école que les Gaulois ne connaissaient pas cet usage. César précise à ce sujet que, selon lui, les textes sacrés celtes étaient transmis par tradition orale afin d’exercer la mémoire. Il y a là, par prétérition, un enseignement historique d’importance, et qui avait échappé aux historiens du siècle dernier: si les druides s’abstenaient d’écrire les textes sacrés afin d’exercer la mémoire de leurs élèves obligés de les savoir par coeur, cela signifie qu’ils refusaient l’usage de l’écriture à des fins sacrées, et non qu’ils l’ignoraient. Et c’est bien ce que l’archéologie n’a pas cessé de confirmer depuis maintenant plusieurs dizaines d’années: les Gaulois connaissaient bel et bien l’écriture. Le «corpus» des inscriptions gauloises gravées dans la pierre ou sur des pièces de monnaie est loin d’être négligeable. Ils utilisaient l’alphabet grec qui leur avait sans doute été enseigné par les colons phocéens du sud de la Gaule ou transmis par les Étrusques. Mais alors, pourquoi ce funeste refus d’écrire les textes sacrés qui prive l’homme du 3e millénaire de peut-être quinze siècles de méditation et de sagesse? Régine Pernoud a raison de trouver l’explication de César absurdement simpliste. C’est une idée de général, digne de cet ordre lancé par cet autre militaire romain avertissant ses soldats, avant la prise d’une ville grecque, que tout homme surpris en train de détruire un chef-d’oeuvre serait tenu de le refaire.

César a tué la civilisation à la veille d’une mutation

La raison véritable est à la fois mystérieuse et bien connue. Bien connue des historiens qui savent que tous les grands peuples créateurs commencent par apprendre par coeur leurs textes sacrés, même s’ils connaissent l’écriture. Ainsi des Juifs qui dès Abraham, en Mésopotamie, avaient eu des exemples d’écriture sous les yeux, qui en eurent d’autres plus tard en Égypte, et qui cependant se transmirent la Thora oralement jusqu’à la captivité de Babylone. Ainsi des Grecs qui apprirent Homère par coeur pendant des siècles, alors que le minoen linéaire B déchiffré par Michaël Ventris est déjà du grec bien avant la guerre de Troie, alors aussi que les Achéens semblent avoir été en rapport avec les Hittites, qui écrivaient. Ainsi des Hindous, des Tibétains, et de nombreux autres peuples qu’on pourrait citer ici, sans parler des Français eux-mêmes, qui récitaient la Chanson de Roland bien avant qu’elle fût écrite.

Ces rapprochements ne livrent toutefois aucunement la raison profonde qui pousse les peuples en gestation à ne vouloir porter les mythes qui les personnalisent nulle part ailleurs que dans leur tête périssable. Il y a là un phénomène inconnu relevant des lois de l’inconscient collectif et du mystère même de l’homme, mystère que César était bien incapable de deviner quand il le trouva au bout de son sabre. Au moment où le conquérant romain hypercivilisé, sceptique et flanqué de ses ingénieurs et de ses bureaux d’études détruisit la culture celtique, celle-ci était à la veille de sa métamorphose vers un classicisme original. Les fouilles des archéologues dans les sites gaulois du centre et du midi de la France, ne permettent guère d’en douter[2]. Toutes les conditions en étaient réunies, et en particulier l’urbanisation. Toutes les conditions, sauf une: l’unité politique, réalisée par Vercingétorix — trop tard. Il n’est pas exagéré de dire que le naufrage celte est une des grandes catastrophes culturelles de l’histoire humaine. Qu’étaient ces textes sacrés que les druides faisaient réciter à leurs élèves et qui modelèrent si bien leurs cervelles que maintenant encore, vingt siècles après, leurs descendants ont encore quelques qualités et la plupart des défauts des Gaulois? On ne le saura jamais.

Le gaulois est encore parlé en Bretagne

Tempérons ce jamais par une clause de style que nous tenons pour une règle de pensée: à savoir que nul ne sait ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Et aussi, par cette remarque qu’aucun naufrage n’est jamais aussi total qu’on le croit. Car si les textes gaulois que tant d’hommes pendant tant de siècles connurent par coeur sont à jamais perdus, on doit, à une application imprévue des méthodes statistiques, la surprenante découverte que le gaulois est encore parlé par un certain nombre de contemporains de Mariner IV.

l'abbé François Falc'hun

L’abbé Falc’hun: vendre
la Bretagne aux Français.

L’auteur de cette découverte est un professeur de l’université de Rennes, l’abbé François Falc’hun, qui en a fait le sujet d’une retentissante thèse de doctorat[3].

Rappelons tout d’abord, telle qu’elle est enseignée depuis les recherches de Joseph Loth[4], c’est-à-dire depuis quatre-vingts ans, la thèse classique sur la disparition de la langue gauloise devant le latin (ou plutôt devant les patois latins qui devaient donner les langues d’oïl et d’oc): le gaulois a reculé peu à peu à partir de César devant la langue du conquérant exactement comme le provençal, le basque et le breton reculent actuellement devant le français.

À la fin du Ve siècle, selon Joseph Loth, du VIe selon Georges Dottin[5], personne en Gaule ne parlait plus gaulois. Au même moment d’autres Celtes, fuyant devant les Saxons et les Normands, commencent d’arriver de l’actuelle Angleterre (qui s’appelait alors la Bretagne) et envahissent la partie la plus maritime du territoire gaulois: l’Armorique. Les Celtes apportent avec eux leur dialecte propre. Comme tous les émigrants, ils donnent à leur nouvelle patrie le nom de l’ancienne: l’Armorique devient la Bretagne, qui se trouve donc peuplée de Bretons parlant breton. Le breton n’est pas un vestige du gaulois armoricain: c’est un dialecte celte, insulaire comme l’irlandais, le gallois ou l’écossais.

Telle est la version classique des faits, celle que l’on trouve exposée dans les encyclopédies, les manuels de linguistique et d’histoire: il existe certes encore des langues celtiques dérivées du celte primitif, mais ce sont toutes des langues d’origine insulaire. Du gaulois, il ne reste d’autres traces que quelques mots français et des noms de lieux.

La méthode qui a permis au professeur Falc’hun de remettre cette thèse en question est aussi simple dans son principe que complexe dans son application. Elle se fonde sur le fait, attesté par tout un ensemble de preuves, que la façon dont on accentuait la langue celte a lentement évolué pendant plusieurs siècles qui se situent précisément avant et après la conquête romaine. Pourquoi, demande le professeur Falc’hun, le même mot celte Bituriges a-t-il donné les deux noms français de «Berry» et de sa capitale «Bourges»? Berry suppose une accentuation de Bituriges sur le second «i», Bituriges, et Bourges sur l’«u», Bituriges. Suivons maintenant le raisonnement du professeur Falc’hun. Il est aussi subtil, rigoureux et passionnant que celui d’une enquête policière. Une enquête qui aboutit à retrouver les Gaulois parmi nous.

D’abord, remarque-t-il, le cas de Bourges Berry n’est pas unique, loin de là. C’est au contraire une règle presque constante avec l’accent porté sur l’avant-dernière syllabe d’un nom issu du gaulois (comme dans Bituriges — Berry), dénominations rurales, et l’accent sur l’ante-pénultième (Bituriges — Bourges), dans les dénominations urbaines. Or, où se fait l’évolution? D’où vient-elle? Où est-elle le plus rapide? En ville. La campagne ne suit que longtemps après. Donc, l’accent celte le plus ancien est celui de la campagne du Berry (Bituriges) et le plus récent celui de la ville de Bourges (Bituriges).

Les anciens Gaulois accentuaient leurs mots sur l’avant-dernière syllabe, et les Celtes plus récents venus d’Angleterre en Armorique, sur l’antépénultième.

Fort bien, poursuit le professeur Falc’hun, et que constate-t-on précisément en étudiant l’atlas linguistique de basse Bretagne?[6] Qu’il existe une différence d’accentuation au sein même du breton, que les dialectes du Morbihan, au sud, accentuent la dernière syllabe, les dialectes du nord, l’avant-dernière syllabe.

Entre les deux régions dialectales, il y a le même décalage d’accent qu’entre le celte ancien et le celte évolué des envahisseurs venus de Grande-Bretagne. D’où il résulte que le dialecte «breton» du sud de la Bretagne n’a pas été apporté par les Bretons. Il était parlé dans l’actuel Morbihan avant l’arrivée de ceux-ci. C’est donc bien du gaulois ayant résisté au latin.

On pensera peut-être que la bombe jetée dans la linguistique celte par le P. Falc’hun n’a ébranlé que quelques vitraux de bibliothèque et quelques chaises académiques, en France et à l’étranger. C’est que l’arrière-plan politique de la querelle bretonne est étrangement méconnu à Paris. On le connaît mieux à Dublin. Dans certains esprits passionnés, l’objectivité scientifique d’une thèse s’est trouvée transformée en manoeuvres pour «vendre la Bretagne aux Français»: car, disent-ils, si les Morbihanais sont des Gaulois, comme n’importe quels Français, que devient l’ethnie bretonne?

Nous aurons l’occasion de revenir sur les batailles linguistiques en France (car il n’y a pas que le breton: il y a aussi l’occitan et le basque, sans parler de l’alsacien). Ce n’est pas dans cet ordre d’idées que doit être située la thèse révolutionnaire du P. Falc’hun, mais bien sur le plan plus général des origines de l’Europe et de ses langues. La découverte d’une variation de l’accentuation celtique entre l’an 200 avant J.-C. et l’an 600 après J.-C. n’a l’air de rien. Elle oblige en réalité à se demander si les Gaulois étaient bien un peuple homogène et unique car un tel changement d’accentuation est un mystère linguistique. Le P. Falc’hun penche pour une influence grecque (confirmée en effet par l’alphabet). D’autres explications encore plus surprenantes ne sont pas à écarter. Le génie trop clair de César nous a peut-être caché, faute de l’avoir même entrevu, quelque chose de fondamental dans le portrait qu’il nous a laissé de sa conquête. Quelque chose qui vit encore secrètement en nous, et que la linguistique et l’archéologie finiront peut-être un jour par identifier.

Aimé Michel

 Notes:

[1] Régine Pernoud: Les Gaulois (Éditions du Seuil).

[2] Voir les excellents ouvrages consacrés à l’archéologie gauloise par Henri-Paul Eydoux.

[3] Professeur Henri Falc’hun: Histoire de la langue bretonne, 2 volumes (P.U.F.).

[4] Joseph Loth: L’émigration bretonne en Armorique, Paris, 1883.

[5] Georges Dottin: La langue gauloise, Paris, 1918.

[6] Doyen Pierre Le Roux: Atlas linguistique de la basse Bretagne, Rennes, 1924-1963.