Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’étrange expérience d’Apollo XIV

Chronique parue dans France Catholique − N° 1285 – 30 juillet 1971

 

Traditionnellement, la science tend à récuser l’étrange, l’insolite, le mystérieux, au profit du seul réel entrant dans les normes admises. Une telle attitude, aussi bien que l’inverse, pourrait d’ailleurs être taxée d’obscurantisme. Cependant, sur un terrain aussi risqué, il faut s’avancer prudemment: en définitive, la science y conserve tous ses droits et il ne sera possible de statuer qu’après de longues investigations.

Disciples opiniâtres de Descartes et d’Auguste Comte, même quand ils se prennent pour des esprits modernes, nos compatriotes n’en sont pas encore revenus, au moment où se déroule l’expérience d’Apollo 15, d’avoir lu dans la presse qu’au programme d’Apollo 14, en février dernier, il y avait des expériences de transmission télépathique entre l’espace et la terre.

Quoi, la télépathie? la parapsychologie, cette superstition? Avons-nous entendu répéter autour de nous. Impossible! Absurde! Ou alors, ces Américains sont fous. Cela ne tient pas debout. Un peu de bon sens, voyons! La télépathie! Pourquoi pas les tables tournantes?

Faut-il croire à la télépathie?

Dieu nous garde d’émettre un avis quelconque sur les choix des programmes Apollo. Savoir s’il y a lieu ou non de tenter des transmissions télépathiques entre l’espace et la terre ou même si la possibilité de telles transmissions est envisageable n’est pas de notre ressort. Laissons cela aux spécialistes. Il y a des instituts de parapsychologie dans une foule d’universités allemandes, hollandaises, anglaises, américaines, russes, tchèques, sud-africaines, indiennes et autres. Dans ces instituts, des savants s’efforcent de mettre en évidence, d’étudier et de mesurer les phénomènes de télépathie, de prémonition, de vision à distance. Il y a parmi ces savants des biologistes, des psychologues, des physiciens, des mathématiciens, des hommes de toutes disciplines. Ont-ils mis quelque chose en évidence? Ils le disent.

D’un autre côté, il y a à Bruxelles un comité dit d’«étude des phénomènes réputés paranormaux», qui s’efforce, lui, de réfuter ces phénomènes. Que réfute-t-il au juste? On finira peut-être par le savoir, quoiqu’il ne semble pas très actif.

C’est par le jeu de la démonstration et de la réfutation que la science progresse: faisons donc confiance à ces savants bien décidés chacun pour leur part à démontrer que ce sont leurs adversaires qui se trompent, et bornons-nous, comme c’est de règle, à compter les coups.

Dans cette querelle, il y a deux aspects bien différents. D’abord, un problème de fait: quelles expériences allègue-t-on au juste pour démontrer ou réfuter la réalité de ces phénomènes? Et ensuite, un problème de principe: supposé que ces phénomènes existent, relèvent-ils de la science?

Faire le tour du premier problème est naturellement hors de question. Les centres de recherche dont il est question plus haut publient presque tous des périodiques et les expériences rapportées depuis des dizaines d’années se comptent par milliers. La plupart font appel aux dispositifs statistiques imaginés jadis par le Prix Nobel français Richet et développés depuis quarante ans à l’Université Duke (Caroline du Nord) par J.B. Rhine et ses élèves.

Les expériences d’Apollo 14 étaient de ce type. L’astronaute Edgard Mitchell, de l’US Navy, tirait d’une boîte, au hasard, des cartes semblables à des cartes à jouer et représentant cinq types de dessins. Il y avait en tout deux cents cartes, quarante de chaque type. Quand il avait tiré une carte, il la regardait fixement et, au même moment, quatre autres expérimentateurs restés sur terre (donc à des centaines de millions de kilomètres de là) essayaient de deviner quelle carte il était en train d’examiner. On comprend que, dans le cas où ces quatre expérimentateurs n’auraient jamais rien deviné, leurs suppositions auraient relevé du pur hasard, et donc qu’en moyenne ils auraient dû tomber juste une fois sur cinq (puisqu’il y avait cinq dessins), soit sur deux cents cartes, quarante fois en moyenne. La moyenne fut en fait de cinquante et un coups au but. En probabilité, cet écart peut être tenu pour une fluctuation imputable au hasard. On peut calculer la probabilité d’une telle fluctuation: elle a une chance sur vingt de se produire. Il se pourrait donc que cette réussite, remarquable au premier abord, fût un coup de chance. Seulement, il est juste d’ajouter que l’expérience d’Apollo 14, sauf en ce qui concerne les distances, est d’une totale banalité. Elle a été faite et refaite sur terre des dizaines de milliers de fois par des centaines de chercheurs qui affirment avoir toujours trouvé des résultats semblables. Si c’est vrai, il ne saurait être question de hasard. Il y aurait autre chose. Il y aurait réellement transmission télépathique. Mais est-ce vrai?

Tricheurs ou sérieux?

Il faut examiner ici les raisons de ceux qui n’y croient pas. Elles se, résument en une seule: c’est qu’il convient de savoir douter à point. Ils ne contestent nullement que les expériences rapportées, si elles avaient été faites comme on le dit et avec les résultats que l’on dit, prouveraient la télépathie. Mais comme, selon eux, une telle démonstration bouleverserait toutes nos conceptions, il est plus simple d’admettre la tricherie des milliers de fois répétée. Notons toutefois que cette opinion semble en relation avec l’âge: elle n’est plus guère soutenue par les savants de moins de trente ans, surtout aux États-Unis. La parapsychologie a été admise l’automne dernier au sein de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) comme une science ordinaire, aux côtés de la physique et de la biologie. En France même, une leçon donnée récemment dans une faculté parisienne par le professeur Hans Bender, directeur de l’Institut de parapsychologie de l’Université de Fribourg, a été écoutée avec un vif intérêt par les maîtres et les étudiants.

Dans le système d’Auguste Comte

Il y aurait lieu, d’ailleurs, de se demander ce que peut bien signifier l’expression «bouleverser nos conceptions» à propos d’une science délibérément expérimentale et ne proposant, jusqu’ici, que des résultats à l’exclusion de toute théorie. Ces résultats (supposés acquis) ne s’intègrent dans aucun schéma explicatif? Et alors? Dans quel «schéma explicatif» s’intègre la conscience, par exemple? Certes, il n’y a pas de place pour la parapsychologie dans le système d’Auguste Comte. Mais pourquoi ne pas laisser les idées des morts dormir en paix avec les morts quand elles ont fait leur temps? Que les savants nous disent si oui ou non la télépathie existe, comment elle opère, et si on peut la développer. On pourra alors se soucier de savoir pourquoi la fille d’Auguste Comte est muette.■

Aimé Michel