Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les rêves sont plus nécessaires que le sommeil

Article paru dans Planète N°22 de mai / juin 1965

Qui est là?
Ah, très bien, faites entrer l’infini
(Louis Aragon)

LES RÊVES DEVANT LA SCIENCE

Depuis qu’il y a des hommes et qui rêvent, cette énigmatique activité nocturne de la pensée n’a guère inspiré aux hommes de science, quand ils sortaient du domaine de l’observation objective, que de brumeuses rêveries. Cette situation a duré jusqu’aux premières publications (en 1952) du grand physiologiste américain Nathaniel Kleitman, professeur à l’université de Chicago.

Kleitman travaillait le problème du sommeil et du rêve depuis 1920. Il avait une fois réussi à se passer de sommeil pendant cent quatre-vingt heures. Il avait vécu du 4 juin au 6 juillet 1938 dans une chambre scellée des grottes géantes du groupe de Mammoth Cave, dans le Kentucky, mais des années s’écoulèrent avant qu’il ait eu l’idée d’appliquer systématiquement l’électro-encéphalographe à l’étude des rêves et d’ajouter à cet appareil, qui traduit les variations du potentiel électrique à l’intérieur du cerveau, un perfectionnement simple mais génial enregistrant les variations du potentiel électrique à la surface de l’œil. Ces variations se produisent lorsque les muscles de l’œil se contractent ou se dilatent. En mettant en parallèle les enregistrements ainsi obtenus, Kleitman constata que des variations très rapides se produisaient à la surface de l’œil. Le globe oculaire se déplaçait rapidement en même temps que se modifiait l’onde de l’enregistrement cérébral. Kleitman appela ce phénomène le «R.E.M.» (R E M veut dire rapid eye movement, mouvement rapide de l’œil).

Grâce à un électrocardiographe, il montra ensuite que la fréquence des battements du cœur augmentait pendant les «rems». D’où l’idée révolutionnaire, publiée dans le numéro de «Science» 1953, que le phénomène rem correspondait au rêve: il se produisait quand le patient rêvait.

Comment vérifier cette hypothèse? Tout simplement en réveillant le sujet pour lui demander s’il rêvait au moment où il était arraché au sommeil, ce que Kleitman commença de faire dans une série de 191 expériences; 152 fois sur 191, le dormeur réveillé au moment où se produisaient les rems confirmait qu’il était bien en train de rêver. En revanche, si on le laissait dormir toute la nuit (tout en enregistrant les impulsions rem) il ne se souvenait plus de rien 15 fois sur 16.

Ainsi donc le phénomène rem était un indicateur objectif du rêve, tout comme le thermomètre est un indicateur objectif de la fièvre. Avant le thermomètre, on ne pouvait jamais être sûr qu’un patient avait la fièvre. Avant le détecteur rem de Kleitman, on ne pouvait jamais être sûr qu’un dormeur rêvait au moment même où il rêvait. On n’avait que le récit du dormeur, vague, filtré par l’incertitude des souvenirs et ne pouvant conduire à aucune étude quantitative. L’indicateur rem pouvait indiquer, dans le monde objectif de la science, qu’un dormeur rêvait. «La science, avait dit Claude Bernard, est un art de mesure: il n’y a de science que du mesurable.» Avec l’indicateur rem il devenait possible de mesurer, d’obtenir des nombres correspondant à la fréquence, à l’intensité, à la durée du rêve. L’indicateur rem indiqua que tout le monde rêvait, même ceux qui prétendaient ne se souvenir de rien. Les recherches allaient révéler tout un monde nocturne inconnu.

CHACUN RÊVE QUATRE OU CINQ FOIS PAR NUIT

En 1953, Kleitman prit avec lui un jeune étudiant en médecine, William Dement, né en 1928 et dont le nom restera à jamais associé au sien Ils engagèrent à trois dollars par nuit des étudiants qu’ils coiffèrent de l’électro-encéphalographe. Ils enregistrèrent tous leurs mouvements et tous les sons qu’ils émettaient la nuit (soupirs, ronflements, etc.). Périodiquement, ils les arrachaient au sommeil par une sonnette d’alarme. Après trois ans de recherches, ils purent se flatter d’avoir découvert une clé du monde mystérieux de la nuit. Ils constatèrent que, dans la nuit de huit heures de sommeil, on rêve quatre ou cinq fois, le rêve final pouvant être quatre fois plus long que le premier.

Lorsqu’on s’endort, il y a d’abord un état initial durant lequel se fait progressivement la coupure avec le monde objectif. Durant cet état initial, on a l’impression de flotter dans l’air ou à la surface d’une rivière. Est-ce cet état initial qui a donné naissance aux légendes sur le corps astral? On peut se le demander. Ensuite, quinze minutes environ après s’être endormi, on arrive réellement au sommeil profond. Au bout de soixante-dix minutes apparaît le premier rêve. Il dure neuf minutes environ. On retourne ensuite au sommeil profond[1]. Quatre-vingt-dix minutes s’écoulent, puis apparaît un second rêve qui dure dix-neuf minutes environ, suivi encore de quatre-vingt-dix minutes de sommeil profond. Puis c’est le troisième rêve de la nuit, qui dure vingt-quatre minutes. Et le cycle continue tout au long de la nuit. Le quatrième rêve dure vingt-huit minutes. Entre la septième et huitième heure de sommeil, c’est le réveil définitif. Ce cycle est absolument général. On le retrouve chez tous les êtres normaux, hommes, femmes et enfants. Il avait échappé par le passé à tous les chercheurs, parce qu’ils n’avaient pas eu la possibilité d’observer systématiquement le dormeur avec les instruments appropriés et durant des nuits entières.

La technique s’améliora. Kleitman, Dement et leurs collaborateurs arrivaient à suivre les rêves de plus en plus objectivement. Les mouvements du globe oculaire, détectés avec soin, montrèrent que le rêveur, lorsque son œil bougeait, croyait voir dans son rêve une scène. C’est ainsi que, par exemple, un rêveur venait de ramasser un objet sur le plancher au moment où son rêve fut interrompu par la sonnette d’alarme: ses globes oculaires avaient bougé, comme s’il avait effectivement exécuté ce mouvement. Le plus souvent, le mouvement des globes oculaires détecté en dernier lieu correspondait à la dernière scène du rêve. Lorsque les globes oculaires ne bougeaient pas, c’est que le rêveur avait un rôle passif.

CHAQUE NUIT NOUS NOUS RENDONS AU THÉÂTRE DE NULLE PART

Ce fut un des participants à la recherche, le romancier George Mann (qui à l’époque s’occupait des «public relations» de l’université de Chicago), qui trouva l’expression qui définissait parfaitement l’attitude du rêveur: le rêve, dit-il, est comme une sorte de scène théâtrale. Lorsque nous allons au théâtre, nous commençons par nous agiter dans notre fauteuil. Puis nous cessons de bouger aussitôt que commence l’action. Notre agitation reprend à l’entracte. Après quoi la pièce repart. C’est exactement ce qui se passe pour le rêveur. Chaque nuit, nous assistons à un spectacle qui ne se passe nulle part, que notre hôte inconnu met en scène et qu fixe notre attention.

Et ce spectacle se déroule en conformité avec le temps réel. Toutes les légendes sur les rêves instantanés disparaissent. Le temps qu’une situation met à se dérouler en rêve, c’est bien le temps ordinaire, celui de la vie courante et dans tous les petits détails. Dement cite un cas où, au moment de réveiller le dormeur, le doigt de l’expérimentateur glissa sur le bouton de la sonnette. Celle-ci retentit deux fois à trois ou quatre secondes d’intervalle. Le sujet rêvait qu’il était chez une amie en train d’écouter des disques. La sonnette de la porte d’entrée retentit. Son amie lui dit d’aller ouvrir et, comme il hésitait, la sonnette de la porte retentit à nouveau…

ON CHERCHE LE METTEUR EN SCÈNE

Les renseignements sur l’attitude du spectateur furent confirmés lorsqu’on pensa utiliser l’électromyographe, appareil qui détecte les différences de potentiel à l’intérieur et à la surface des muscles.

On constata ainsi que le rêveur, qui généralement regarde, parfois aussi imite les scènes qu’il voit. On a pu enregistrer le potentiel musculaire d’un rêveur qui pensait regarder un match de basket-ball. Ses muscles suivaient les opérations en imitant les mouvements des joueurs.

On considère ainsi, depuis que les preuves s’accumulent, que l’existence du théâtre invisible du rêve, avec ses pièces en cinq actes, ne saurait plus faire de doute.

Les recherches se poursuivent maintenant: quel est le metteur en scène? Pourquoi certaines pièces sont-elles bonnes et d’autres mauvaises? Pourquoi les unes sont-elles aussitôt oubliées, tandis que d’autres restent dans a mémoire du rêveur?

POURQUOI OUBLIE-T-ON?

Un adulte moyen fait au moins mille rêves par an: pourquoi la plupart d’entre eux sont-ils oubliés? Kleitman lui-même, dans un article de «Scientific American», de novembre 1960, suggère que l’on peut toujours se souvenir des rêves à condition d’être éveillé au bon moment. Il pense aussi que nous nous réveillons six ou sept fois par nuit, après un rêve, et que nous ne nous souvenons pas de ces réveils. Le rêveur est semblable à l’enfant et à l’ivrogne; son cortex, dit-il, ne fonctionne pas parfaitement. Si l’on ne rattrape pas son rêve au bon moment, on ne s’en souvient généralement pas. Il existe même des rêveurs qui ne savent pas ce qu’est un rêve: ceux-là croient ne pas rêver. Et pourtant, si on les réveille avec une sonnette suffisamment énergique, ils se souviennent. Bien entendu, la fameuse censure freudienne – une des rares découvertes de Freud qui corresponde à une réalité expérimentale –, cette censure existe, et le rêveur arrive quelquefois à étouffer le rêve, à ne pas le laisser parvenir jusqu’à la mémoire. Un réveil brusque dérange le censeur. Mais si un rêve peut être oublié, les effets purement physiologiques qu’il a eus, et notamment les variations dans les glandes à sécrétion interne, ne le sont pas, et les modifications chimiques de l’organisme existent et demeurent.

On pense même que certaines maladies, et en particulier ce que l’on appelle l’angine nocturne, sont directement causées par le rêve. On a remarqué aussi que les crises d’ulcère sont plus fréquentes la nuit: peut-être, elles aussi, sont-elles causées par les rêves. On essaye actuellement de le prouver par diverses méthodes. Ce qui paraît certain en tous cas, c’est que, si la conscience oublie les rêves, la mémoire, elle, ne les oublies pas.

Mais on ne sait toujours pas ce qui distingue le rêve dont on se souvient de celui dont on ne se souvient pas, ce qui sépare dans le théâtre invisible la pièce réussie de la pièce ratée. Certains spécialistes comme Sneyder pensent que les cinq étapes du rêve, les cinq actes de la pièce, correspondent à des niveaux différents d’énergie dans le cerveau. Il peut y avoir des rêves aussi différents entre eux que le sont les souvenirs habituels. Il peut y avoir des rêves viscéraux et des rêves hautement intellectuels. Il peut y avoir des rêves qui stimulent peu la pensée et des rêves où la pensée est extrêmement active. On devrait pouvoir distinguer objectivement ces rêves, détectant des phénomènes plus subtiles encore que ceux qui ont été étudiés par Kleitman et Dement: variations de la température de la peau, mesure des ondes dans les vaisseaux sanguins du doigt, variations du taux de la respiration. Tout cela permettra sans doute un jour de classer les rêves sur une ou plusieurs échelles objectives, l’une liée à l’énergie, l’autre à la quantité d’informations dans les rêves, une autre, peut-être, à la modification de la structure chimique de l’organisme tout entier pendant et après les rêves.

NOTRE RATION DE RÊVES EST UNE NÉCESSITÉ ABSOLUE

Autre énigme: le fait que l’on rêve chaque nuit pendant un temps à peu près constant. Ce qui suscite deux curiosités expérimentales: peut-on augmenter la quantité de rêves par nuit? Peut-on la diminuer?

En ce qui concerne la première question, la réponse est pour le moment négative. On a tenté d’accroître la durée des rêves nocturnes soit par la persuasion, en offrant des primes, soit en suggérant au sujet, pendant une conversation bien organisée, que les gens particulièrement intelligents et cultivés rêvent plus que les autres. Cela n’a rein rendu. Dans l’état actuel de la question, on ne connaît aucun moyen d’accroître la durée des rêves. En revanche, on peut diminuer cette durée, soit par des drogues, soit par la privation de sommeil. Mais cette privation est des plus dangereuse. Le besoin de rêves correspond à une nécessité absolue.

Les rêves semblent même plus nécessaires que le sommeil. Dans l’état de privation de rêves, des hallucinations se produisent. Des désordres nerveux allant jusqu’à la névrose et aux convulsions apparaissent. Une pression s’accumule, et le dormeur cherche désespérément à rattraper ses rêves perdus. Des essais extrêmement cruels ont été faits sur des volontaires que l’on réveillait dès que les appareils électriques annonçaient le rêve. Cela tourna généralement à l’effondrement psychologique. Le dormeur se défend d’ailleurs en essayant, par divers subterfuges, de rêver coûte que coûte. Il peut, par exemple, se rattraper en rêvant le jour, récupérant ainsi ses quatre-vingt-dix minutes de rêve quotidien.

On se demande encore – et c’est là l’un des principaux objectifs de la recherche actuelle – si c’est des rêves que l’on a besoin ou de leur contenu. Autrement dit: suffit-il de se garder du réel en rêvant, ou bien avons-nous besoin de certaines scènes, comme d’une vitamine de l’âme, pour emprunter une expression de Jung s’appliquant au fantastique en général? Il est possible que le sommeil ne soit pas nécessaire en lui-même et que cet état ne soit qu’un moyen permettant d’accéder au rêve «par-delà le mur du sommeil», pour citer Lovecraft après Jung.

Certains chercheurs se sont interrogés sur les rapports des rêves avec les hallucinations. Les courbes des divers instruments, obtenues sur un halluciné volontaire qui n’était autre que le Dr John C. Lilly, célèbre par ses recherches sur le dauphin, présente avec celles du rêve une ressemblance frappante. Lilly s’isola du monde dans une piscine absolument obscure où il flottait avec un masque de plongée sous-marine pour le protéger s’il coulait. Après avoir, pendant deux heures et demie, flotté sur le dos, privé de toute perception sensorielle, Lilly commença à avoir des visions, d’abord un tunnel noir s’ouvrant devant lui, puis des objets de forme indéfinissable avec des bordures lumineuses, puis un tube de lumière bleue s’éloignant vers l’infini. Et quand on le retira de sa piscine, il déclara qu’il ne s’était jamais endormi, mais qu’il se sentait reposé et rafraîchi comme après un bon sommeil. Il semble donc bien que le rideau du théâtre invisible se lève par d’autres méthodes que celle du sommeil. Il se peut que le cerveau endormi et le cerveau halluciné aient besoin d’être distraits et intéressés, tout comme le cerveau en éveil. Il se peut aussi que le cerveau endormi, halluciné ou en extase mystique, ait accès à d’autres réalités: mais nous sortons ici du domaine exploré à ce jour.

LA PRUDENCE DU Dr KLEITMAN

Pour Kleitman, le rêve ne serait qu’une habitude, d’ailleurs. Le bébé, dit-il, prend, en naissant, toutes sortes d’habitudes, certaines bonnes, d’autres mauvaises, d’autres enfin ni bonnes ni mauvaises, comme le rêve. Comme toute accoutumance, comme la drogue, le tabac, l’alcool, le rêve s’impose, et son absence fait souffrir. Dans l’avenir, on peut penser que la science des rêves nous fera accéder à des réalités autres que le rêve: nature de la mémoire, nature de ce réservoir magique que l’on appelle tantôt l’inconscient, tantôt le subconscient, et dont l’idée que s’en font les psychanalystes est peut-être promise au même sort que l’éther des physiciens préeinsteiniens.

Grâce à Kleitman et à l’école qu’il a créée, grâce à leurs dizaines de milliers d’enregistrements, on peut déjà commencer à démêler ce qui se passe sur la scène du théâtre invisible. La première observation qui s’impose, c’est qu’il existe des rêves «à suivre», comme les romans-feuilletons. Il s’agit alors d’une véritable pièce de théâtre, avec un commencement, des développements et une fin, une pièce aussi riche que la vie réelle: lorsqu’on éveille au bon moment un dormeur bien entraîné à enregistrer au magnétophone ce qu’il a vécu en rêve, on voit que les quatre-vingt-dix minutes de rêves d’une seule nuit remplissent des centaines de pages dactylographiées[2]. Les épisodes des rêves ressemblant à la vie réelle sont plus nombreux qu’on ne le croit. C’est ainsi qu’un mathématicien de vingt-cinq ans, qui prétendait n’avoir jamais rêvé, raconte la scène en quatre actes que voici:

Acte 1: Il est dans un garage et il coupe du bois qu’un camion devra emporter.

Acte 2: Dans le même garage, il découpe une porte destinée au même camion.

Acte 3: Il termine son travail en découpant divers autres objets trop grands pour entrer dans le camion.

Acte 4: Il nettoie le garage et remet tous les outils en place.

Il s’agit, on le voit, d’une tranche de vie parfaitement normale, sans symbole, n’ayant avec le réel qu’une seule différence, son irréalité.

On trouve aussi des scènes parfaitement réelles exhumées de l’enfance du dormeur. Ce retour à l’enfance se produit partout, semble-t-il, de minuit à quatre heures. De quatre heures à l’aube, le dormeur revient au présent. Pourquoi? Nul ne le sait.

POURQUOI CES RÊVES?

Y a-t-il un déterminisme des rêves et, si oui, quel est-il? Au niveau le plus bas, on a essayé de relier le contenu des rêves à la température du corps: sans succès. De façon plus complexe, on a tenté de mettre en relief une idée de préparation: les rêves prépareraient le dormeur à ses activités du lendemain. C’est ainsi que les rêves précédant un week-end paraissent être très différents de ceux du week-end ou du début de la semaine. On ne sait pas pourquoi, pas plus qu’on ne sait pourquoi un rêveur peut se donner des instructions pour se réveiller spontanément à une heure donnée, et quel est l’effet que ces ordres exercent sur le rêve final. L’interprétation psychanalytique des rêves de nature purement verbale est de plus en plus discutée par les expérimentateurs. Ceux-ci pensent que l’interprétation instantanée et objective des rêves ira beaucoup plus loin que les «profondes» études de psychanalyse. Lesquelles ne correspondent peut-être qu’à l’imagination du psychanalyste. L’avantage des méthodes instantanées, telles qu’elles sont pratiquées par exemple par Dement et Wolpert, est de faire une totale abstraction de la vie personnelle, intime et secrète du sujet, pour aboutir à des conclusions objectives et thérapeutiquement efficaces. La méthode s’applique particulièrement bien aux rêves où apparaît un thème de conflit et au fond desquels le sujet livre, sans le savoir, des batailles qui l’épuisent. Un psychologue américain, Offerkrantz, a fait à ce sujet une très intéressante expérience, examinant et comparant des sujets malades à des sujets normaux payés pour se faire examiner par les nouvelles techniques. D’après les premiers résultats, il semble qu’un sujet malade livre la même bataille nuit après nuit, tandis qu’un sujet sain livre des batailles dont les objectifs et le sujet se renouvellent sans cesse.

DES FRANÇAIS À LA POINTE DE LA RECHERCHE

Si les premières expériences sur le rêve se sont déroulées dans le laboratoire de Kleitman, à Chicago, il est juste de souligner la part croissante prise par des chercheurs français de très grande valeur aux découvertes les plus récentes.

Dans le domaine naguère encore si subjectif du rêve, les chercheurs français semblent avoir poussé au maximum le souci d’objectivité, et cela par les mêmes méthodes qui ont permis de fonder la psychologie expérimentale: en prenant pour sujet non plus l’homme, mais l’animal. C’est à Lyon qu’ont été réalisées les expériences les plus remarquables et les plus systématiques. À l’École nationale vétérinaire de cette ville, le professeur Ruckebusch a étudié le rêve, notamment chez la chèvre (1962), l’agneau (1963) et, d’une façon plus générale, le sommeil chez les équidés, les ruminants, les porcins, les carnivores (1962). Toujours à Lyon, mais cette fois au laboratoire de pathologie expérimentale de la Faculté de médecine, une équipe nombreuse, animée par le jeune professeur Jouvet, étudiait dès 1959, très peu de temps après les expériences cruciales de Kleitman et Dement, les phases de sommeil rapide à l’électro-encéphalographe, c’est-à-dire, en clair, les rêves. Depuis cette date, des faits nouveaux se sont accumulés, confirmant en grande partie les travaux américains, mais révélant sur d’autres points des mécanismes beaucoup plus complexes qu’on ne l’avait cru d’abord outre-Atlantique, et, dans un sens, beaucoup plus fantastiques.

C’est ainsi, nous l’avons vu, qu’en Amérique les périodes de rêve ont été d’abord tenues pour des périodes de sommeil plus léger, moins profond. Les chercheurs de l’école de Lyon ont montré, au contraire, que les périodes de rêve correspondent à ce qu’il y a de plus profond dans le sommeil. C’est en somme en arrivant au fond du sommeil le plus profond que le cerveau débouche dans le rêve. Les preuves de cette nouvelle façon de voir sont nombreuses et convaincantes. D’abord, l’expérience montre qu’il est plus difficile de réveiller un dormeur qui rêve qu’un dormeur qui ne rêve pas. Si, par exemple, on choisit de provoquer l’éveil à l’aide d’une sonnerie, il faut sonner plus fort et plus longtemps. Le même résultat est observé quelle que soit la stimulation choisie: bruit, lumière, contact, etc. De plus, l’électromyographe montre un relâchement complet de tous les muscles pendant toute la durée du rêve (sauf, bien entendu, quand il y a somnambulisme ou simplement début de participation du dormeur au rêve: on voit alors le chat ou le chien «pédaler», faire des mimiques de poursuite, etc.). Enfin, l’interprétation des chercheurs français explique parfaitement le comportement que Kleitman (après George Mann) décrivait comme celui d’un spectateur devant une scène imaginaire. Si le dormeur bouge et s’agite entre les rêves et s’immobilise complètement (hors les yeux) pendant ceux-ci, c’est tout simplement parce que le rêveur est plus profondément endormi et que tous ses muscles sont relâchés. C’est au point que Ruckebusch a pu montrer, en 1963, que le mouton qui est capable de dormir debout, les yeux ouverts et sans cesser de ruminer, interrompt complètement sa rumination dès que commence le rêve.

Un autre point sur lequel les chercheurs français ont apporté une contribution capitale est celui de la nécessité vitale du rêve chez les animaux supérieurs. Dement, on s’en souvient, avait pu constater que ses étudiants, privés de rêves, mais non de sommeil, sombraient très vite dans la névrose et devaient interrompre l’expérience au bout de deux ou trois jours. Jouvet a repris l’expérience sur des chats. Après avoir localisé près du centre de l’encéphale un point très précis dont la destruction entraînait la disparition totale des rêves (il s’agit du point appelé noyau Preticularis Pontis Candalis), le savant lyonnais procède à la coagulation de ce noyau. L’animal n’offre alors rien de morbide: il mange, il boit, il dort, il ronronne, du moins au début. Mais il présente bientôt, au bout de deux ou trois jours, tous les signes de l’hallucination, essayant par exemple d’atteindre de sa patte un objet imaginaire. Et, bien que tout son organisme semble sain, le pauvre chat privé de rêves finit par mourir au bout de deux ou trois mois. Nul n’a encore pu dire pourquoi.

L’école de Lyon a fait encore un grand nombre de passionnantes découvertes, et ses travaux se poursuivent. Son esprit se caractérise par la rigueur expérimentale, mais aussi par ce que l’on pourrait appeler l’imagination philosophique. Les chercheurs lyonnais mesurent mieux que personne ne l’a fait jusqu’ici la portée de la jeune science des rêves. Jouvet et ses amis ont notamment mis en évidence un fait saisissant, qui est la part de plus en plus grande prise par l’activité onirique à mesure que l’on considère des espèces vivantes de plus en plus évoluées. Le rêve croît au cours de l’évolution en même temps que le psychisme et, semble-t-il, plus vite que tout autre caractère, comme si l’avenir de l’évolution devait, après l’homme, faire une part prédominante au rêve!

Aimé Michel

Notes:

[1] Telle était du moins l’interprétation de Kleitman; les recherches françaises ont depuis lors quelque peu modifié ce schéma.
[2] On trouvera des transcriptions de ce genre dans les Archives de l’Association américaine de Médecine, section de Psychiatrie générale, décembre 1960.