Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les préhumanités: question pour l’homme

Chronique parue dans France Catholique N° 1357 – 15 décembre 1972

 

Plus notre connaissance des origines de l’homme s’élargit, et plus s’aggrave la perplexité des savants. Le 7 juillet dernier[1], j’avais exposé ici les résultats obtenus tout récemment par le paléontologiste Philip V. Tobias en classant par ordre d’ancienneté et par ordre de volume tous les crânes d’hominidés fossiles connus. J’avais notamment souligné que toute une famille de crânes préhistoriques (ceux de Boskop, Fish Hock et Matjes Rivers) sont plus «évolués» que nos crânes à nous, plus éloignés anatomiquement que nous des formes animales anciennes! J’avais à ce propos cité le mot du paléontologiste américain Loren Eiseley: «L’homme du futur a vécu il y a plus de douze mille ans en Afrique du Sud, puis il a disparu[2].» Une récente découverte, présentée ce mois-ci à Londres par le Pr. Richard Leakey (fils et successeur du fameux Louis Leakey qui découvrit le zinjanthrope), vient encore d’ajouter à la confusion.

Le 27 août dernier, en fouillant sur un site déjà très riche de la rive orientale du lac Rodolphe, au Kenya, Leakey junior mettait à jour un crâne vieux de quelque deux millions six cent mille années brisé en petits morceaux. Ces morceaux s’ajustant si bien les uns aux autres, le crâne, comme un puzzle, put être reconstitué en quelques semaines. Leakey et sa femme, qui a pris une part essentielle à ce travail, eurent alors la plus grande surprise de leur vie.

Des charognards sans feu ni lieu

Pour mesurer cette surprise (et la partager), rappelons d’abord quelques faits:

Les fossiles vraiment humanoïdes les plus anciens connus jusqu’ici sont ceux des divers australopithèques. Dans la fameuse gorge d’Olduvai, la couche la plus profonde avait livré à Leakey père, il y a une quinzaine d’années, des ossements vieux d’environ deux millions d’années. C’étaient ceux d’un être tout à fait humain, marchant sur ses deux jambes, bien verticalement, et se servant de ses mains. Seulement, sa capacité crânienne moyenne était au plus d’environ 650 centimètres cubes. Souvent elle n’atteignait pas 500 centimètres cubes. En d’autres termes, elle égalait à peine celle d’un enfant de trois mois, ou encore celle d’un gorille actuel (Tobias donne pour cet animal une vingtaine de mesures qui s’échelonnent autour de 500 centimètres cubes).

Aux restes de l’australopithèque, les préhistoriens associent généralement des traces d’activité artisanale qu’ils désignent sous le nom d’olduvaïen[3]. Ce sont des morceaux d’os, de corne, de dents et de cailloux très sommairement aménagés en vue d’une utilisation grossière. Les pierres, par exemple, sont des galets taillés sur une ou deux faces (choppers, chopping tools), que l’on peut saisir par leur extrémité non taillée, soit pour cogner, soit pour déchirer. Bordes estime que ces ancêtres de l’homme, très primitifs, étaient probablement des charognards et qu’ils chassaient de petits animaux. Ils ignoraient le feu.

Dans le tableau admis jusqu’ici, les australopithèques avaient donc été les rois de la création pendant un million et demi d’années, jusqu’à l’apparition du pithécanthrope, il y a un million d’années environ. Le nouveau venu, plus grand, plus fort, était aussi plus intelligent: on retrouve ses restes associés à des outils beaucoup plus élaborés, et surtout au feu. Et cependant, sa capacité crânienne dépasse rarement 900 centimètres cubes. La liste des 17 crânes de pithécanthropes analysés par Tobias va de 750 à 1 250 centimètres cubes, ce dernier chiffre, tout à fait exceptionnel, étant celui d’individus de très grande taille du gisement chinois de Chou Kou-tien, tenus pour des sortes de géants par certains spécialistes. La moyenne se situe autour de 850 centimètres cubes.

Il y a seulement un an, comme en témoigne la mise au point de Tobias (p. 98), on pouvait donc établir un graphique très plausible et très parlant à l’œil, montrant l’expansion accélérée du cerveau depuis les plus anciens australopithèques jusqu’à l’évolution humaine. La capacité crânienne passait progressivement et avec beaucoup de logique de 430 centimètres cubes, il y a deux millions et demi d’années, à 680 centimètres cubes un million d’années plus tard, puis à 850 centimètres cubes avec les premiers pithécanthropes, 1’200 avec les derniers, enfin à 1’300 et plus avec l’homme moderne. Il y avait bien, je l’ai dit, l’homme de Boskop, et aussi l’homme de Néandertal, quoique celui-ci rentre dans l’ordre si l’on ne considère que la partie antérieure, «noble», du cerveau. Mais enfin, grosso modo, on était en possession d’un tableau satisfaisant de notre lente et discrète entrée dans ce monde, un tableau conforme, par-dessus le marché, aux lois quantitatives de l’évolution de Cayeux-Meyer.

C’est dans ce beau tableau que le crâne découvert cet été par Leakey junior vient jeter le désordre et la consternation. Car, d’une part, le possesseur de cette anatomie vivait certainement il y a plus de deux millions et demi d’années, c’est-à-dire à une époque où les australopithèques les mieux dotés avaient un cerveau de 500 à 600 centimètres cubes. Et, d’autre part, son crâne fait presque 900 centimètres cubes (880), soit plus que celui des plus anciens pithécanthropes, apparus plus d’un million d’années plus tard!

De quelque façon que l’on prenne cette découverte, et si Mme Leakey ne s’est pas trompée en reconstituant son puzzle, ce qui est à peu près exclu, ce nouveau venu est très embarrassant. Certes, de nombreux savants (Dart, Mason, Robinson, von Koenigswald, Torskeep, Tobias lui-même) s’étaient depuis toujours demandé si toutes les traces d’artisanat découvertes sur les sites à australopithèques étaient bien le produit de son activité, ou si elles n’étaient pas plutôt mêlées à celles d’un être plus évolué encore à découvrir.

Dans ce cas, c’est-à-dire si l’australopithèque n’était pas notre ancêtre, cela signifierait que pendant un million et demi d’années au moins, il y eut sur la terre au moins deux espèces humaines très différentes, toutes deux déjà capables de se servir d’outils, l’espèce la plus évoluée sachant seule tailler les cailloux. Dans le cas contraire, ce serait, mais au tout début de notre préhistoire, une préfiguration de l’aventure de l’homme de Boskop: l’espèce la plus «évoluée» aurait disparu prématurément et nous serions les descendants de l’autre lignée!

Ces bipèdes humanoïdes

En un sens, ce nouveau crâne embarrassant vient confirmer un soupçon maintes fois exprimé au cours des discussions des paléontologistes et des préhistoriens depuis une vingtaine d’années: à savoir que nous sommes les survivants d’une véritable cohue d’hominidés. Peu après la guerre, la découverte à Fontechevade, dans les Charentes, d’un crâne qui, vu son âge, aurait dû être celui d’un homme de Néandertal, mais qui n’en était pas un, avait déjà posé le problème de l’origine de l’Homo sapiens. H.-F. Valois avait alors émis l’hypothèse que, peut- être, l’homme de Néandertal n’était pas notre ancêtre.

Puis ce fut l’homme de Boskop. La même question renaît une fois de plus à propos de nos origines les plus lointaines. Plus les découvertes s’amoncellent et plus nous avons d’ancêtres. Nous en avons maintenant beaucoup trop! Tous ces êtres bipèdes et verticaux fabriquaient des outils et probablement parlaient un peu puisque leur cerveau comporte déjà esquissées les aires du langage. Étaient-ce des hommes? À partir de quand doit-on appeler «homme» un être vivant?

Ce que nous enseignent leurs os pétrifiés est clair sur un seul point: c’est que l’apparition de l’homme, ou plus exactement d’un homme, d’une espèce humaine ou d’une autre, était inévitable, compte tenu de toutes ces préhumanités que l’on voit se bousculer et se disputer la suprématie dans la nuit des siècles. L’une d’elles l’a emporté. Mais il fallait bien que l’une l’emportât.■

Aimé Michel

Notes:

(1) France catholique, n° 1334.

(2) Loren Eiseley: l’Immense Voyage (Denoël, Planète, 1965).

(3) François Bordes: le Paléolithique dans le monde (Hachette, 1968) p. 38-39.