Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Ma douloureuse et prophétique enfance

Article paru dans Planète N°27 de mars / avril 1966

 

Il me suffit de fermer les yeux et de faire silence pour retrouver le petit garçon que j’étais cette brûlante après-midi de juillet, il y a quarante années. Qu’est-ce que le temps? Et les minutes qui passent, où vont-elles? C’étaient mes premiers jours d’école. Une joie sans bornes m’habitait. Je revois mes petits camarades, je veux dire mes grands camarades, car c’est tels encore qu’ils m’apparaissent, solides dans leurs gros souliers à clous, le crâne ras, leur visage couleur de brique empreint d’une mystérieuse sagesse, leurs grosses mains calleuses qui, s’il le fallait, me prêtaient leur force pour franchir un ruisseau ou escalader un rocher.

Mais c’est moi surtout que je vois, avec cette allégresse toute neuve semblable à la chaleur d’un pain sortant du four; tous les instants de ma vie, depuis le réveil matinal jusqu’à la chute du soir dans le puits des songes, n’étaient que promesses furieuses et espérances comblées, et cela depuis un temps infini, cinq ans, me disait-on.

Et puis il y eut cette brûlante après-midi d’été. Pour la dernière fois de ma vie, je jouai. Pour la dernière fois, j’eus conscience d’appartenir aux choses, et que les choses m’appartenaient. Le maître ayant décidé de faire la classe en plein air, nous avions monté quatre à quatre les marches de la rue en pente jusqu’aux cerisiers du cimetière, au pied du rocher, et là, sagement assis en rond, dans le gazon de la petite prairie ombragée, nous écoutions notre leçon en silence. Oui, où sont-elles, les minutes qui passent? Car cette leçon-là, je n’aurai pas assez de l’éternité pour l’entendre. Je ne sais ce que nous disait le maître, et sans doute étais-je trop petit pour comprendre. Mais le son de sa voix n’a jamais depuis lors cessé de résonner à mon oreille. Il faudra, pour que sa leçon prenne fin, que je meure, si toutefois la mort abolit la mémoire. Est-ce d’ailleurs de mémoire qu’il s’agit? J’avais cinq ans. J’étais un enfant débordant d’énergie. Le maître parlait, et je l’écoutais en regardant l’ombre des feuilles sur ma main. Et soudain quelque chose en moi s’est effondré. Je n’ai plus vu le soleil, ni le gazon, ni l’ombre des feuilles sur ma main, ni ma main. Je n’ai plus été que douleur, et le son de cette voix, lointain, comme la fenêtre éclairée au fond du bois du Petit Poucet.

Quand le lendemain je retrouvai la lumière, ce fut pour découvrir la solitude. Je voulus bouger la main et ne pus pas. Ni la main, ni le bras, ni les jambes, ni la tête, ni rien. Je n’avais plus rien de tout cela. Ce qui la veille était un corps, maintenant n’était plus que douleur. Une douleur compacte énorme et immobile, comme un fauve en digestion. Un fauve noir, d’une patience et d’un poids infinis, s’était couché sur moi et dormait. Je pouvais hurler: je hurlai. Tout ce qu’il en résulta fut le visage de ma mère penché sur moi, bouleversé.

— Il s’est éveillé, dit-elle.

Et mon père aussi fut là. Tous les miens étaient là, mes frères, ma sœur, ma vieille chatte même. Mais le fauve noir, lui, n’avait pas bougé: mon corps m’avait abandonné à lui. Ceux qui m’aimaient ne pouvaient que se pencher sur moi, me plaindre, me dire qu’ils m’aimaient: j’étais seul, irrémédiablement, livré à mon épouvante et à ma douleur. Quand ma mère me prenait la main, je ne sentais pas son contact. Je ne sentais plus rien nulle part, excepté une douleur, qui était partout, toujours égale à elle-même.

Cela dura des mois, puis des années pendant lesquelles la douleur changea quelque peu de nature, abandonnant mon corps pour s’installer plus au fond de moi comme ma propre substance, me révélant peu à peu le sens du jamais plus qui, chez les autres hommes, accompagne après l’accomplissement d’une vie le déclin du vieillard. Jamais plus je ne monterai quatre à quatre les marches de la rue. Jamais plus je ne grimperai aux arbres. Jamais plus je ne partagerai les jeux de mes petits copains. Jamais plus…

Je ne raconte pas cela pour apitoyer: en fait, j’ai de nouveau grimpé dans les arbres, et même dans les montagnes, et, s’il est vrai que je n’ai plus jamais partagé les jeux de mes petits copains ni plus tard ceux des hommes de mon âge, j’en ai, ma foi, inventé de plus drôles et je ne regrette rien. Que ceux chez qui ces lignes ont éveillé la pitié s’en aillent visiter l’hôpital des Enfants malades ou n’importe quel centre d’accueil de l’Assistance publique: ils y trouveront pire. Pour moi, cette expérience atroce (elle le fut, c’est vrai) eut un résultat dont mon âme resta plus que mon corps marquée et qui valait d’être payée: c’est que j’ai traversé les yeux ouverts, en pleine conscience, le paradis perdu des vertes années. L’enfant est un somnambule. Le rêve qu’il vit, il n’en découvre le merveilleux qu’en s’éveillant, quand tout ce qu’il en garde se réduit à un mirage qui s’éloigne. Il n’a ensuite pas assez de sa vie pour épuiser un souvenir de plus en plus vague et déchirant à mesure qu’il se mue en absence. Quel amour défunt n’est pas une image de l’enfance perdue? Quand Rousseau vieillissant écrit ses Confessions, c’est avec son enfance qu’il nous touche. N’est-ce pas parce que l’écho qu’elle éveille en nous, nous ne nous lassons pas de l’entendre?

De même qu’au fond de certains songes nous ouvrons les yeux, à travers je ne sais quelle porte transparente, sur un envers inaccessible et sacré de nous-mêmes, de la même façon notre enfance un instant ressuscitée à l’âge adulte nous livre — trop tard — à l’émerveillement d’avoir été. La plupart des hommes confondent cela avec le bonheur et soupirent sottement qu’alors ils étaient heureux, comme s’ils pouvaient le savoir. L’enfance est un songe: tout ce que l’on peut en dire n’est que souvenir de réveil. Si le mécanisme du réveil efface quelque chose d’essentiel, nous n’en saurons jamais rien. À moins qu’une péripétie particulière provoque l’éveil au fond même du songe, et que ce songe continue de se dérouler devant les yeux ouverts. Et c’est précisément là ce qui m’advint à l’âge de cinq ans: je m’éveillai au fond du rêve par la grâce du virus de Salk. Immobilisé dans mon lit, paralysé des pieds jusqu’au cou, j’ai vu se dérouler en pleine lumière devant moi et en moi la longue, l’interminable fantasmagorie de l’enfance.

Je me suis levé de mon bureau et j’ai marché jusqu’à la fenêtre. Il est huit heures du matin. Derrière la vitre, le vent hurlant emporte la neige en rafales. Il fait moins douze. De l’autre côté du vallon, cinq petites silhouettes noires progressent lentement à travers la tempête dans le jour naissant. Ce sont les enfants du hameau qui vont à l’école, petits devant, grands derrière. Les mains aux poches, le cache-nez claquant horizontalement comme un drapeau, la neige jusqu’au ventre, un tourbillon plus épais les ensevelit parfois pendant quelques secondes, mais je sais qu’ils ne ralentissent pas leur marche. À huit heures trente, tous seront là, ceux des hauts hameaux comme ceux du village, docilement rangés devant la porte de l’école, attendant qu’on leur ouvre. Quelques-uns auront ramé près d’une heure dans l’épaisse couche blanche, et parmi eux des bambins de six ans. Ils seraient bien étonnés d’apprendre que ce qu’ils font est extraordinaire. Extraordinaire? Pourquoi? Ne le font-ils pas matin, midi et soir, et pendant tout l’hiver? Mon fils fait partie de la petite troupe. Quand, à midi et quart, il rentrera pour déjeuner, les seuls épisodes de la matinée dont il se souviendra concerneront la classe.

— Et la neige?

— La neige? Ah, oui, il y avait de la neige.

Mais comment aurait-on l’idée d’en parler? Cela fait partie du décor inanimé, c’est-à-dire, au fond du songe, de ce qu’il y a de plus enfoui dans le sommeil originel. Derrière le père et la mère tout-puissants et infaillibles, les choses n’ont pas encore révélé leur présence propre, puisque toutes elles obéissent à papa et maman, y compris la neige, bien entendu. Quand elles apparaîtront devant les yeux de l’adolescence, elles auront été depuis longtemps vaccinées de leur étrangeté par le langage et toutes les idées implicites que ce langage véhicule. Ainsi le sommeil de l’enfance introduit-il celui de l’âge mûr. Les «explications» apprises en dormant entretiennent dans la conscience éveillée les mécanismes du sommeil. À l’âge de mon fils, je savais bien, moi, que la neige n’était à personne, et qu’elle est infime, la part des choses dont on peut changer le cours. Allongé dans mon lit, ayant retrouvé la sensibilité mais non le mouvement, j’avais appris à endurer la mouche qui vient marcher sur votre visage et qui revient aussitôt quand quelqu’un, appelé, la chasse. S’il en était ainsi des mouches, que dire alors des étoiles que je voyais, à travers ma fenêtre, lentement tourner au cours des nuits, tandis qu’autour de moi, tout, sauf moi, dormait? Seule ma pensée n’obéissait peut-être qu’à moi, sous la réserve cependant qu’il n’était pas en mon pouvoir d’en arrêter le cours. C’était mon unique jouet, et le fait que je n’en connusse ni le secret ni le mode d’emploi, quoique j’en eusse la pleine disposition, me paraît maintenant, après coup, la définition même de la condition enfantine.

L’enfant fait et pense ce qu’on lui apprend et ce que lui dicte son instinct. Mais de ce qu’il pense, qu’exprime-t-il? Rien. Parce qu’il ne connait pas encore l’emploi du langage? C’est ce que s’imagine volontiers notre paresse, oublieuse de ce que peut être une pensée informulée, j’entends: presque intégralement informulée. Si, par quelque improbable technique, on parvenait à injecter un langage d’adulte à un enfant de cinq ans, je dis en connaissance de cause que ce langage ne servirait à rien qu’à déclencher de vains mécanismes sans permettre d’exprimer quoi que ce soit. C’est que la pensée enfantine est celle de l’espèce humaine, non celle d’une culture, et que les cultures les plus avancées n’ont qu’à peine entamé l’exploration de l’homme. Quand je fais le silence pour laisser resurgir en moi le petit garçon qui regardait tourner les étoiles, ce que je retrouve, c’est inexprimable. Les mots de silence, de beauté, de recueillement, d’amour et de désespoir ne sont que des trompe-l’œil tout justes bons à recouvrir d’idées vraisemblables une certaine situation. Je n’étais ni désespéré ni recueilli; tout cela doit s’apprendre et je ne savais rien. Le mot le plus vrai sur ma situation d’alors   — celle d’un enfant éveillé de son songe — m’a été dit un jour par Cocteau: «Nous tombons tous de notre enfance; toi, tu t’es brisé en tombant.»

Ce qui, en effet, était brisé, c’était la mécanique protectrice qui retient le petit homme de s’éveiller avant la fin de sa trajectoire. Sur cette trajectoire, j’avançais, moi, les yeux ouverts. Et ce que je voyais est encore présent en moi. Je suis entré dans l’adolescence, puis dans l’âge mûr sans jamais sortir de l’enfance. L’infirmité du langage, inventé par les adultes pour la pensée adulte, ne permet certes d’exprimer que cette pensée-là: l’enfant en moi reste et restera à jamais muet. Mais parce qu’il est là, toujours conscient que ce qu’il exprime n’est qu’un aspect des choses et que le langage a été donné aux hommes pour dissimuler leurs pensées, j’ose dire qu’une certaine attention vigilante à l’inexprimable, à l’invisible, à l’improbable et au non-humain ne cessera jamais de m’habiter. Quand on a une fois éprouvé que la première inclination des mots est d’inventer des cohérences superficielles, on ne cesse plus de se méfier des mots et des faciles évidences qu’ils servent à notre paresse.

Il est nuit, et tout le monde repose dans la grande maison. La chambre où je veille en réfléchissant à tout cela est située entre la salle de bains où dort le dernier-né, âgé de cinq mois, et un long couloir tortueux au bout duquel un ménage ami s’est installé pour quelques jours. Les bruits, pour arriver chez le bébé endormi, passent par chez moi. Il ne peut rien entendre que je n’entende. Autour de la maison, c’est le grand silence de la neige et de la forêt.

Nos amis ont une petite fille d’un an qu’agite en ce moment un peu de fièvre. De temps à autre, elle pousse un bref et presque imperceptible gémissement. Je ne l’entendrais pas si je n’avais pas l’oreille exercée du père de famille. Je sais pourquoi elle gémit: c’est que la fièvre excite en elle des phantasmes et qu’elle se retourne dans son berceau pour les chasser. Mais pourquoi suis-je si attentif à ses plaintes? Chaque fois que l’une d’elles me parvient, il me semble que je l’attendais, l’oreille tendue, depuis une seconde ou deux. Intrigué, je laisse là une pointe Bic et dirige mon attention vers les bruits du couloir. En vain. Je ne remarque rien de particulier. Tout est silencieux.

Et soudain je comprends: chaque plainte de la petite fille est annoncée, une seconde ou deux avant, par un soupir du bébé qui dort là, derrière la porte de la salle de bains. Je retiens mon souffle. Vingt fois peut-être en une demi-heure, l’incroyable synchronisme se déclenche. Un soupir derrière la porte et, une seconde ou deux plus tard, le gémissement de la fillette. Comment expliquer cela? Entendrait-elle le bébé dans son sommeil? Je sors dans le couloir et referme la porte. Impossible; même l’oreille collée à la cloison, je n’entends rien. Et de cette cloison jusqu’à la fillette, il y a un escalier, quatorze mètres de couloir et une lourde porte de chêne. Comment un soupir de bébé pourrait-il atteindre son oreille à travers trois portes closes?

Pourtant le fait est là: entre ces deux enfants qui dorment quelque chose de fantastique est en train de se passer. Fantastique à notre esprit d’adulte, s’entend — car eux qui sont plongés dans le mystère en traversent la vague sans y prendre garde. Le rêve fiévreux de la fillette atteint et stimule, d’une certaine façon que rien dans notre actuelle connaissance de l’univers ne nous permet d’imaginer, le cerveau endormi du bébé de cinq mois. Et ce sont nos enfants. Et nous-mêmes fûmes ce qu’ils sont. J’avais cinq ans lorsque la conscience d’être s’éveilla en moi, et déjà tout cela était loin: de quel désir forcené j’ai parfois souhaité sentir par le corps des autres, jouer, remuer par lui, moi qui ne pouvait que regarder! Mais je n’ai jamais soupçonné que la possibilité de réaliser ce vœu dormait au fond de mon cerveau.

J’écoute le bébé dormir et m’émerveille de savoir tout cela si simple, quoique provisoirement hors de notre atteinte. Quand je l’entends soupirer, je lève le doigt, l’oreille tendue vers le couloir. Et infailliblement, la plainte douce, naturelle monte du fond de la maison silencieuse. Un jour, la science connaîtra et domestiquera cela. La voie royale vers notre enfance ensevelie s’ouvrira devant nous, libérant une surhumanité scellée avant que d’être découverte. Ne serait-ce point là, par hasard, ce que voulait dire Jésus quand il exigeait que l’homme nouveau devînt «semblable à ces petits enfants»? L’enfant qui ne sait pas, et pour cause, séparer le cœur de la raison, ne serait-il pas, par hasard, la préfiguration de l’homme futur? Et le prochain seuil de la pensée, après le règne de la raison seule dont nous voyons maintenant le triomphe, ne serait-il pas l’intégration de la morale dans la science?

L’enfant préfigure-t-il ce que sera l’homme du futur?

Je sais que l’on peut discuter. Une thèse classique veut que l’enfant récapitule le passé de l’humanité, comme le fœtus récapitule l’évolution biologique. On reconnaîtrait dans les étapes psychologiques de l’enfance celles de l’espèce humaine depuis les cavernes jusqu’à nous. L’enfant n’aurait donc rien à nous apprendre, et tout retour de l’adulte à ce qu’il fut d’abord serait par définition régressif.

Et cependant les biologistes savent que le bébé-singe est plus près de l’homme que le singe adulte. C’est un fait bien connu que, par rapport au singe, l’homme présente un aspect nettement infantile: l’homme et le bébé-singe ont tous deux le crâne plus développé, par rapport à la face, que le singe adulte; chez l’un et l’autre le rapport de la masse encéphalique à la masse totale du corps est plus élevé, le système pileux est moins développé, etc.

La psychologie du bébé-singe elle-même est nettement plus humaine par son goût de l’activité gratuite et exploratrice, ou si l’on veut, du jeu[1]. Aussi a-t-on pu dire, par boutade, que l’homme est un singe néoténique[2]. Mais si, dans l’évolution des primates (dont nous sommes), l’enfant d’une espèce préfigure l’adulte de l’espèce suivante, nos enfants à nous nous donnent bien, comme je le disais à l’instant, une idée de ce que sera l’homme de demain. Et cela ne contredit en rien l’hypothèse qui rapproche l’histoire de l’enfance de celle de l’humanité primitive: l’enfant, dans son assimilation de notre culture à nous, récapitule les cultures passées; il préfigure l’avenir par ses possibilités non développées par notre culture. Il est le passé en tant qu’il travaille à nous rejoindre; il est l’avenir en tant qu’il échappe à notre culture actuelle. L’exercice de notre logique a refoulé au fond de l’inaccessible inconscient nos pouvoirs paranormaux innés. Parce que son cerveau malléable n’est pas encore passé au laminoir, l’enfant nous donne parfois spontanément le spectacle de facultés qui seront peut-être les nôtres dans un prochain millénaire, ou plus tard.

Les deux enfants échangeaient leurs rêves, ou bien, à deux, n’en faisaient qu’un. Est-ce possible? À cette question, il n’existe qu’une réponse: si c’est vrai, c’est possible. Et le devoir de la science n’est pas de dire si c’est possible ou non — car au nom de quoi rendrait-elle ce verdict? — mais bien de rechercher si c’est vrai et, dans ce cas, de l’étudier. C’est bien d’ailleurs ce qu’elle fait, car elle est arrivée aux rêves conjugués par le biais inattendu de l’électro-encéphalographie animale. Au laboratoire de Pathologie générale de la Faculté de médecine de Lyon, l’équipe du professeur Michel Jouvet a remarqué que les rats de laboratoire d’une même colonie ont tendance à synchroniser leurs rêves. Les aiguilles de l’électro-encéphalographe marquent le déclenchement simultané des ondes rapides de la phase paradoxale (le rêve) chez les rats de la colonie. Il ne s’agit plus là d’un vague témoignage, mais d’une expérience[3]. Pourquoi, dès lors, ce qui s’observe chez le rat serait-il impossible chez l’homme? Que si l’on m’objecte qu’il s’agit d’une prouesse de rat, je répondrai que je serais bien aise de réaliser à volonté cette prouesse-là, et de vivre, parfois, le rêve d’un Shira ou d’un Léonov dans l’espace, par exemple.

Peut-être ce don de l’enfant de s’identifier à la pensée d’un autre explique-t-il l’irrésistible confiance qu’il nous témoigne: lui seul perçoit directement la présence de l’amour. Les cinq silhouettes noires que je voyais tout à l’heure progresser dans la tempête, qu’est-ce donc qui les animait, sinon la confiance? Avant le départ, la maman avait passé en revue les souliers, les boutons et les gants, serré les foulards, enfoncé les toques, assuré l’économie des oreilles et des nez dans les emmitouflages: donc, tout était dit, et il ne restait plus, comme ils disent, qu’à foncer: ce qu’ils font sans arrière-pensée. L’adulte ne cesse de se demander s’il n’est pas dupe. Doit-il croire à cet amour qu’ ‘on lui montre? Éternelle sophistication, thème toujours renouvelé de la littérature universelle, objet même de l’ultime inquiétude sur le lit de mort. La confiance spontanée de l’enfant, sa certitude d’être aimé, c’est là notre paradis perdu.

Ah, Dieu! s’il était vrai que notre enfance fût une promesse, s’il était sûr que nous sommes jusqu’à cinq ou six ans ce que nous serons dans quelques siècles ou quelques millénaires, n’aurions-nous pas là de quoi justifier toutes les marches dans la tempête? Mais peut-être notre lucidité d’adulte est-elle le prix qu’il faut payer dans le grand froid de la raison, notre seul guide.

Toutes les grandes actions des hommes ont d’abord été des rêves d’enfant. Voyez la conquête de l’espace. Elle est condamnée par les sages. Les prix Nobel américains ont adressé au président Johnson un appel affirmant qu’elle ne présente qu’un intérêt scientifique mineur. Les économistes la jugent ruineuse. La plupart des astronomes (point tous, il est vrai) affirment que l’on ne trouvera rien d’intéressant dans le système solaire et que le voyage jusqu’au étoiles est impossible. Alors? Alors, il y a cette fureur secrète d’y aller quand même qui anime des centaines de milliers d’hommes, en Amérique et en Russie, parce qu’ils lurent un jour De la Terre à la Lune. On aura compris la fusée Saturne V (108 mètres de haut, poussée du premier étage 3’400 tonnes, quelques centaines de milliards de francs), et l’on cessera, comme le faisait naguère encore Giono à la télévision, d’en appeler au bon sens des promoteurs, quand il sera admis par tous qu’elle n’est rien d’autre qu’un gigantesque joujou, et qu’on ne fait tout cela que parce que c’est prodigieusement amusant.

— Mais est-il raisonnable que la fine fleur des techniciens de l’humanité passent leur vie à s’amuser, plutôt qu’à faire œuvre utile?

— L’homme n’est peut-être apparu que par le refus du bébé-singe de devenir adulte. Si donc les esprits qui sont le fer de lance de la pensée terrestre commencent de refuser de devenir des hommes…

Mais ai-je besoin de conclure? La fusée Saturne témoigne à sa façon qu’un homme néotique est en train de germer parmi nous au sein de la sélection la plus avancée de l’humanité. «Si vous ne devenez pas semblables à ces enfants, vous n’obtiendrez jamais le royaume des cieux.» Voilà un mot que von Braun a parfaitement compris, semble-t-il.

L’enfance n’est pas un paradis perdu, mais à chercher

Que, d’ailleurs, il existe chez l’enfant une ardeur à franchir toute borne établie, qui le niera? Ce que nous avons oublié, nous, les adultes, c’est jusqu’où peut aller cette ardeur, en nous plus ou moins éteinte. L’histoire nous rapporte des cas de mouvements collectifs d’enfants dont il faut regretter que le mystère n’ait pas encore été mieux étudié. Par exemple, les deux croisades d’enfants au début du treizième siècle. En 1212, un jeune berger du nom d’Étienne se met à prêcher la croisade. En quelques mois, il rallie environ trente mille enfants qui descendent à travers la France jusqu’à Marseille où des armateurs leur proposent de les transporter gratuitement en Terre sainte. Les trente mille enfants embarquent. Les armateurs alors traversent simplement la Méditerranée pour les vendre aux marchands d’esclaves arabes. La plupart périrent. Quelques-uns seulement rentreront longtemps après. Mais au même moment où Étienne rassemble ses trente mille compagnons en France, un autre enfant du nom de Nicolas prêche également la croisade en Allemagne. Ils sont bientôt vingt mille de l’autre côté du Rhin, qui eux aussi descendent vers le sud, franchissent les Alpes, traversent l’Italie jusqu’à Gênes où ils cherchent à s’embarquer. Plus heureux que leurs petits camarades français, ils n’y réussissent pas et se dispersent.

Que se passa-t-il en cette année 1212 dans la cervelle des enfants? Comment expliquer ces cinquante mille bambins rompant soudain irrésistiblement leurs attaches et descendant comme un torrent vers la mer? Et pense-t-on à la persévérance, à la somme d’héroïsme, de sang et de larmes que coûtèrent ces équipées? Sur les autres croisades, les historiens peuvent gloser: il y a les intérêts économiques, les raisons politiques, etc. Mais des enfants?

Nous écoutons leur bavardage d’une oreille distraite, nous leur faisons parfois l’honneur de partager leurs jeux, nous les promenons le dimanche, nous leur donnons des fessées, et c’est ainsi depuis toujours. Les mots enfantin, puéril, infantile ont dans toutes les langues une résonance péjorative. Ils sous-entendent l’inachèvement: l’enfant n’est qu’un homme incomplet, un homme sans sérieux, sans volonté ni raison. Nous ne pensons jamais que, ces qualités étant celles que l’on attend d’un adulte, la constatation de leur absence chez l’enfant ne fait que traduire l’impuissance de l’esprit à sortir de lui-même et à juger de rien autrement que par rapport à soi. Certes, il est vrai que l’oiseau n’a pas de bras: mais c’est qu’il a des ailes. Et que la marche n’est pas son fort. Mais il vole. Si nous consentons à nous attarder un instant à ce que l’enfant a et que nous n’avons plus, plutôt que de ne voir toujours en lui que ce qu’il n’a pas encore, eh bien! je crois que nous sommes obligés d’admettre que ce petit être qui nous tient, nous, les adultes, pour des dieux, représente ce que la Terre a fait de plus haut et de plus précieux dans l’ordre de l’esprit.

Nous sommes des adultes du XXe siècle. Mais l’enfant du XXe siècle est déjà l’enfant de l’an 3000. L’ethnologue Vellard recueille dans la forêt amazonienne une petite Indienne abandonnée, enfant d’une tribu de culture paléolithique. Emmenée en Europe, la fillette préhistorique fait de brillantes études et devient à son tour ethnologue. L’enfant à qui vous tirez les oreilles se trouverait sur-le-champ de plain-pied avec l’homme de l’espace, votre arrière-petit-neveu, qui vous tiendrait, vous, pour un irrécupérable sauvage.

Il n’est d’ailleurs que d’être un peu attentif à ce qui s’agite dans l’âme de l’enfant pour y voir le prodige quotidien à la recherche de lui-même.

Nicky Louwerens, assistante à l’université d’Utrecht, Van Bussbach, inspecteur hollandais de l’Enseignement, mettent au point une batterie de tests pour déceler d’éventuelles communications télépathiques de maître à élèves dans les écoles primaires des Pays-Bas: ils font plus de trente mille expériences qui concluent à la constance de ces communications. Ces expériences sont reprises aux États-Unis, en Australie et dans d’autres pays avec des résultats identiques: une part impossible à évaluer de l’enseignement dispensé dans les écoles emprunte les voies paranormales du transfert télépathique.

Et ce n’est là qu’un fait entre cent autres. Je connais plusieurs personnes qui ont eu pendant toute leur enfance le don de visualisation intérieure absolue. Certains ont pu le garder toute leur vie. C’était le cas du calculateur prodige Lidoreau (et probablement le secret de son don). C’est le cas de mon ami Gervais Blanc, qui passa son enfance à visiter des paysages imaginaires dont tous les détails lui étaient aussi clairement visibles que s’il s’y était réellement promené.

Ces paysages pouvaient s’étendre indéfiniment, mais restaient indélébiles. Ils comportaient des personnages aussi nombreux que dans la vie réelle, avec leurs attitudes, leurs gestes, leurs comportements particuliers. Le petit Gervais pouvait passer une après-midi à examiner le costume d’un seul de ces personnages, ou le feuillage d’un arbre. Quoiqu’il maîtrisât généralement tout cela comme s’il se fût agi d’un jouet, il lui arriva cependant une fois, pendant la fièvre d’une maladie, d’assister à l’hallucinante révolte de son univers imaginaire. Épilogue: Gervais Blanc est maintenant ingénieur photographe, et ses inventions sont en train de transformer l’industrie de la carte postale.

Citerai-je d’autres exemples? Ils rempliraient un livre. Un de mes amis, musicien célèbre, amène un jour ses enfants visiter le palais de Versailles. Le plus jeune, un bambin de quatre ans, déclare soudain très calmement:

— J’étais là avant, quand j’étais grand.

Et le voilà qui commence à guider sa famille médusée: on monte par ici, on tourne par là, là-bas, derrière, il y a ceci et cela, etc. Tout semblait lui être familier. D’où tenait-il cette connaissance de Versailles? L’avait-il visité en rêve? Ou bien faut-il prendre cet enfant au mot et admettre que nous n’avons pas encore commencé d’entrevoir ne fût-ce que le commencement des choses?

À ces questions, l’enfant que je fus et que je porte encore en moi ne sait pas répondre. Il ne le sait pas parce que ce qu’il voit en lui ne porte de nom dans aucune langue. S’il est vrai, comme le disait Piéron, que l’usage du cerveau se conquiert par le long effort historique de la culture, la conquête du cerveau de l’enfant n’a pas encore commencé. Notre système éducatif ne vise qu’à faire de l’enfant un adulte; il est, comme son nom l’indique, une é-ducation, une conduite hors de l’enfance. Peut-être l’éducation de demain sera-t-elle une inducation.

C’est ce qu’Arthur Clarke laissait entendre dans son admirable roman les Enfants d’Icare[4]. Mais Clarke, pessimiste, n’imaginait cette révélation de l’enfance à elle-même, aboutissant à la transfiguration de l’homme, que par le truchement d’une intervention extra-terrestre: à partir d’un certain niveau, selon lui, la métamorphose de l’humanité devrait être assumée par le psychisme cosmique, de toute éternité arrivée à son sommet dans les immensités sidérales. On peut penser aussi que l’homme défrichera peu à peu en lui-même, par le seul effort conjugué de sa science à sa conscience enfin conjuguées, le chemin de son propre dépassement. Peut-être enfin, et c’est là mon opinion personnelle, l’accès à la communauté cosmique devra-t-il être d’abord intellectuellement et moralement mérité par nous, puis achevé par la pensée extra-terrestre.

Et s’il en est ainsi, cette part de nous-mêmes que nous appelons notre enfance n’est pas un paradis perdu, mais à chercher, prescience et non nostalgie, lumière devant nous et non derrière.

Si vous ne devenez semblables à ces enfants…

Aimé Michel

Notes:

[1] Voir par exemple, dans l’Évolution biologique, de Cuénot et Tétry, les paragraphes consacrés à l’évolution des primates, ainsi que l’article néoténie. Sur le passage du primate tertiaire à l’homme, consulter, dans l’Encyclopédie Planète: D’où vient l’humanité?, ou, pour une étude approfondie, les ouvrages de M. Piveteau: Traité de Paléontologie humaine (Masson) et l’Origine de l’homme (Hachette).

[2] Un singe néoténique. Néoténie: persistance de caractères infantiles à l’état adulte. La néoténie s’observe plus fréquemment chez les espèces peu évoluées.

[3] Michel, Stevens et Moufang: le Mystère des Rêves (Encyclopédie Planète).

[4] Arthur C. Clarke: les Enfants d’Icare (Le Rayon Fantastique).

 

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Conte de Noël: jamais plus…