Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les paradoxes du sultan

Chronique parue dans France Catholique − N° 1350 – 27 octobre 1972

 

— C’est tout? dit le Sultan.

— C’est tout, dit le Vizir.

Le Sultan se tourna vers Zadig, son neveu.

— J’espère, dit-il, que tu tires profit des observations que tu fais ici en assistant à mon Conseil. J’espère que tu t’en souviendras quand je chanterai les louanges de Dieu dans un monde meilleur et que tu seras sultan à ma place. Je viens d’écouter pendant une heure la fade éloquence de mon ministre des Affaires étrangères. Il nous a assommés d’un tas de faits sans importance tels que rencontres de chefs d’État, signatures de traités, guerres, révolutions, et quand je lui demande si c’est tout, ce crétin répond oui.

— Mais, sire…

— Silence. Je vous paie pour me tenir au courant de ce qui est vraiment important. Le reste, c’est à vous de vous en occuper. Or, vous m’avez parlé de tout, sauf de ce marché de Sibérie que mon cousin Léonide est en train d’offrir aux marchands américains.

— Mais, sire, justement, c’est une affaire de marchands, cela ne saurait vous intéresser! Il n’y a là aucune politique, ou du moins rien de neuf: nous le savions depuis longtemps, que les Russes et les Américains brûlaient de déposer leurs armes au vestiaire pour discuter gros sous. C’est ce qu’ils font enfin, et quant à moi, je n’en suis point surpris. C’est dans l’ordre des choses. Votre Majesté n’ignore pas que les mêmes trafics sont en gestation entre les Chinois d’une part, les Japonais et les Américains de l’autre. On se dispute, on se querelle, mais enfin, les affaires sont les affaires…

Choisis bien tes vizirs

— Écoute bien cela, Zadig. Et quand tu seras sultan, sois plus habile que moi à choisir tes vizirs. Comment, monsieur, vous n’êtes pas étonné de cet événement, qui est, j’ose le dire, le plus extraordinaire survenu en matière de politique depuis 1917? Voulez-vous, je vous prie, expliquer à mon Conseil ce qui intéresse respectivement les Russes et les Américains dans ce marché de Sibérie.

— Très simple, dit le ministre. Du côté Russe, c’est la puissance technique et l’efficacité américaines. Ils savent que les Américains possèdent le secret de mettre sur pied aux moindres frais, en un temps record, et de façon qu’elle marche, n’importe quelle entreprise, si énorme soit-elle. Ils savent qu’il en coûtera beaucoup moins à leur pays de payer les Américains pour le faire que de le faire eux-mêmes, que ce sera plus vite fait, et mieux. Ils savent, en somme, que la technique américaine est inégalable.

Quant aux Américains, ce qui les aguiche, eh bien, les gazettes l’ont dit et redit. D’une part, l’argent n’a pas d’odeur, et un marché passé avec les Russes est une affaire de père de famille: l’État soviétique est stable, solide, sérieux, il paie rubis sur l’ongle, et avec lui on est garanti contre ces retours de bâton qui rendent les affaires si aléatoires dans les pays où l’on doit compter avec les fluctuations de l’opinion publique, avec des élections, aux résultats imprévisibles, avec des changements de politique ou même de régime. De plus, les Russes paieront en partie avec des matières premières. Et enfin, la main-d’œuvre russe est bon marché, et il n’y a pas chez eux de troubles sociaux. Mettez-vous à la place des financiers américains: n’ont-ils pas lieu de préférer faire leurs affaires avec les Russes, plutôt que, par exemple, avec les Anglais, dont on ne sait ni si leur monnaie va tenir, ni s’ils ne vont pas renvoyer M. Heath, ni si leurs syndicats ne mettront pas le pays en grève?

— Et rien de tout cela ne vous étonne!

— Mais, dit le Vizir, pourquoi m’en étonnerais-je? Qu’y a-t-il de plus naturel? Je ne vois là, des deux côtés, que des calculs aussi évidents qu’élémentaires. Il n’y a aucune surprise, aucune subtilité. Je ne vois que deux pays réalistes passant sur leurs divergences idéologiques pour ne considérer que leurs intérêts respectifs. Si c’est le cynisme qui surprend Votre Majesté…

Des prophètes nommés Marx et Lénine

— Messieurs, je pense, dit enfin Sa Majesté. Je pense à un certain prophète appelé Marx, qui, voici cent ans, analysait les mécanismes de la misère et prônait une doctrine destinée à l’effacer de la surface de la terre en délivrant le travailleur exploité des griffes de son exploiteur. Vous rappellerai-je qu’alors le travailleur n’avait rien, qu’il travaillait de douze à dix-sept heures par jour, ainsi que son épouse et souvent ses enfants, sans autre assurance que celle de mourir dans le dénuement, la faim et la maladie. Marx expliquait très clairement les mécanismes économiques qui fondaient à la fois cette horrible condition et la prospérité de la classe possédante. Il énonçait les règles de la révolution appelée à y mettre fin. Son analyse était si claire, si convaincante, les objectifs qu’il assignait si évidents, que sa doctrine inspira dès lors plus ou moins directement toutes les luttes des travailleurs exploités.

Je pense aussi, poursuivit le Sultan, à un autre prophète nommé Lénine, qui consacra sa vie à établir le système décrit par Marx dans le plus vaste pays du monde. Ce devait être le paradis des travailleurs, celui d’où toute trace d’oppression serait effacée. En même temps, ce paradis des travailleurs serait celui de la science libératrice, donc du progrès, car la doctrine de Marx se voulait fondée sur la science. Je pense enfin à l’immense effort de millions et de millions d’hommes pour réaliser ce formidable projet, à ceux, innombrables, qui moururent à l’édifier.

Et tout cela pour aboutir à quoi? Au marché de Sibérie. Au stupéfiant spectacle des petits-fils de Marx et Lénine offrant sur un plateau d’argent au capitalisme triomphant non seulement l’exploitation de leurs matières premières, mais celle de leurs travailleurs: «Venez, venez chez nous, il n’y a pas de grèves, et les salaires sont bas.»

Le Sultan se tut. Zadig se racla la gorge:

— Mais, sire, dit-il, dans l’idée des dirigeants russes, ce marché n’est qu’un épisode tactique dans la lutte contre l’impérialisme; Marx a prévu que plus le capitalisme progresse et plus il voit ses contradictions s’aggraver. Le marché sibérien aura pour résultat, du côté américain d’exciter un peu plus encore les tensions internes dont souffre l’Amérique, et du côté russe la modernisation de la Sibérie. C’est donc un calcul révolutionnaire légitime.

— Je ne vois pas que ces fameuses tensions internes troublent beaucoup l’Amérique. Je ne vois pas qu’elles l’empêchent de s’enrichir sans cesse, d’accroître sa puissance, de renforcer sa maîtrise universelle. Bien au contraire. Ce que je vois, c’est plutôt qu’elles la talonnent sur la voie de l’évolution technique, économique, scientifique et même sociale. À supposer même que cela doive mal finir, ce qui reste à prouver, je voudrais que quelqu’un m’explique pourquoi les Russes ont besoin de ce marché, et quelle est la cause du sous-développement dont ils souffrent. Au moment de la Révolution d’octobre, la Russie était certes sous-développée. Mais pas plus que la Pologne, les Pays baltes, la Finlande, qui d’ailleurs faisaient partie de l’empire russe, pas plus que la Roumanie, la Bulgarie et les pays de l’actuelle Yougoslavie. Actuellement, en 1970, le revenu moyen du Russe vient en queue de tous les pays de l’Est. Pourquoi? Il y a peut-être des causes que j’ignore. Mais la principale que je distingue entre ces pays, c’est que la Russie est communiste depuis cinquante ans, et les autres depuis vingt-cinq ans seulement. Si le régime n’est pas la cause du retard, comment expliquer l’échec universel des divers socialismes sur le plan économique et technique? Comment comprendre que la Tchécoslovaquie, qui égalait l’Occident en 1945, est très loin derrière lui en 1972?

Le système imaginé par Marx et Lénine ne marche pas. Ou plutôt, il ne marche (admirablement) que pour faire la révolution. C’est une république qui n’est belle que sous l’Empire. Tant qu’il n’est pas au pouvoir, il constitue un moteur politique presque irrésistible, enflammant les foules, séduisant les intellectuels, armant les guérilleros.

Puis, il prend le pouvoir, et aussitôt tout se gâte.

Il y a toujours un texte

Le dynamisme devient immobilisme, l’organisation pagaïe, l’ardeur dégoût. Son échec est universel, sauf sur un point: la stabilité du pouvoir. Et dès lors tout se déroule comme une mécanique d’horloge pour inévitablement aboutir au marché sibérien. Quand le retard économique devient politiquement dangereux sur le plan international, le pouvoir socialiste n’a plus d’autre choix que d’offrir ses marchés à l’ennemi. Rien ne l’empêche d’agir ainsi, et tout l’y pousse. Rien ne l’empêche: son autorité intérieure est illimitée, il n’a pas d’opposition à convaincre, pas d’opinion publique à ménager. Tout l’y pousse: c’est la solution la plus facile, celle qui assure sa survie dans le moindre effort, et l’inépuisable Marx fournira toujours un texte pour la justifier.

De sorte que la destinée des partis communistes semble être d’abord de supprimer le capitalisme dans les pays où ils prennent le pouvoir pour préparer à long terme la néocolonisation de ces mêmes pays par le capital étranger. De devenir en somme les gestionnaires d’un colonialisme ressuscité. Ce colonialisme est très différent de l’autre. Il gèle pour ainsi dire les relations d’hostilité en les cantonnant dans le verbalisme politique. On s’insulte en faisant des affaires.

Comment cela finira-t-il? Qui peut se flatter de le savoir? Mais je trouve, messieurs, que cette époque est bien intéressante. Rien ne s’y passe comme prévu. Zadig, mon neveu, toi qui gouverneras après ma mort, je te souhaite bien du plaisir.■

Aimé Michel