Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les mystiques au laboratoire

Chronique parue dans France Catholique − N° 1319 – 24 mars 1972

 

Le respect particulier que je porte à la connaissance expérimentale ne fait pas, je dois le dire, l’unanimité. Quelques lecteurs m’écrivent qu’il ne faut pas sous-estimer la connaissance philosophique, celle qui s’acquiert par le seul exercice de la raison.

N’y aurait-il pas un malentendu? La connaissance philosophique peut aller très loin. Certaines de ses réussites sont stupéfiantes. En 1755, âgé de trente ans à peine, et alors que Herschell n’avait pas encore établi la véritable nature de la Voie lactée, Kant tirait de la seule puissance de son raisonnement un exact tableau de l’univers cosmique[1] tel que l’astronomie de la fin du XXe siècle le découvre. Et l’on ne peut même pas dire qu’il vit la vérité par hasard: quand on suit son exposé, on constate que tous ses raisonnements étaient justes, appuyés sur des arguments qui sont ceux-là mêmes que la science expérimentale a péniblement retrouvés au prix de deux siècles d’efforts. En quelques pages, il démontre souverainement que le Soleil est une étoile, que la Voie lactée est un fourmillement de soleils, et que ces pâles petites taches oblongues que les télescopes de l’époque commençaient à discerner sur le fond du ciel sont d’autres voies lactées formidablement perdues dans le lointain. Il a fallu, pour en avoir la preuve, attendre la loi de Hubble, c’est-à-dire deux siècles!

Kant a eu tort jusqu’en 1920

Certes, il y a quelque chose de terrifiant dans cette clairvoyance. Quelle responsabilité pèse sur nos épaules, à nous autres hommes qui disposons d’un instrument tel que notre pensée! Cependant, réfléchissons. En face de Kant, d’autres philosophes, par d’autres raisonnements tout aussi vraisemblables au XVIIIe siècle que ceux de Kant, démontrèrent qu’il se trompait. Et comment départager les adversaires? Les raisonnements de Kant étaient justes. Mais, pendant tout le XIXe siècle, et jusque vers 1920, tout le monde crut et écrivit le contraire de ce qu’il avait «démontré»: que nos lecteurs qui l’ont encore dans leur bibliothèque consultent l’œuvre du bon abbé Moreux, ou celle de Camille Flammarion. Mais laissons là Hubble et Kant pour un débat plus proche de nous.

Comme on le sait, les théoriciens «rationalistes» tiennent les extatiques pour des malades mentaux: «Les phénomènes extatiques, écrit le docteur Held, sont l’expression d’une personnalité immaturée, hystérique, labile, dont le Moi se laisse submerger par des « vagues » instinctivo-affectives venues de l’inconscient élémentaire et correspondant à la résurgence d’expériences vécues très archaïques remontant à la toute première enfance[2]

Peu importe ce que signifie au juste ce beau pathos. Seul m’intéresse le fait qu’il exprime l’opinion d’une foule d’esprits respectables éduqués de longue date (et pas seulement par Freud) à se payer de mots: voilà pourquoi votre fille est muette, ou éventuellement extatique. Et ne vous avisez pas, si votre temps est précieux, d’aller écrire ou discourir contre la théorie du docteur Held: je l’ai vu à la télévision, il est intarissable. À supposer qu’il ne vous ait pas, si l’on me passe cette vulgarité, à l’usure, tout ce que vous pourrez espérer l’un et l’autre d’une discussion de trois ou quatre ans assortie de force livres et articles, c’est d’être à la fin chaudement félicités par vos partisans respectifs. Lesquels savaient d’avance que vous aviez raison, et se seraient donc passés de vous sans douleur.

Renonçons donc à discuter. On nous dit que les extatiques sont des débiles mentaux. Pourquoi ne pas demander poliment à quelques-uns d’entre eux de se laisser conduire dans un laboratoire pour examen? Nous n’aurons pas, bien sûr, la folie de vouloir faire des expériences et des mesures sur l’indicible, l’inexprimable et le transcendant. Mais les états mystiques s’accompagnent de phénomènes physiques[3]. Ces phénomènes, eux, se produisent dans le champ d’investigation de la science: nous verrons bien si ce sont ceux que l’on observe sur les débiles mentaux.

Eh bien! cela a été fait, et même un grand nombre de fois, et dans divers pays: par les Japonais sur les extatiques Zen de leur pays, par les Américains sur les Zen des États-Unis et les Yogis des Indes, et aussi, semble-t-il (Fischer)[4], sur des chrétiens, par d’autres sans doute encore que j’ignore. On a enregistré les activités électriques du cerveau (électro-encéphalographie); on a mesuré l’absorption d’oxygène, l’émission de gaz carbonique, le métabolisme basal, le métabolisme anaérobie, les variations du taux de lactate sanguin, de l’acidité sanguine, de la pression artérielle, de la vitesse de circulation du sang, de l’électro-résistance cutanée, du volume et du rythme respiratoires, de l’activité nerveuse sympathique et parasympathique, de l’émission d’acétylcholine et de norépinéphrine. On a enregistré et mesuré toutes les concomitances connues des états de sommeil, d’hypnose, de névrose, d’anxiété et de tous les désordres mentaux ou nerveux susceptibles de fournir des comparaisons.

Et ce qu’on a trouvé sur tous ces extatiques est remarquablement concordant.

D’abord, les états mystiques sont limités dans le temps. Ils se déclenchent au plus profond de la méditation. Ils n’ont aucun rapport avec un état antérieur, permanent, de la personnalité. Ils ne doivent rien à un «terrain», à une pathologie quelconques. Ensuite, ils correspondent à un état de profond repos du corps, d’hyper-relaxation, accompagné d’un hypométabolisme qui met la physiologie périphérique en veilleuse. En revanche, le cerveau est en état de haute vigilance (au sens physiologique). C’est-à-dire qu’il dispense une activité intense, quoique parfaitement calme. Les corrélations mesurées sont opposées à celles de l’anxiété, elles n’ont aucun rapport avec celle de l’hypnose; en fait, elles ne ressemblent à rien.

Le chapeau et les mesures

Elles évoquent cependant quelque chose, mais par opposition: elles sont exactement inverses de l’état que W. B. Cannon a appelé la «réaction de fuite ou combat», correspondant à l’alarme de l’être menacé (fight-or-flight state).

La dernière fois que j’ai vu le docteur Held à la télévision, il m’a paru très nerveux et agité. Il ne cessait pas de mettre et d’ôter son chapeau. Je suis sûr que la pratique de l’oraison lui ferait le plus grand bien. Et s’il doute de ce bon conseil, il peut toujours recommencer les mesures.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Dans son Histoire naturelle universelle et Théorie des cieux

(2) Dictionnaire rationaliste, Paris, 1964, Article «Extase», p. 175.

(3) H. Thurston, S. J.: les Phénomènes physiques du mysticisme (Gallimard, Paris).

(4) R. Fischer: On creative, psychotic and ecstatic states (Jakob, Bâle, 1969).

► Kasamatsu et Hirai: An electroencephalographic study on the Zen meditation (Folia Psychiatr. Neural. Japonica, 20: 315, 1966).
► Anand, China et Singh: Some aspects of electroencephalographic studies in yogis (Electroenceph. clin. Neurophysiology, 13: 452, 1951).
► R. K. Wallace et H. Benson: The Physiology of Meditation (Scientific American, février 1972).