Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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L’imprégnation créatrice

Revue La Vie des Bêtes N°46 de mai 1962

 

On parle beaucoup du docteur Konrad Lorenz, depuis un certain temps. Connu surtout des spécialistes par ses travaux sur les animaux qu’il s’efforce d’observer sans les gêner ni les influencer par sa présence, il est maintenant familier au grand public grâce à la télévision et aux articles que de nombreux journaux ont publié à son sujet. L’imprégnation, un mot de son invention, est le mystère du monde animal dont il est question ici.

À la page précédente de ce numéro, le docteur Méry, dans son éditorial, rappelle que l’Imprégnation télégonique est une vieille croyance populaire à laquelle la science a définitivement coupé les ailes.

«La Vie des Bêtes» avait déjà publié, dans son numéro de novembre 1958, un exposé du docteur vétérinaire Martial Villemin: «La Télégonie n’existe pas.» Il faut croire que les légendes ont la vie bien dure, puisque, journellement, on entend encore parler de chiennes «perdues pour l’élevage», par la faute d’un innocent corniaud. Espérons tout de même qu’à force de taper sur le clou, nous arriverons à l’enfoncer et que la vérité scientifique finira par s’imposer.

Dans cet article, par contre, notre collaborateur Aimé Michel aborde un autre sens du mot imprégnation. Alors que, d’habitude, ce terme est synonyme de télégonie, il signifie parfois tout autre chose. L’imprégnation, telle que notre auteur va la décrire, c’est l’influence qu’un être vivant peut avoir sur un nouveau-né. En l’occurrence, sur un animal nouveau-né. Cette imprégnation, normalement, c’est la mère, et aussi le père, et toute la portée, qui sont chargés de la communiquer au petit être qui ouvre à peine ses yeux! En quelques heures, ou en quelques jours, ce sera fait et le jeune animal se reconnaîtra définitivement frère de race de toute sa famille. Mais s’il est privé de famille, si sa mère est morte, ou disparue, dès qu’il voit le jour, des phénomènes étranges se produisent, qui risquent d’orienter sa vie dans un tout autre sens, et qui le marquent définitivement.

Des expériences, dont la description nous semble inutile ici, ont été tentées, il n’y a pas tellement longtemps, en Allemagne hitlérienne, qui ont démontré d’une façon assez effrayante et tout à fait imprévue, que l’homme lui-même, à sa venue au monde, ne se trouvait pas à l’abri de ces troubles. Les enfants nés hors de toute famille, enlevés à leur mère et privés de père dès leur naissance, ne peuvent pas se développer psychiquement, intellectuellement, comme ceux normalement entourés de leur famille. Mais, nous laissons la parole, désormais, à Aimé Michel.

Devenus adultes, les jeunes gens en question ne se sont signalés depuis que par une invincible tendance au crétinisme intellectuel et physique. En moyenne, ils sont moins grands, moins forts, moins intelligents, ils ont moins de vitalité que leurs camarades nés en famille et élevés par leurs parents. Il est certes déplorable que cette expérience inhumaine ait été faite. Mais son résultat est plein d’enseignement. Son échec a même quelque chose de stupéfiant, car enfin, si l’on peut comprendre à la rigueur qu’en voulant élever les hommes comme des bêtes, on en fait des bêtes, du moins pouvait-on espérer que ce bétail humain fût un beau bétail; du moins pouvait-on s’attendre à obtenir une race physiquement exceptionnelle. Exceptionnelle, elle l’est effectivement, mais par sa déchéance. Pourquoi? Il y avait là un problème singulier, et même incompréhensible à première vue.

Par un hasard curieux, l’explication de ce mystère né d’une interprétation purement animale de l’homme nous est venue, non de l’étude de l’homme, mais de celle de l’animal. Et par un deuxième hasard, c’est à un savant allemand que nous en sommes redevables.

Konrad Lorentz et ses enfants adoptifs

Ce savant, c’est le grand naturaliste Konrad Lorenz. Lorenz est une des figures les plus attachantes de la science moderne. Physiquement, c’est un colosse aux épaules lourdes, à l’épaisse toison blanche, aux yeux malicieux, pleins de gentillesse et d’humain, au rire «olympien», comme dit son ami et disciple français le professeur Rémy Chauvin. Avec le Hollandais Tinbergen et Chauvin lui-même, il a totalement renouvelé la psychologie animale qui, il y a 30 ans à peine, tenait l’animal pour une vulgaire machine. Et cette révolution, il l’a imposée grâce à des découvertes inspirées autant par ses qualités de cœur, par son amour des bêtes, que par sa perspicacité de savant. Pour définir d’un mot sa méthode, on peut dire qu’au lieu de traiter l’animal comme un objet de laboratoire à qui on impose des tests, il l’a regardé vivre librement dans son milieu naturel. Au lieu d’arracher l’animal à ce milieu pour l’observer, c’est lui qui s’est intégré, chaque fois qu’il l’a pu, au compagnonnage animal. Le résultat, le voici.

Comment expliquer, par exemple, la naissance et le développement de l’amour maternel, et inversement, de l’amour porté par les enfants à leur mère? Tous ceux qui ont vu vivre une mère chatte et ses chatons, ou une mère poule et ses poussins, ou une vache et son veau, savent la puissance de ce sentiment, sa touchante réciprocité, et souvent son héroïsme. Quoi de plus timide qu’une poule? Et pourtant, comme l’écrit encore Jacques Lecomte dans un autre de ses livres[1], «la poule qui semble si stupide aux yeux de bien des gens trouve cependant grâce aux yeux de tous quand elle promène sa couvée. Tant de soins, tant de courage devant l’ennemi le plus redoutable, donnent à penser que la mère poule n’est plus le même animal que la pondeuse de basse-cour». Que se passe-t-il donc au moment de l’éclosion qui transforme ainsi la poule en mère?

Pour le savoir, Lorenz a voulu être lui-même la mère d’une nichée. Il a choisi pour son expérience non des poussins, mais des canetons, ou plutôt des œufs de cane. Pour déterminer le rôle des liens du sang, il a pris ses œufs dans le nid d’une cane unique. Puis il les a mis à couver dans une couveuse artificielle, sans intervention de la mère. Quand les œufs sont venus à éclosion, il a constaté (comme tous ceux qui élèvent des poussins) que le caneton à peine né était possédé par le besoin de contact avec un objet tiède. «Il n’est pas besoin, souligne Lecomte, que cet objet soit sa mère, et le contact avec la main humaine suffit à calmer ses cris de détresse. De même, sous une lampe chauffante, il reste bien sage.» Jusqu’ici, rien que de très connu, et il me souvient que, dans la ferme paternelle, ma mère mettait souvent une couvée fragile ou mal venue dans une caisse bien capitonnée de laine, sous le poêle où dormaient parfois déjà une chatte et ses chatons. Mais suivons l’expérience de Lorenz avec ses canetons. Bientôt, ceux-ci commencent à piailler de faim. Lorenz alors les nourrit, s’occupe d’eux, les caresse de la main, ramène les égarés parmi leurs frères, les fait boire, et bientôt même les mène, non à la mare, où il serait obligé de les abandonner, mais jusqu’à sa propre piscine. Bref, il fait avec les canetons exactement ce qu’aurait fait la mère cane.

Et alors se produit le miracle. Après quelques heures à peine de ce manège, les canetons l’ont adopté: comme tous les canetons du monde depuis qu’il y a des canards, ceux de Lorenz se mettent à suivre leur mère à la queue leu leu, ne la lâchant plus, si j’ose dire, d’une semelle, piaillant dès qu’elle s’éloigne, se rassemblant au chaud contre elle à la moindre alerte, cherchant son contact comme le refuge et le remède souverains à tous les dangers et à toutes les menaces de la vie. Seulement, cette fois-ci, la mère cane, c’est le gros Lorenz lui-même, avec ses pieds de géant et sa voix de stentor! S’assied-il dans un fauteuil, les canetons grimpent sur ses genoux, se glissent sous sa veste ou même dans sa chemise. Se dirige-t-il vers son laboratoire ou son bureau, la ribambelle caquetante lui emboîte le pas. Et quand il dort, ses enfants adoptifs se serreraient contre lui s’il ne s’en libérait par le subterfuge de la caisse capitonnée dont je parlais tout à l’heure.

Les circonstances commandent et non les liens du sang

Au moment où se déroulait cette extraordinaire expérience, un journaliste du magazine américain «Life» rendit visite à Lorenz. Il put ainsi photographier le savant accompagné dans toutes ses activités quotidiennes par son encombrante famille adoptive: Lorenz traversant les pelouses de son Centre de recherches, Lorenz nageant dans sa piscine, toujours suivi par la file indienne des canetons. Et il en fut ainsi jusqu’au moment du sevrage, où le bon savant fut enfin libéré de l’amour filial qu’il avait si bien su inspirer.

Pendant ces quelques semaines, Lorenz put apprécier à sa juste valeur la véritable nature des prétendus «liens du sang»: ayant un jour mis les canetons en présence de leur mère authentique, à savoir la cane qui les avait pondus, ceux-ci poussèrent des clameurs d’épouvante, comme s’ils avaient vu quelque horrible chimère d’apocalypse, et se réfugièrent dans les poches, dans le cou, dans le pantalon de la seule mère qu’ils connaissaient, Lorenz lui-même. La cane, pour sa part, ne montra, bien entendu, qu’un total dédain pour la bruyante et stupide engeance sortie de son sein.

Tel est l’amour filial et maternel dans la nature: un sentiment: extrêmement puissant, mais qui résulte d’un choix ou, si l’on préfère, des circonstances et non des liens du sang. L’expérience de Lorenz est d’ailleurs aussi vieille que le monde, ou du moins que la cohabitation des hommes avec leurs animaux domestiques. Le savant allemand a pu, en effet, montrer que l’amour des animaux domestiques pour leur maître n’est pas autre chose qu’un transfert familial ou social, et c’est certainement là l’une des plus intéressantes découvertes de l’éthologie. Ce que le chien, par exemple, aime dans la personne de celui qu’il a choisi pour maître, ce n’est pas à proprement parler l’être humain. C’est à la fois le chef de meute et la mère. Il ne faut pas oublier, en effet, que le chien est un lointain descendant du chacal et du. loup, c’est-à-dire de deux espèces vivant en meute, avec la hiérarchie sociale que cela comporte. Dans une meute, comme dans tout groupe animal vivant en communauté, chaque loup (ou chaque chacal) a une position sociale bien déterminée (souvent d’ailleurs, assez complexe, car cette position sociale n’engendre pas de caste), de sorte qu’un loup déterminé cède le pas à un certain nombre de ses congénères de la même meute, et prend le pas sur les autres. Un mâle peut alors être au sommet de cette hiérarchie: c’est le chef de meute. Je n’entrerai pas dans l’analyse de ce phénomène, qui sort du sujet et qui est d’ailleurs bien connue. Mais l’analyse de Lorenz est convaincante: tous les animaux domestiques sont imprégnés, par l’immense durée de leur passé sauvage, du sens de la hiérarchie. Et plus ils en sont imprégnés, plus puissant est leur attachement au maître, pour peu du moins que celui-ci s’y prête. On peut voir, par exemple, que l’attachement du chien, animal de groupe, est plus systématique que celui du chat, animal solitaire à l’état sauvage. Le chat peut cependant s’attacher lui aussi à son maître, mais c’est presque toujours quand il n’est encore qu’un chaton que le sentiment se déclenche. L’attachement du chat, contrairement à une légende répandue par ceux qui ne connaissent pas cet animal, peut d’ailleurs être alors aussi puissant, et même aussi héroïque que celui du chien. J’ai eu ainsi, dans mon enfance, une chatte qui me suivait partout, et même dans mon bain, malgré l’horreur évidente qu’elle en éprouvait. Quand j’étais dans la baignoire, elle se dressait pour me voir. Et si je l’appelais, elle finissait, après une courte hésitation, par se jeter à l’eau. Il y avait à ce moment-là dans ses yeux un mélange d’amour et de désespoir que plus de trente ans après je n’ai pas oublié.

Cet amour, à quoi le rattacher dans la vie sauvage du chat non domestiqué? Une observation élémentaire, mais dont le sens n’a été mis en évidence que par l’école de Lorenz, va nous le dire: les bêtes sauvages adultes ne se caressent pas entre elles; elles ne caressent que leurs enfants. Or, les mêmes bêtes, quand elles se sont attachées à un maître, aiment à se faire caresser par lui. Il semble même que les caresses de leur maître constituent pour elles l’épisode le plus important de leur vie, avec la reproduction. Qu’est-ce à dire, sinon qu’elles se considèrent comme les enfants de leur maître, et, plus exactement, qu’elles identifient leur maître à une mère? Chez le chien, le maître personnifie ainsi à lui seul les deux êtres les plus importants de la vie sauvage du loup et du chacal: le chef de meute et la mère.

Jamais sevré par rapport à son maître

On pourrait sans doute aller plus loin encore, et expliquer les miracles d’intelligence que l’amour de son maître peut inspirer à une bête par une sorte de néoténie mentale: ne se considérant jamais comme sevré par rapport à son maître, l’animal domestique garde sans doute toute sa vie cette malléabilité psychique qui caractérise l’enfance et qui lui permet d’apprendre indéfiniment. Le chien le plus féroce est toujours un chiot pour son maître. Peut-être même est-ce là l’un des secrets du dressage.

On voit jusqu’à quelles idées passionnantes nous entraîne une expérience comme celle de Lorenz avec ses canetons. Mats ce n’est pas tout, loin de là. Nous allons voir que chez tout être vivant, les premiers instants de la vie influent d’une façon décisive, incroyable même si l’expérience n’était là pour nous en convaincre, sur la vie tout entière.

J’ai parlé tout à l’heure de cette chatte qui se baignait avec moi, malgré l’horreur congénitale du chat pour l’eau. Mais que signifie exactement ce mot de congénital? Doit-on le prendre à la lettre, c’est-à-dire comme signifiant que cette horreur est inscrite dans les gènes de l’espèce féline, au même titre que, par exemple, l’impossibilité de voler? Évidemment non. En fait, je ne pus enseigner à ma chatte à surmonter l’horreur de l’eau que parce qu’elle reçut de moi toute son éducation, depuis son âge le plus tendre. Je lui appris à entrer dans l’eau et à nager alors qu’elle était un petit chat aux habitudes non encore fixées. Les possibilités de cette méthode sont presque illimitées. On m’a cité le cas d’une chevrette élevée avec, comme seuls compagnons animaux, des chiens. Eh bien, devenue grande, elle aboyait, grognait, mordait les importuns. Il paraît même qu’elle mangeait de la viande (je ne sais trop comment elle la digérait).

Le paon, la tortue… et encore Lorenz

Les cas les plus extraordinaires de cette imprégnation d’une espèce par une autre sont cités par Jacques Lecomte dans son livre[2] celui, par exemple, du paon blanc élevé en compagnie de tortues géantes au zoo de Schönbrunn, près de Vienne, en Autriche. «L’infortuné, dit-il, avait eu le malheur de naître en hiver. Pour lui épargner les rigueurs de la température, on le transporta dans la pièce la plus chaude de l’établissement. Là, privé de sa mère, il n’avait pour toute compagnie que des tortues. Le résultat fut inattendu. Parvenu à l’âge adulte, le paon blanc restait insensible aux charmes des paonnes les plus aimables. Par contre, il faisait la roue et se mourait d’amour à la vue de la moindre tortue.»

Car c’est là la première conséquence de l’imprégnation: l’enfant mâle devenu adulte recherchera pour l’accouplement, conformément aux lois les plus naturelles, l’être qui se présentera à lui sous un aspect évoquant celui de sa mère. Ainsi s’explique, en toute naïveté, le manège de certains chiens que l’on a tôt fait de dire vicieux, et qui se bornent à tirer les conséquences de leur éducation domestique. C’est d’ailleurs un fait bien connu que la «morale» animale, si morale il y a, tend à se désagréger dans la fréquentation de l’homme. Non pas, comme le disent quelques philosophes chagrins mais ignorants, que l’animal se déprave au contact de la dépravation humaine. Les bêtes sont incapables de voir cette dépravation qui se situe à un niveau mental où elles n’ont pas accès. Mais simplement parce que l’état domestique, en donnant à l’homme une place usurpée dans la société de l’animal, trouble et perturbe l’éducation de ce dernier. Le chien aime son maître comme un grand chien tout puissant, sage et bienfaisant, et jusque-là tout va bien; mais la nature du chien tire de cette assimilation des conséquences fausses, car évidemment l’homme n’est pas un grand chien bienfaisant, c’est un homme. Ici, je citerai encore Lorenz, qui a fait plus que personne au monde pour élucider l’univers sentimental des animaux. Un jour, Lorenz se mit en tête d’élever un moineau exactement comme il avait élevé ses canetons, c’est-à-dire en le prenant dès son éclosion et en jouant auprès de lui le rôle de sa mère. Devenu adulte, le moineau, à l’époque des nids, tomba tout naturellement amoureux de l’être qui représentait à ses yeux le symbole même de la féminité, c’est-à-dire de sa propre mère: Lorenz. Et comment le pauvre oiseau eût-il pu s’éprendre d’un moineau femelle? Il n’en avait jamais vu. Pour lui, la chaleur, l’amour, l’émoi du cœur, c’était Lorenz. Le voilà donc amoureux du savant. Or, le manège héréditaire de l’amour consiste, chez le moineau mâle, à faire visiter par la femelle élue une cavité que le mâle a découverte et qu’il juge propice à l’établissement du nid. Comment le moineau va-t-il s’y prendre avec Lorenz? Écoutons Jacques Lecomte:

«Dans le cas présent, la situation paraissait inextricable, car la cavité choisie était tout simplement la poche du veston de l’homme qu’il courtisait.»

Et Lecomte ajoute plaisamment: «Se faire inviter par un oiseau amoureux à pénétrer dans la poche de son propre veston, voilà où peut amener la pratique de la psychologie animale.»

Ainsi l’imprégnation subie pendant les premières heures de la vie est tellement tenace qu’elle subsistera la vie durant, marquant de son empreinte les épisodes les plus importants de l’activité psychologique de l’animal. Une découverte aussi surprenante méritait d’être confirmée. Elle le fut de cent façons, toutes aussi extravagantes au premier abord.

Par exemple, Lorenz renouvelle son expérience avec un choucas, oiseau sauvage s’il en est, et chez qui, par conséquent, les instincts naturels devraient être des moins influençables. Parvenu à l’âge adulte, la bestiole se prit elle aussi d’amour pour sa «mère», c’est-à-dire encore une fois, pour Lorenz lui-même. Elle le courtisait, dit Lecomte, à la mode choucas, c’est-à-dire par des offrandes rituelles de nourriture: le pauvre amoureux apportait à Lorenz force asticots qu’il essayait d’introduire dans la bouche du savant. Et comme celui-ci, peu soucieux d’un tel régal, tenait ses lèvres soigneusement fermées, le choucas tentait de faire accepter tes asticots par les trous de nez et par les oreilles!

Jusqu’où peut aller l’imprégnation infantile, d’autres observations nous le montrent, encore plus étonnantes. On cite ainsi une jeune perruche élevée dans une complète solitude, sa seule compagne étant une balle de ping-pong et qui, devenue adulte, devint amoureuse de cet objet inerte. Les perruches du sexe opposé n’excitaient en elle que la peur: elle ne reconnaissait pas ses semblables. Par contre, les balles de ping-pong déchaînaient toutes les marques de sa tendresse.

De l’animal à l’homme

J’ai fréquemment cité le livre de Lecomte sur les animaux, au cours de cet article, et pour cause: c’est un livre admirable, que tous les lecteurs de cette revue devraient avoir dans leur bibliothèque, avec ceux de Chauvin, son maître[3]. Écrits par des hommes qui, non contents d’étudier les bêtes en laboratoire, savent aussi les aimer, de tels livres nous éclairent à la fois sur les animaux eux-mêmes et sur nous, qui nous croyons à tort foncièrement différents d’eux. Je dis à tort, car après cette rapide incursion à travers les bizarreries de l’imprégnation infantile chez les animaux, nous pouvons comprendre l’échec total de l’expérience nazie des haras humains: la procréation d’un être n’est que la première étape de sa création, la première, et somme toute, la plus facile, la plus banale. Quand un enfant naît, qu’il soit chaton, choucas ou homme, il n’est encore qu’une ébauche. Il ne deviendra un être complet, digne de sa race, qu’au terme de son éducation. Chez les bêtes, l’éducation est généralement donnée par l’environnement familial, quelquefois seulement par l’environnement naturel (par exemple, chez le poisson). Plus le niveau psychique d’un animal est élevé, et plus grande est la part de l’éducation dans son accomplissement final. L’agneau privé trop tôt de sa mère sera plus tard incapable de se reproduire. Le petit homme élevé dans un haras et frustré de l’imprégnation familiale ne peut que pencher vers le crétinisme physique et mental. Il fallait être fou et ignorant comme les théoriciens du nazisme pour imaginer que la supériorité spirituelle pût naître de rien, dans le désert de l’esprit et du cœur.

Aimé Michel

Notes:

(1) Les Animaux (Flammarion), Lecomte est on élève de Chauvin.

(2) Les Animaux, p. 50.

(3) Rémy Chauvin: Vie et mœurs des Insectes (Payot). Le comportement social chez les animaux (P.U.F.).