Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les invectives de Diogène

Ma lyre et moi

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n°81 de mars 1973

 

Vous me croirez si vous voulez, mais j’étais en train de jouer de la lyre.

Or, j’ai horreur de cet instrument. Le seul instrument que je supporte est la corne de brume. Circonstance aggravante, j’étais assis dans la position du lotus sur une étagère de l’épicier, entre deux piles de fromages: à gauche des livarots, à droite des pont-l’évêque. Oh! Je sais qu’on ne me croira pas, mais la vérité, c’est la vérité.

Chez l’épicier, donc, assis dans la position du lotus et lyre en main, je jouais inlassablement un air d’une navrante banalité. Cet air navrant, j’aurais pu le sauver peut-être en modulant en ré mineur (avec un do dièse) dans la quatorzième mesure. Hélas! en dépit de mon application, c’était toujours l’accord de fa qui sortait. Dans mes efforts pour caser le do dièse, je me tournais chaque fois sur la gauche, l’œil mi-clos, avec cet air passionné qui sied aux virtuoses. Et chaque fois, au moment décisif, je fourrais mon nez dans le livarot. Or, le pathétique est difficile avec un livarot dans le nez.

Devant cette situation sans issue, je pris la seule décision raisonnable: je me réveillai.

Je me réveillai, et, grâce aux dieux, plus d’épicier, plus de lyre. J’étais dans mon tonneau, les mains et l’esprit libres. Et pourtant, vous me croirez si vous voulez, le navrant crincrin de la lyre, les livarots, les pont-l’évêque, ou plutôt leur parfum, étaient toujours là. Je me demandai un instant si, comme dans une nouvelle de Borgès, le rêve d’où je m’éveillais n’était pas un rêve dans un rêve. Mais non. Un coup d’œil sur les environs éclaira la conjoncture.

Ici, je dois prévenir le lecteur que mon rêve était de très mauvais goût. Je suis, comme on sait, un philosophe au cœur noble et à l’esprit élevé. Mais mon inconscient n’est pas à la hauteur. J’ai le surmoi vulgaire. Dans ce cas précis, j’en rougis de le dire, ce que mon surmoi avait transformé en une double pile de fromages, c’était un être humain installé non loin de moi sur le trottoir, côté livarot, et qui grattait inlassablement sa guitare d’un air morne, s’obstinant à passer à côté du ré mineur dans la quatorzième mesure. À la dix ou douzième reprise, je n’y tins plus.

- Do dièse! criai-je.

Il se tourna vers moi:

- Testigna? demanda-t-il sans cesser de gratter.

Je lui expliquai. Toujours jouant et sans se lever, il se tortilla sur le trottoir pour se rapprocher de moi.

- Intéressant, reconnut-il. Mais un dièse, c’est quoi au juste?

Je le rassurai: tout cela, les dièses, les bémols, les modulations, c’était très simple. Quand on savait gratter un peu comme lui, avec une méthode élémentaire et quelques heures d’attention, on apprenait très facilement les bases.

À ces mots, il s’arrêta net, posa son instrument et me considéra longuement d’un air écœuré.

- Tu voudrais me faire tricher avec mon art, c’est ça?

Et comme, perplexe, je me taisais, cherchant la tricherie:

- Tu voudrais que je me mette aux notes, au solfège, à tous ces machins castrateurs et culpabilisants inventés par des pères névrosés pour transférer leurs névroses à leurs enfants? Qu’au lieu d’exprimer ma spontanéité j’aligne des choses apprises? À quoi servirait de jouer si je ne faisais que régurgiter la culture des autres?

Je réfléchis avant de répondre.

- Monsieur, dis-je enfin, ce n’est pas pour me vanter, mais vous parlez bien.

- Je m’exprime, admit-il.

- Vous exprimez quoi, au juste?

- Mon moi.

Je regardai son moi. Il avait peut-être raison: inutile, le dièse.

- Vous exprimez votre moi en parlant et en jouant (si j’ose dire) de la guitare?

- Oui.

- Mais quand vous parlez, c’est la langue des autres? Castratrice? Culpabilisante? Un machin à bien se garder d’apprendre?

- Tout juste. Je veux dire: les règles, l’orthographe. C’est aliénant. C’est contraignant. Ça tue la créativité.

- Et les bébés, leur créativité? Quand ils disent aguigui et qu’on les reprend: «Non, pas aguigui, guitare»?

Cette idée le frappa. Il parut réfléchir.

- C’est sûr, dit-il. On les aliène. Faut les libérer, ces moufflets.

- Et vous, enfin? Quand vous jouez de la guitare, quand vous m’obligez à vous entendre, c’est votre culture, pas la mienne. Vous m’aliénez.

- De quoi, des menaces? On veut m’empêcher de m’exprimer?

Nous nous querellâmes. La foule qui passait fit le cercle, prit parti. Le ton monta. De la guitare on passa au prix du beurre, puis au Chili, puis au mariage des prêtres. Jugeant qu’à ce point la situation avait suffisamment mûri, je me retirai dans mon tonneau. Ce fut une belle discussion. Quand une douzaine de paniers à salade vinrent ramasser les blessés, je pus reprendre ma méditation ou je l’avais laissée. Et je n’en démords pas: le roi des instruments, c’est la corne de brume.

Diogène.