Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’homme à l’essai

Chronique parue dans la revue Arts et Métiers de septembre 1978

 

Comme le temps passe! Il y a quelques années, on nous parlait du «Défi américain». Et voilà que maintenant le danger nous est signalé exactement sur la ligne d’horizon opposée; voilà que nous avons maintenant à relever (sous peine de dégringolade) le «Défi du Tiers-Monde».
Cela me rappelle la seule loi de l’Histoire qui ait été jusqu’ici démontrée par l’expérience et que j’appellerai modestement Loi de Michel, car sauf erreur j’ai été le premier à l’énoncer. La voici:
«La futurologie sert, et ne sert qu’à démontrer après coup l’inutilité de la futurologie».
Loin de moi l’idée que cela équivaudrait à dire que cette inutile futurologie ne sert à rien! Au contraire. Fouillez dans votre bibliothèque et parcourez les livres de futurologie vieux disons de dix ans. Vous pourrez constater que meilleurs ils sont, plus ils annoncent des événements qui ne se sont jamais produits. D’où il résulte évidemment qu’il y a dix ans, grâce aux irremplaçables futurologues, nous savions au moins très exactement ce qui ne se passerait pas.

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J’appelle naturellement ici futurologue le prophète savant qui fonde ses prophéties sur des calculs minutieux justifiés par une méthode rationnelle, comme les méthodes «Delphi» et autres dont Erich Jantsch avait dressé le catalogue dans son excellent rapport de 1967 pour l’O.C.D.E.[1].
Louis Armand, qui avait annoncé la crise du pétrole et ses conséquences politiques et économiques 20 ans d’avance, n’était pas, lui, un futurologue. Ce n’était que (comme on le lui fit alors sentir) ce n’était qu’un grand ingénieur très intuitif.

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Enfin, le fait est là: nous devons maintenant affronter le Défi du Tiers-Monde.
Les ingénieurs occidentaux, après avoir été leurs maîtres, leurs professeurs, voient maintenant le savoir-faire de leurs élèves s’égaler au leur, avec les avantages financiers du sous-développement: main-d’œuvre mal payée et pas regardante aux conditions de sécurité, la faim étant le seul moteur qui défie les lois du rendement. Le Japon, Taïwan, Hong-Kong, Singapour et quelques autres lieux bien placés de ce point de vue, commencent à nous livrer à des prix défiant toute concurrence une part grandissante de ce que jusque-là nous étions seuls à produire.
Boussac serait-il au tapis sans cette évolution? certains rechignent. Ce n’est pas juste! La faim et le dénuement ne devraient pas être un avantage! Fermons nos frontières à cette concurrence déloyale!
Est-elle déloyale? N’est-il pas au contraire très juste que des peuples pauvres et laborieux jouissent du fruit de leur labeur et de leurs privations? N’est-il pas moral et gratifiant que la civilisation née chez nous et enseignée par nous produise ses miracles dans le monde entier, nous obligeant à nous renouveler nous-mêmes? Il me semble voir là une sorte d’équivalent socio-historique de la Loi de Le Châtelier, températrice des réactions engendrées par le progrès: toute supériorité technologique finit par enfanter les changements qui la ramènent à des positions d’équilibre en inversant le déséquilibre initial. Si nous tenons à garder notre avance, eh bien, creusons-nous la cervelle.

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On ne pense jamais à un fait pourtant évident quand on réfléchit au passé de l’Occident: c’est que l’Angleterre de la première révolution industrielle, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était, considérée selon les normes de vie auxquelles nous sommes habitués, un pays du Tiers-Monde.
La France du XIXe siècle était un pays du Tiers-Monde. Nos grands-parents ont créé de leurs mains la situation favorable dont nous jouissons présentement dans des conditions de misère populaire exactement semblables à celles d’où le Tiers-Monde actuel est en train de s’arracher. Dans mon enfance paysanne pas très lointaine, entre les deux guerres, j’ai encore entendu les récits de vieillards qui avaient un temps travaillé en usine, jadis. C’étaient d’heureux survivants. La plupart de leurs contemporains étaient morts à la tâche avant l’âge mûr. L’image de la ville dont ils gardaient le souvenir était celle d’un enfer.
Nous n’avons d’autre choix, pour éviter de retourner à cet enfer ou à un autre semblable, que de trouver la voie où nous continuerons de précéder le Tiers-Monde, pour notre salut et le sien. Loin de fermer nos frontières en acceptant une décadence bien calfeutrée, nous devons peu à peu abandonner aux nouveaux pays industriels les activités où leurs conditions actuelles leur donnent l’avantage. Le seul «redéploiement de notre industrie» qui nous permettra de garder notre situation de locomotives du progrès ne peut consister qu’à reporter nos efforts dans des domaines où notre avance n’est pas menacée.
Quels domaines? Tout est là, et la réponse semble évidente: dans les domaines où la main-d’œuvre non qualifiée compte peu en valeur ajoutée, ceux où l’innovation compte le plus: l’atome, la télématique, la métallurgie de pointe, l’espace-catalogue que chacun est en mesure d’allonger mentalement, catalogue très large et que la recherche ne cesse d’élargir. À cela l’on rétorque parfois qu’un engagement de cette sorte condamne à terme notre propre main-d’œuvre non qualifiée. «Que ferons-nous des c…?», ai-je parfois entendu dire assez cyniquement.
Mais cette objection ne tient pas.
D’abord, elle a été constamment réfutée par les faits. Les idéologues (rares il est vrai) qui approuvaient la destruction des premiers métiers à tisser croyaient eux aussi que la machine «appauvrirait encore ceux qui n’ont que leurs bras à offrir». Elle les a enrichis en créant de nouveaux emplois aux compétences de petit niveau, accessibles à tous.
Ensuite, nous commençons à voir de nos yeux dans les pays technologiquement avancés que plus la machine (au sens large) est sophistiquée, plus elle a tendance à s’adapter à l’homme. L’informatique, clé de voûte de la nouvelle civilisation industrielle, travaille à rendre la machine de plus en plus «humaine». Après avoir nécessité l’invention de nombreux langages propres à la machine, et que l’on devait (que l’on doit encore) apprendre pour travailler avec elle, la machine évolue maintenant vers des formes où c’est elle-même qui s’adapte à notre langage (penser aux nombreuses recherches sur la traduction, l’identification de l’écriture, de la voix, etc.). La concurrence acharnée que se livrent l’Amérique et le Japon accélère cette évolution.

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Enfin, les recherches les plus sérieuses de la psychologie, sans pour autant réduire les inégalités réelles entre les hommes (semble-t-il), montrent que l’acculturation de peuples entiers n’est pas un songe creux, elle est une possibilité déjà largement prouvée.
Il faut faire ce pari optimiste sur les capacités de l’homme parce que l’histoire montre que l’homme est capable de progrès. Même les dangers accumulés sur nos têtes montrent la réalité de cette acculturation: car ces dangers n’existeraient pas si tant d’hommes n’étaient capables de jouer avec la terrible puissance du progrès. La défaillance de l’homme ne naît pas de sa sottise. Elle naît de son intelligence non maîtrisée par une morale. La vraie question n’est pas: «Que ferons-nous des c…?», mais: «Comment apprendre à vivre ensemble?».
Vieille question, que l’ingénieur ne résoudra pas par le calcul et la technologie. Elle se posait déjà dans les mêmes termes quand Platon écrivait sa République. Et c’est la sagesse, aidée par le quotient intellectuel, qui la résoudra.

Aimé Michel

Notes:

(1) La prévision technologique, Paris 1967, au siège de l’O.C.D.E.