Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Article paru dans Toute la pêche – n°12 mai 1963

Les poissons qui refusent de geler

Par Aimé Michel

• Tout poisson gelé meurt
• Étrange résistance au gel
• Un antigel dans le sang

 

Le canular des tritons ressuscites par des biologistes russes après je ne sais combien de milliers d’années de congélation m’a rappelé une histoire à laquelle l’on croyait dur comme fer dans ma vallée natale quand j’étais enfant. Les lacs des Alpes, vous le savez, frères pêcheurs, peuvent être fort poissonneux et pleins de poissons délectables: truite saumonée et omble chevalier en sont les deux fleurons. On les trouve à peu près régulièrement dans tous les lacs pérennes jusqu’à plus de 2’500 m d’altitude, même lorsque ces lacs ne sont reliés à aucun réseau par le plus petit ruisselet. La façon dont ils y sont venus, et qui donnait lieu jadis à toutes sortes de superstitions (communication souterraine entre les lacs, etc.) est fort simple: ce sont les oiseaux qui transportent les œufs collés à leur plumage. Mais pour un fils des Alpes habitué à voir la gelée survenir en toutes saisons et s’installer pendant des mois, les poissons d’altitude posent une autre énigme.

Comment expliques-tu cela? disait le braconnier qui m’inculqua mes premiers rudiments (douteux) d’histoire naturelle. Les lacs d’altitude gèlent jusqu’au fond, c’est sûr. Je n’ai jamais fait l’expérience moi-même, mais j’ai entendu dire quand j’étais petit qu’on a parfois fait sauter des mines pour s’en assurer. À partir de décembre jusqu’en mai, un lac c’est un bloc de glace. Alors? Les poissons, comment font-ils?

— Oui, disais-je, avide de m’instruire, comment font-ils?

— C’est bien simple, ils gèlent aussi. Parfaitement, ils gèlent. Et quand ils sont gelés, le froid, ils s’en tamponnent.

— Mais, objectais-je, s’ils sont gelés, ils sont morts?

— Appelle ça comme tu voudras. Ils sont morts, ou bien ils dorment. Et au printemps, ils dégèlent avec l’eau, et ils ressuscitent.

— Ils ressuscitent?

— Ou ils se réveillent, appelle ça comme tu voudras.

— Mais…

— Mais, il n’y a pas de mais. As-tu vu les truites du lac Bleu, oui ou non? Est-il à plus de 2’000 m, oui ou non? Et serais-tu assez corniaud (il employait un autre mot) pour me soutenir que de l’eau immobile, à cette altitude, ça ne gèle pas?

Ce raisonnement me troublait. J’avais vu les truites de mes yeux, l’été, dans ce lac de la montagne de Dormillouse, en Ubaye (j’en avais même mangé). Et j’avais marché sur ses flots gelés recouverts de neige, au printemps. Et pourtant un être vivant qui gèle, dégèle, regèle, redégèle, le tout sans avoir la moindre envie de se souffler sur les doigts, sans le moindre rhume de cerveau…

Eh bien, j’avais raison de me méfier et si le bonhomme, dans l’au-delà, hante un paradis des pêcheurs où les poissons n’ont plus de mystère, il doit être déçu, les poissons des Alpes ne gèlent pas. Ou s’ils gèlent, c’est pour crever, comme tout le monde. Les naturalistes ont accumulé toutes les observations et toutes les expériences possibles pour s’en assurer.

Les observations, d’abord. Et il y en a de bien curieuses. Dès le XVIIIe siècle, l’Italien Spallanzani prouvait sans contestation possible que de petits êtres quasi microscopiques, les rotifères, les tardigrades, les anguillules, pouvaient être complètement desséchés ou gelés sans perdre leur faculté de revivre. Mais ces petits êtres vivants n’étaient pas des poissons, loin de là. Tout au plus de petites poches vivantes, disons de gros microbes. C’était déjà si étonnant que la plupart de ses collègues refusèrent de le croire. Vous me direz qu’il était facile de contrôler les dires de Spallanzani: il suffisait d’un microscope et d’un peu de patience. Mais quand les savants se mettent à ne pas croire à quelque chose, ils perdent jusqu’au désir de voir s’ils ne se trompent pas. À la longue, pourtant, les vues de Spallanzani finirent par s’imposer… pour les anguillules (qui ne sont pas de petites anguilles!), les rotifères et les tardigrades.

Quelques expériences

Et les poissons? Pour eux, on ne commença guère à se poser la question qu’il y a une dizaine d’années, si l’on en croit le Pr Erchinger, de l’Université de Kiel. En 1953, l’Américain Scholander et ses élèves se mettent à geler et à dégeler systématiquement toutes sortes de poissons de toutes les façons possibles. Ils prennent de préférence des espèces arctiques, habituées au froid. Ils les congèlent lentement ou subitement, ou par moitié, ou progressivement en commençant par un bout. Ils procèdent de même de toutes les façons imaginables pour le dégel. Le résultat est toujours le même:

— un poisson gelé est un poisson mort, quelle que soit la méthode employée pour le geler ou pour le dégeler;

— s’il n’est qu’en partie pris par le gel, la partie en question est irrémédiablement morte (l’organisme du poisson est incapable d’y rétablir la circulation du sang) et le poisson passe rapidement de vie à trépas. Aucune précaution n’y change quoi que ce soit.

Bien, dira-t-on, mais des expériences de laboratoire constituent-elles une preuve suffisante? Peut-être les poissons se débrouillent-ils mieux dans la nature?

Pour en avoir le cœur net, P.-M. et A.-D. Woodhead suivent pendant plusieurs saisons les migrations et pérégrinations de la morue atlantique jusque dans le domaine des glaces polaires, au nord du Spitzberg. Et ils font une curieuse constatation: la morue est plus frileuse en hiver qu’en été! En hiver, elle crève misérablement dès qu’elle s’égare dans une eau plus froide que 2 degrés au-dessus de zéro, alors qu’en été elle supporte gaillardement le zéro lui-même. Pourquoi? Probablement, répond Lee, pour une raison aussi familière aux hommes qu’aux poissons: en hiver, les morues jeûnent, alors que l’été est pour elles la saison des repas plantureux. Quand on est sous-alimenté, on devient frileux. Mais les observations des Woodhead comme celles de Lee ne portaient que sur des poissons à la limite de la congélation. Or, tous les pêcheurs savent, ou devraient savoir que les meilleurs poissons, et peut-être les plus nombreux, se trouvent dans les eaux polaires. On raconte qu’un jour le pape Pie XI recevait à sa table un missionnaire du Grand Nord et ayant voulu l’honorer d’un succulent turbot, lui demanda à la fin du repas: «— Que diraient vos Esquimaux si vous pouviez leur offrir ce que nous venons de manger? — Que Votre Sainteté m’excuse, répondit le missionnaire, ils le donneraient à leurs chiens.»

En état de surfusion

Les eaux polaires regorgent de poissons. Et ces poissons nagent avec une parfaite aisance dans de l’eau à -1, à -2, et parfois à -3 degrés. On sait que l’eau de mer gèle à -1,7° ou -1,9°, suivant sa teneur en sel. Mais si elle est constamment agitée, elle peut descendre à -3° sans se prendre. Les physiciens appellent cet état étrange de l’eau plus froide que son point de congélation l’état de surfusion. C’est un bien curieux état. Il suffit de jeter un cristal de glace dans de l’eau en surfusion pour qu’elle gèle tout d’un coup, pour qu’elle se prenne dans sa masse et qu’elle se transforme en un bloc de glace. Comment les poissons s’y prennent-ils pour nager dans de l’eau en surfusion sans se changer eux-mêmes en glaçons? Scholander, que j’ai déjà cité, entreprit d’étudier les poissons d’un fjord du Labrador pour avoir la clef du mystère. Il constata d’abord qu’à 100 ou 200m de profondeur, l’eau de ce fjord, été comme hiver, était à -1,7°, et que de nombreuses espèces de poissons y vivaient fort bien. Et pourtant ces poissons, en laboratoire, gelaient à -1°! Il y avait là un véritable casse-tête, et le savant américain se demandait si ses poissons n’étaient pas un peu sorciers, lorsqu’en 1955, la solution lui fut offerte pour ainsi dire par hasard. Ayant, comme je l’expliquais plus haut, congelé en laboratoire toutes sortes d’espèces différentes, il reprenait sans grand espoir la même expérience sur un fondule, quand il se rendit compte que celui-là semblait refuser de geler. À -3°, il continuait à nager comme si de rien n’était. Les fondules sont de petits poissons de la famille des cyprinodontidés. Ils ressemblent un peu à des loches et ont un corps de forme cylindrique.

Le fondule de Scholander vécut 12 heures dans cette eau à – 3°. À la fin, le savant jeta dans le liquide en surfusion un petit cristal de glace. Aussitôt, tandis que la glace se prenait rapidement, le poisson «donna les signes d’une vive agitation, se congela et mourut». Scholander avait la clef: le fondule savait maintenir son plasma sanguin en état de surfusion.

Pour en avoir la preuve, le savant américain mit un fondule dans de l’eau à 0° et abaissa la température à -3° comme précédemment, le poisson semblait se porter comme un charme. Scholander le mit alors en contact avec un cristal de glace: le fondule gela d’un bloc. Il était donc bien jusque là en état de surfusion. Ce fondule gelé, Scholander le jeta dans de l’eau en surfusion: comme prévu, l’eau gela.

Quand Scholander publia les résultats de ses recherches, les savants comprirent soudain pourquoi, dans les eaux polaires, les poissons en état de surfusion vivent en profondeur: c’est pour être sûrs de ne pas entrer en contact avec le moindre cristal de glace, car la glace flotte. Autrement dit, les poissons polaires ont domestiqué le phénomène physique de la surfusion pour s’adapter au froid.

Mieux encore, Scholander et ses élèves ont trouvé, en 1959, que ces poissons répandent un antigel dans leur sang! La formule de cet antigel n’a d’ailleurs pas encore pu être déterminée au moment où j’écris cet article.

«Ça ne fait rien, m’aurait sans doute dit mon braconnier: un antigel dans le sang, tu te rends compte! Faut-il qu’ils soient vicieux, tout de même! De quoi avons-nous l’air, nous autres, avec notre vieille canne à pêche?»■

Aimé Michel