Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’homme et l’équilibre des espèces

Revue La Vie des Bêtes n° 51, octobre 1962

 

Manger, ne pas être mangé: regardez autour de vous vos bêtes familières, observez leurs membres, leur robe, leurs oreilles, leurs yeux: regardez-les marcher et même jouer: tout en elles a été calculé par la nature dans ce but double et contradictoire. En même temps que cette mère bienveillante allongeait et affinait, pendant les millions d’années des âges géologiques, les pattes de la proie, elle perfectionnait aussi la course du carnassier.

 

La nature, dans ses desseins secrets, paraît souvent cruelle. Pourtant, l’homme, quand il se substitue à elle, l’est encore bien plus.

Quelle admirable adaptation à la course! s’exclame-t-on infailliblement en voyant bondir la gazelle de Thomson, une des bêtes les plus rapides du monde: elle atteint, en effet, les 80 à l’heure.

Eh oui! seulement si la gazelle est adaptée à échapper au lion, le lion, lui, est adapté à la rattraper et lui aussi atteint les 80 à l’heure. Les deux chiffres, calculés chrono en main sur les pistes des savanes avec la méthode infaillible de la poursuite en jeep, sont même curieusement égaux pour ces deux bêtes, comme s’ils avaient été réglés l’un sur l’autre. En fait, nous savons que le lion n’aime guère fatiguer sa majesté royale à de telles allures. II ne s’y résout que contraint et forcé. Mais revenons à notre gazelle bondissante. Rien de plus beau, rien de plus gracieux que sa course. Elle y trouve son refuge habituel. Et elle a un autre refuge: elle est, comme disent les naturalistes, homochrome, c’est-à-dire que sa robe est couleur de savane. Quand elle s’immobilise dans l’immense prairie brûlée par le soleil, ou quand elle se couche dans les herbes, c’est à peine si on la distingue en portant les yeux sur elle. Elle est fondue dans le paysage.

- Quelle admirable adaptation, ici encore, s’écrie le promeneur, et comme l’on voit bien là l’amour de la nature protectrice!

Sans doute, mais la nature est impartiale, elle n’aime pas moins le lion, qui, lui aussi, est homochrome, ce qui lui permet d’approcher le troupeau sans se faire remarquer, ou plutôt (car il préfère les méthodes économiques), se laisser approcher par le troupeau.

Ces trois images, prises au pied du Kilimandjaro, en pleine Afrique noire, illustrent parfaitement la théorie d’Aimé Michel. Une girafe n’a pas couru assez vite devant les lions, ou bien peut-être a-t-elle manqué d’attention. Cela lui a coûté la vie, mais a sauvé celle de ses congénères, qui ont couru plus vite ou ont mieux surveillé la brousse, du haut de leur cou immense. Sans plus d’émotion, les survivantes assistent à la curée. Elles se savent bien tranquilles durant tout le temps du repas et la digestion des lions, qui ne font plus attention du tout à leur présence. Ainsi le veut la loi de la nature…


À hauteur des sabots de la girafe morte, un chacal attend son tour.
Malgré le rictus inquiétant du lion, il ne bouge pas. Et lui aussi aura droit à sa part.

Les lions rassasiés viennent de partir. De tous les points cardinaux, les vautours arrivent
à tire d’aile finir les restes de la girafe. Rien ne sera ainsi perdu.

Qui la nature préfère-t-elle en définitive? Le carnassier ou la proie? On serait tenté de répondre qu’elle aime également tout le monde d’un amour désordonné dont les effets s’annulent. Le lièvre européen peut dépasser le 60 à l’heure (70, selon le professeur Bourlière), c’est-à-dire très nettement plus que le renard. Mais le renard est plus rusé, et son cerveau supplée ses jambes. Le buffle d’Afrique peut à peine «taper» le 55. Mais il a ses terribles cornes, auxquelles le lion, plus rapide, est peu enclin à se frotter: match nul, sauf quand le buffle est blessé ou vieillissant.

Et, pourtant, à la réflexion, il semble bien que la nature ait quand même ses préférences, puisque les fossiles sont là pour nous montrer que certaines espèces disparaissent. II y a des milliers d’années que le rhinocéros laineux ne hante plus les plaines de l’Île de France et que le tigre à dents de sabre n’installe plus tanière dans les cavernes de la Dordogne et de la Vezère.

La nature les a retirés de la scène, comme des acteurs dont la mode a passé. Mais quelles étranges préférences! Pourquoi le bon gros mammouth, a-t-il pris sa retraite, alors que l’envahissant cafard prospérait déjà il y a quelques centaines de millions d’années, et ne semble pas fatigué de proliférer, toujours égal à lui-même? Tout être vivant a son ennemi, dont il vit, ou qui vit à ses dépens. Faut-il croire que, de temps à autre, la nature avantage l’un des deux, si bien que l’autre disparaît, soit par la disette, soit par le massacre? Les observations des naturalistes, et parfois l’imprudente expérience des hommes, semblent montrer que la disparition des espèces est liée à des mécanismes infiniment plus complexes et mystérieux. La loi est bien de manger et de ne pas être mangé. Mais ce n’est pas le lion qui supprime la gazelle, ni le loup qui supprime l’agneau. Aussi paradoxal que cela paraisse, tout se passe au contraire comme si parfois le loup protégeait l’agneau!

Drame en Arizona

Vers 1900, des zoologistes américains évaluèrent la population du plateau de Kaibab dans l’Arizona. Sur une prairie d’environ cent mille hectares vivaient environ 4’000 cerfs, lesquels à leur tour nourrissaient quelques centaines de pumas, de coyotes et de loups.

Pendant les premières années d’observation, les savants américains purent constater que tout ce monde vivait fort bien en cycle fermé, l’herbe nourrissait les cerfs et les cerfs nourrissaient les carnassiers. Quand le nombre des carnassiers augmentait celui des cerfs baissait, entraînant la disette chez les loups, coyotes et pumas, cependant que l’herbe devenait plus abondante. Les cerfs un moment décimés reprenaient vite leur nombre primitif, et le plateau de Kaibab vivait des jours sans histoire dans l’équilibre d’un massacre réciproque bien calculé (c’est d’ailleurs là ce que les zoologistes appellent un équilibre biologique).

Survint le trouble-fête habituel: l’homme. Le plateau de Kaibab était une région de cow-boys un peu chasseurs, un peu bergers, un peu chercheurs de fortune. Ces braves gens se sentirent une âme de justiciers conformément aux traditions du Far West. Le spectacle des pauvres cerfs dévorés par les méchants pumas et les vilains coyotes révolta leur moralisme puritain, si bien qu’en 1907, ils entreprirent leur extermination systématique. Cette opération de salubrité se prolongea pendant trente ans. Voici le tableau de chasse:

Pumas: de 1907 à 1917, 600 exécutions; de 1917 à 1939, 216, ce qui montre la rapide disparition du fauve.

Coyotes: de 1907 à 1923, 3’000 environ; de 1923 à 1939, 4’388.

Quant aux malheureux loups, il n’en restait plus un seul en 1926.

Le vertueux plateau de Kaibab, ainsi nettoyé de tous ses cannibales hors la loi, ou, presque, fut donc progressivement rendu à la loi de l’âge d’or. Le sang cessa de couler, et les bons cerfs, sous la protection attendrie des carabines, entreprirent de croître et de se multiplier.

Ils étaient, je l’ai dit, 4’000 environ au début du siècle. En 1920, ils étaient 60’000, et en 1924, 100’000, soit environ un cerf à l’hectare! Les cow-boys se félicitaient de cette attendrissante prolifération. Pas tous cependant: les vieux commençaient à se poser des questions troublantes sur la valeur de la morale humaine étendue aux animaux. Ils allaient même jusqu’à douter qu’il fut si excellent qu’on l’avait cru d’exterminer les assassins répandus dans la nature par la nature elle-même. Car le plateau de Kaibab, qu’ils avaient vu gloussant et verdoyant dans leur jeunesse, présentait les signes d’une inquiétante métamorphose. L’herbe mangée jusqu’à la racine par l’immense troupeau affamé était emportée par les pluies d’orage, la terre vivante rougissait l’eau des ruisseaux, transformés en torrents boueux, la prairie se muait peu à peu en un désert. Pendant ce temps, les cerfs commençaient à crever de faim, sans pour cela cesser de se reproduire. Les bêtes jadis ardentes et vives traînaient languissamment leur carcasse décharnée à la recherche d’un pâturage absent. Et, naturellement, les épidémies ne tardèrent pas à fondre sur le troupeau fantôme. Les cadavres traînaient dans l’étendue déserte envahie par une odeur de pestilence. J’ai dit que les cerfs étaient 100’000 en 1924. En un an, il en creva 60’000. Il en restait 40’000. C’était encore trop, et d’ailleurs le ravage subi par la prairie était irréparable. En 1929, on en comptait 30’000. En 1931, 20’000. En 1939, enfin, 10’000. Encore ce troupeau était-il malsain, encombré d’estropiés et de moribonds. Il fallut ensuite l’intervention des services officiels pour rétablir quelques fauves chargés d’assurer la voirie, sinon l’hygiène. Je ne sais où en est maintenant le plateau de Kaibab, dont les malheureux cerfs intéressent beaucoup moins les savants depuis qu’ils n’ont plus rien à leur apprendre. Peut-être un nouvel équilibre s’est-il établi entre les derniers pumas et un troupeau ramené à des proportions raisonnables. Mais l’établissement d’une puérile morale humaine condamnant le méchant fauve a eu le temps de montrer sa nocivité, et du même coup la sagesse des combinaisons naturelles entre espèces: oui, le loup protège bien l’agneau en protégeant contre l’agneau l’herbe dont se nourrit l’agneau. Tuez le loup, vous tuez l’herbe, et l’agneau meurt.

Mais le drame du plateau de Kaibab comporte un autre enseignement, moins visible au premier coup d’œil. J’ai qualifié tout à l’heure l’homme de «trouble-fête» habituel: mais, après tout, l’homme n’est-il pas, lui aussi, une espèce vivante, elle aussi contenue, du moins dans le passé, dans les limites d’un équilibre biologique? L’intrusion des braves cow-boys à carabine dans l’équilibre du plateau de Kaibab n’avait donc rien d’artificiel, si l’on y réfléchit: il s’est passé en 1907 dans ce coin de l’Arizona ce qui se passe dans tous les équilibres du monde depuis qu’il est monde: aux côtés du puma qui s’intéressait au cerf, une autre espèce, un jour est apparue, plus puissante que lui, et qui, elle aussi s’intéressait au cerf: l’homme. Le puma et l’homme sont entrés en concurrence, et le plus fort a éliminé l’autre. On voit de même, par exemple, dans certains coins des Basses-Alpes que je connais bien, le lapin supprimer peu à peu le lièvre. Pas plus que l’homme ne mange le puma, le lapin ne croque le lièvre. Mais lapin et lièvre broutent la même pitance, comme l’homme et le puma. Là où est l’un, l’autre est de trop.

Cette observation est susceptible d’applications inattendues, et j’en proposerai une qui n’a jamais été tentée, du moins à ma connaissance. Sans doute me vaudra-t-elle de nombreuses lettres d’imprécations. Tant pis. La voici:

La plupart des grandes villes européennes sont, on le sait, devenues la proie des pigeons. Ces bestioles sont certes charmantes, mais, trop, c’est trop. Cela, je crois que tout le monde l’admet, même les amis des bêtes dont nous sommes. Le roucoulement et la grâce des pigeons de Paris ne doivent pas nous faire illusion: tous ou presque sont malades, tous sont sous-alimentés. Une forte proportion d’entre eux sont des moribonds. La grande ville est très littéralement pour un pigeon un camp de concentration où l’enferme son instinct aveugle. N’oublions pas que cet oiseau est une bête sauvage, née et développée dans la nature, au sein d’un équilibre naturel où il doit proliférer intensément pour survivre contre l’agression permanente des oiseaux de proie, des petits carnassiers, des rats qui dévorent leurs œufs. Cette agression est bénéfique, elle profite au pigeon comme celle du puma au cerf du plateau de Kaibab. Elle le défend contre une multiplication excessive génératrice de famine et d’endémies. Mais il est évident que tout cela, le pigeon l’ignore! Il n’aime pas les rapaces, il évite les carnassiers, et se soucie peu de nourrir les rats avec ses œufs. Tous ses penchants naturels orientent donc opportunément, dans la nature, sa lutte pour survivre.

Quoi qu’il en soit, les pigeons de Paris continuent à faire la joie des promeneurs amis des bêtes…

Ce qui perd le pigeon, c’est son caractère sociable. Il a dès longtemps remarqué ces vastes espaces de pierre et de béton favorables à la nidification, et que fuient les rapaces et les carnassiers, sinon les rats: je veux dire les villes. Dans ces vastes espaces, il y a bien une sorte d’agitation insolite, du bruit, des odeurs que l’on ne trouve pas dans les espaces campagnards. Mais on s’y habitue, et d’autant mieux que la pitance y est souvent offerte ou trouvée sans effort. On voit que tous ses instincts poussent le pigeon vers la ville, qui, en définitive, lui est fatale, car s’il s’y reproduit fort bien, c’est pour y mener une vie de malade et y crever misérablement. Le pigeon des villes européennes est exactement comme la vache sacrée de l’Inde: un peuple innombrable de moribonds occupés à se reproduire et qui n’est limité dans sa multiplication indéfinie que par la fameuse permanence de la maladie. Que ceux qu’attendrissent ces «mignonnes petites bêtes» en prennent conscience. S’ils aiment les bêtes pour elles-mêmes, s’ils ne ressemblent pas à ces inqualifiables égoïstes qui caressent leur chat quand il est petit et le jettent à la rue quand le minet est devenu matou, qu’ils comprennent que le pigeon des villes, dans les conditions actuelles, est toujours un être souffrant et condamné. Pour le sauver, il faudrait trouver un moyen de limiter son pullulement en deçà de la surpopulation génératrice de famine. Mais comment s’y prendre? Nul d’entre nous ne se résoudra jamais à l’idée d’une extermination organisée, au massacre que certains ont osé proposer, et qu’il faudrait recommencer périodiquement. Pire encore serait je ne sais quelle myxomatose suggérée par d’autres: les épidémies ne concourent jamais à un équilibre naturel, elles le rompent. Et que ceux qui ne pensent pas aux souffrances des bêtes pensent au moins aux dangers que feraient courir à la santé des hommes les centaines de milliers de cadavres répandus dans les rues et sur les toits.

Des rapaces sur Paris

Reste un moyen, et, un seul, celui précisément de la nature elle-même: il faut rendre au pigeon des villes ses ennemis tutélaires, ou au moins l’un d’eux convenablement choisi. Comme le cerf du plateau de Kaibab fut sauvé par le retour du puma, notre pigeon citadin retrouverait la santé le jour où un rapace convenablement choisi lui rendrait sa vie naturelle, qui est une vie de lutte.

autour des palombes
C’est un bien joli nom, « autour des palombes »… En fait, le rapace est ainsi nommé parce qu’il consomme, presque exclusivement, des pigeons…

Je sais qu’on se récriera: des oiseaux de proie sur Paris ou sur Venise, quelle horreur! Personnellement, la prétendue horreur ne me paraît pas évidente. Ne voir dans les bêtes que le plaisir quelles vous donnent, vouloir que les pigeons pullulent pour le plaisir de l’œil, même si ce pullulement est pour eux un supplice sans espoir, cela relève exactement de la même mentalité que le goût des corridas ou des combats de coqs. Si le peuple pigeon de Paris nourrissait un peuple rapace, tout se passerait comme dans la nature, dans la sagesse des poussées antagonistes. Le rapace commencerait par se multiplier de façon excessive, puis un équilibre s’établirait entre les deux populations. Il y aurait probablement dix ou vingt fois moins de pigeons. Mais ils seraient tous sains et vigoureux, ce dont leurs vrais amis ne sauraient que se féliciter. Et quant aux autres, ceux qui ne voient qu’un ornement poétique dans leur vol sur les Champs-Elysées, le Sacré-Cœur ou l’Hôtel de Ville, ceux-là pourraient aussi bien admirer le vol d’un autour des palombes, par exemple.

Contrôle des naissances

La véritable objection serait plutôt d’ordre scientifique: les rapaces sont ombrageux, ou, selon l’expression du grand zoologiste suisse Hediger, «technophobes». Alors que certains animaux sauvages (comme notre pigeon, ou encore l’écureuil des parcs de Stockholm et de New York, les canards d’Amsterdam, etc.), savent utiliser l’homme à leurs fins, et vivre en sa compagnie, d’autres nous ont franchement en horreur. Les rapaces sont de cette famille. On pourrait croire que leur méfiance provient du fait qu’étant nos concurrents, c’est nous-mêmes qui les chassons. Pas du tout. La fouine aussi est notre concurrente, et nous la chassons. Elle se plaît pourtant autour de nos fermes, alors que la marte, sa cousine, se réfugie franchement au fond des bois. Il s’agit donc bien d’un caractère réel de la psychologie des rapaces. Comment, dès lors, habituer l’un d’eux à vivre en ville? Pourquoi des faucons ou des autours ne nichent-ils pas dans les abîmes artificiels de la tour Eiffel par exemple? Ils auraient de la provende à foison. S’il n’y en a point, c’est que l’envie leur en fait naturellement défaut. Dès lors, il est probable que si mon idée était prise en considération, il faudrait tenter de l’appliquer d’abord sur des rapaces domestiques comme le faucon des véneries. Ce serait une expérience scientifique délicate, longue et difficile. Elle se heurterait à l’opposition active des âmes faussement sensibles qui préfèrent voir un million de pigeons malades plutôt que quelques milliers de bien portants, et qui se hâteraient de piéger les «rapaces assassins».

On peut se demander aussi combien de rapaces seraient susceptibles de vivre dans Paris, par exemple. Et, là, d’autres observations faites en milieu naturel nous invitent à penser qu’il suffirait d’un très petit nombre. C’est ainsi que l’on connaît assez bien le nombre relatif des campagnols et d’effraies qui vivent côte à côte, et l’un de l’autre en Palestine. Le rapace exploite en moyenne 25 km2 autour de son nid. II se nourrit presque exclusivement de campagnols. Or, il existe une moyenne de 25’000 campagnols sur cette même surface, ce qui donne 25’000 campagnols pour une famille d’effraies. D’une façon générale, les carnassiers sont en nombre très inférieur aux proies dont ils se nourrissent. On peut supposer qu’une centaine ou deux de rapaces suffiraient à la longue à rétablir l’équilibre biologique entre volatiles parisiens.

Au moment où l’on se préoccupe de la surpopulation humaine et où les savants ne savent comment concilier les progrès de la médecine et l’exiguïté de notre planète, les amis des bêtes se doivent de penser à leurs frères inférieurs qui se débattent dans le même problème. On peut apprendre la limitation volontaire des naissances aux hommes. Les bêtes, elles, n’ont pour tout guide que leurs instincts innocents. Si même on levait un impôt pour nourrir convenablement les pigeons affamés de nos villes, on n’aboutirait qu’à multiplier un peu plus le nombre des affamés. Ils deviendraient des millions. La nature a depuis longtemps trouvé le remède à cette funeste avalanche: c’est l’équilibre des espèces adverses. Nous avons, sans le vouloir, détruit cet équilibre dans nos villes. À nous de le rétablir en restituant dans sa salutaire rigueur la loi primordiale du monde vivant: manger, ne pas être mangé.

Aimé Michel