Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Les Nuées

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers d’octobre 1992

«Perenne exagi monumentum»
(J’ai construit un monument intemporel)
Horace, maître de la poétique latine

Parcourez un ou deux livres de profonde réflexion scientifique du début du siècle. Duhem, Poincaré. Imprégnez-vous de la vision de ces deux grands savants en effaçant de votre esprit ce qu’ils n’ont pas connu. Enfin, lisez le dernier numéro de La Recherche ou de Science et Vie.

Non seulement vous n’y comprendrez pas un traître mot, mais vous ne saurez même pas de quoi il est question. Mégabits? décodage génétique? proton? astronomie gamma? pulsar? En technique, ce sera pire: pas une seule phrase ne livrera son sens.

DE MUTATIONE MUNDI

Vers les années 60-70, Albert Ducrocq répétait, et on le prenait pour un paradoxal: «Enseigner, très bien; mais qu’enseigner? Tous les enfants actuellement en sixième exerceront des métiers dont nous ne savons même pas le nom».
Peu après, s’ouvrait la valse des «réformes», cauchemar ministériel toujours recommencé. Le même Ducrocq évoquait la fonction (mathématique) du chien de chasse: le chien court plus vite que son maître et démarre en ligne droite selon une tangente au parcours du maître, donc en s’éloignant, à une certaine distance, il rectifie, rattrape son maître, recommence à s’en éloigner, etc.

DE REBUS NOVIS

Tel est notre problème maintenant.
Ou plutôt, tel enfin nous le découvrons, après beaucoup d’illusions. Maintenant, nous savons, au prix du sang, que l’avenir ne se planifie pas. Et que si on le planifie quand même, la génération suivante recevra sa ruine, plus ou moins gigantesque, sur la tête. Et peut-être en mourra.

LIBER PETRI

Cependant il faut bien préparer l’avenir!
C’est parce que les enfants des pays riches travaillent à l’école (mais si, mais si) que leurs pays sont riches et le resteront.
De plus, il faut apprendre ce qu’il faut à l’âge qu’il faut, comme l’a montré Piaget. Jusqu’à quatre ou cinq ans, un enfant ne voit pas les plans lointains en montagne. Puis, il les voit, mais croit qu’en marchant un peu, il pourra poser sa main dessus. Beaucoup de grandes personnes, qui n’ont pas vu de lointains à l’âge voulu, vieillissent et meurent avec une idée erronée de l’espace. Ce sont elles, qu’à la télévision, nous entendons dire «une autre galaxie» pour «une autre planète».
Et le temps, autre piège tôt refermé si l’éducation ne vient à point: essayez d’expliquer demain et après-demain à un enfant de quatre ans, qu’il n’y a qu’un passé, mais que demain n’est pas encore choisi, etc.
D’ailleurs, sommes-nous sûrs d’avoir la vraie compréhension de tout cela, nous autres hommes «instruits»? C’est peut-être parce que nous comprenons de travers que nous butons sur certains murs théoriques ou que nous inventons des idées comme les actions avancées de Costa de Beauregard et Wheeler ou comme les multivers d’Everett, ou que nous peinons à comprendre ces auteurs.
Inversement, apparaissent de temps à autre, parmi nous, des esprits, que nous appelons paresseusement prodigieux, qui inventent les ensembles à vingt ans ou parlent quinze langues à dix. Pourquoi? Une des découvertes les plus prometteuses pour l’éducation future est récente (cf. Alain Prochiantz: La construction du cerveau, Hachette): l’architecture du cerveau chez l’enfant est largement induite par l’environnement précoce. Les «prodiges» ne sont peut-être pas nés tels, peut-être ont-ils été fabriqués par l’entourage, comme Mozart, Pascal, Montaigne. Découverte prometteuse, mais en même temps pressante, sinon angoissante. Au moment même où l’on prend conscience du rôle de l’éducation, à ce moment même, historiquement, on ne sait plus quelle éducation donner.

DE RHETORICA NOVANDA

Comme on le sait, il y a vingt ans, tout le monde croyait à la primauté de la logique et des mathématiques, gloires de série C. Puis, on a remarqué qu’il était plus facile de construire des machines logiques que des machines à fabriquer des polars, rêve encore lointain. En même temps, les savants littéraires, les linguistes, sollicités par l’informatique, découvraient que, depuis des siècles, voire des millénaires, ils pratiquaient l’analyse logique et les lois de la syntaxe, une belle et sérieuse éducation de l’esprit, féconde en tout domaine.

DICAM QUOD SENTIO

Nous en sommes là maintenant. Le prestige de langues, en soi presque complètement inutiles, comme le latin et le grec, remonte en Bourse. S’il ne s’agissait que de lire Platon et Sénèque, de bonnes traductions suffiraient. Soljenitsyne a ébranlé le monde sans nous demander la connaissance du russe.
Presque complètement inutiles en ce que ces vieux auteurs nous disent et que l’on peut très bien lire en n’importe quelle langue moderne, ils nous offrent, en revanche, exactement l’éducation de l’esprit qui ne se périme jamais: ils nous apprennent magnifiquement à penser.
Lire trois pages de Thucydide traduites et expliquées par Jacqueline de Romilly, ce n’est que très accessoirement s’instruire sur une vieille guerre. C’est d’abord s’assujettir à la pensée la plus dense, la plus logique, la plus profonde qui fut jamais. Car de quoi s’agit-il? Quoi que nous réserve l’avenir, quoi qu’il nous prépare dans un enfantement dont nous venons de vivre quelques années exemplaires, il nous faudra toujours et d’abord penser juste, vite et fort.

DE QUIDDITATE SERMONIS

Certes, il n’y a pas que le grec et le latin. Mais sur mes vieux jours, je découvre avec un certain sourire que ce qu’on cherche pour mes petits-enfants me fut donné jadis par mes maîtres vénérables et poussiéreux. Un thème latin et un thème grec par semaine! Plus, naturellement, une version. Mais l’exercice royal, c’était le thème: traduire du français des phrases compliquées et des textes de haute signification tirés de nos auteurs classiques dans une langue morte depuis vingt siècles! Cela paraît absurde. Pourquoi traduire un paragraphe de Rousseau en grec? Qui le lira?
Pourtant, pensez-y, vous qui n’avez pas connu ces labeurs austères et désuets: pour traduire sans erreur, il faut d’abord comprendre, et comprendre mot à mot. Il faut expliciter la construction de la phrase dans le détail de sa syntaxe: proposition principale et propositions subordonnées aux infinies variétés (voir dictionnaire), correspondant aux infinies nuances de la pensée. Si l’on veut s’offrir un luxe bien gratuit qui ne restera que comme un clin d’œil brièvement échangé avec le professeur, on repensera le paragraphe français probablement très analytique en une période unique, faisant apparaître dans la construction les arrière-pensées qui sont une des élégances de notre langue. Jeu plein de délices et de dangers, car l’auteur français aura peut-être superposé plusieurs niveaux de lecture, comme on dit maintenant. Peut-on imaginer meilleur apprentissage de l’esprit? Et si l’éducation n’est pas cet apprentissage, qu’est-ce que c’est donc?

HORTUS GRAECARUM RADICUM

Je viens de poser la question d’un encore meilleur apprentissage par façon de rhétorique: on interroge pour laisser le lecteur donner lui-même la réponse que l’on attend.
Eh bien, la réponse n’était pas celle que j’ai feint d’attendre! Oui, on peut imaginer, et il a longtemps existé un apprentissage de la pensée encore plus subtil, plus inutile, plus désuet (mes professeurs auraient condamné cette tournure où le mot apprentissage est à la fois complément direct et sujet; c’était vraiment le bon temps): c’est la versification latine et grecque, pour laquelle je suis né une génération trop tard. Mais j’ai encore connu quelques intoxiqués de l’hexamètre, et ce qui me touche le plus, quand je me les rappelle, c’est leur merveilleuse élocution. Ils parlaient comme Pascal et M. de Sacy tels qu’ils ont été sténographiés par un solitaire de Port-Royal, une certaine après-midi, à l’aube du Roi Soleil. Une langue limpide, juste, brève. La logique, plus l’art.
Vous avez bien raison, on ne voit pas à quoi peut servir l’art de versifier en latin, comme faisait Chateaubriand quand il cherchait son souffle.
Voici donc ce que me disaient, il y a longtemps, les derniers versificateurs de langues mortes que j’ai connus. D’abord, il faut chercher sa pensée dans une syntaxe exotique, impliquant elle-même, bien entendu, une morphologie à l’avenant. Donc, considérer clairement sa pensée. Si elle n’est pas claire, le solécisme explosera comme un gros mot. Ce n’est que la première marche.
Cette pensée claire, il va falloir la tourner de diverses façons, sous des structures, avec des paroles et des figures différentes, pour arriver à la mouler dans la rigueur des mètres, la libérer de toute expression, la considérer dans sa transparence, derrière tout langage.
Une tradition depuis longtemps invérifiable considérait comme chose évidente que les bons versificateurs de latin de grec fussent aussi d’excellents géomètres. En y réfléchissant ce n’est pas si invraisemblable. À l’école, Descartes, Fermat, Maupertuis, d’Alembert, n’avaient pas dédaigné ce jeu de l’esprit, ils s’y étaient même distingués dans leur âge tendre. Ce qui semble incroyable, c’est que l’on n’eût vu alors dans les concours de vers latins qui couronnaient l’année scolaire qu’un aimable délassement de jeunes esprits distingués.

EX ORIENTE LUX?

Non, je ne vais pas conclure en réclamant la restauration des concours de versification latine et grecque au programme des prépas. Il y a des limites à la provocation. Mais, mais…
Mais je suis prêt à parier que ces mêmes Japonais qui mettent leur nez partout, qu’on retrouve dans les congrès de langue provençale, dans les recherches historiques sur Jeanne d’Arc, dans la restauration de la grammaire hittite, dans la bonification des crus du Bordelais, bref, où ne sont-ils pas, même quand leur Bourse subit une sérieuse purge, je ne serais donc pas étonné d’apprendre que quelques-uns d’entre eux soient, en ce moment même, en train de passer au peigne fin les méthodes d’éducation qui produisirent tant d’hommes exceptionnels, du temps où l’Europe était grande, ainsi qu’une élite anonyme, valeureuse et toujours renouvelée derrière les seuls noms retenus par l’histoire.

PUGNA JEMMAPPENSIS

Japonais ou pas, nous avons et aurons d’autres rivaux qui nous étonneront et fouilleront dans les secrets oubliés de la vieille Europe, comme nous épluchons le moindre mot survivant de nos maîtres les Grecs.
Plutôt que de nous essouffler à toujours parcourir la trajectoire du chien, corrigée trop tard, pourquoi ne nous guiderions-nous pas sur notre propre passé, qui donna richesse et gloire à nos pères? Eux n’avaient aucun modèle futur. C’est en toute conscience qu’ils demandaient leurs «pensers nouveaux» à des morts très anciens. Cela ne marchait pas trop mal, l’héritage en témoigne!
Ils n’étaient peut-être pas si sots, ceux qui inventaient des formules telles que «le passé répond de l’avenir»; qui, loin de poursuivre à l’aveuglette un futur toujours inconnu et surprenant, avaient réussi à instaurer une éducation intemporelle adaptable à tous temps; qui préparaient leurs enfants à voir toutes choses de haut et à ne s’étonner de rien.
La France s’apprête à prononcer force discours sur la bataille de Jemmapes.
J’aimerais que l’un d’eux m’expliquât comment ces mêmes Français qui trouvaient naturel d’affronter de vieux royaumes bien rodés et de les battre, n’étaient, dix ans plus tôt, que des dilettantes pacifistes et frondeurs, point militaires pour deux sous, occupés surtout à faire les jolis cœurs aux quatre coins du monde et à se moquer de tout.

LE MONUMENT INTEMPOREL

Je crois, pour ma part, qu’ils étaient naturellement préparés à des temps quelconques et éventuellement épiques, dont ils connaissaient par cœur les antécédents, ou, comme on dit maintenant avec pédantisme, les prototypes. Napoléon, voyant brûler Moscou, ramena la catastrophe à l’histoire sans la diminuer, en murmurant: «Quel peuple! Ce sont des Scythes». Grandiose certes, cet incendie, mais se rappeler Hérodote.
La meilleure éducation n’essaie pas d’anticiper un futur qui se moque des programmes. Elle enseigne à la jeunesse une ardeur d’esprit toujours créatrice de nouveautés, c’est-à-dire l’art de penser: perenne monumentum.

Aimé Michel

PS. Les sous-titres latins n’ajoutent au texte que de frivoles quintessences. Graecum est, non legitur. Il faut bien rire un peu.
— Nephelai, les Nuées, est cette comédie où Aristophane nous montre Socrate perché sur un nuage et donnant à un campagnard des conseils burlesques pour l’éducation de son fils.
— Res novæ: La Révolution en «latin moderne», où l’on peut dire bicyclette «birota» et cigare «palma nicotea convoluta».