Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Mon village à l’heure archéologique (1)

(Revue Archéologia N° 4 – mai 1965)

 

Il y a en France pour le moins une centaine de milliers de villages et de hameaux. La plupart d’entre eux sont habités depuis la plus haute antiquité et c’est de ces hameaux et villages que tous ou presque nous venons, soit récemment, soit il y a un plus ou moins grand nombre de générations. Ils sont la racine profonde des 48 millions de Français. À partir de ce numéro, Aimé Michel étudiera l’un de ces villages, ni plus ni moins remarquable que n’importe quel autre. Et nos lecteurs seront étonnés de ce qu’une telle recherche peut révéler sur le passé lointain non seulement de la France, mais de tous nos vieux pays d’Occident, quand la curiosité et l’érudition sont animées par l’irremplaçable stimulant de l’amour.

C’est un village que je connais bien. Perché entre deux rochers à-pic surplombant de 600m le fond de la vallée, il ne compte que trente maisons dont quatre ou cinq seulement sont encore habitées. Comme on le voit de loin – il domine le lac de Serre-Ponçon, le plus grand lac de France, affirment les syndicats d’initiative, et je crois bien qu’ils ont raison – le touriste a tendance, pendant les mois d’été, à s’agglomérer sur sa petite place et sur les aires où jadis s’abattaient les fléaux, pour rechercher le coup d’œil et la photo que l’on montrera aux amis, pendant les veillées d’hiver. Au-delà du lac aux couleurs changeantes, au-delà du bassin de Gap, au-delà du Dévoluy et du vieux Chaillol, la ligne bleue des premières montagnes de l’Isère, à quatre-vingts kilomètres de là, définit sans la limiter la noblesse d’un horizon coupé par la grande muraille de l’Obiou. On se bouscule un peu aux bons endroits et devant le bistrot. On échange des plaisanteries. Puis on remonte dans les voitures, et l’on s’en va.

Et le silence descend sur les trente maisons, dans les ruelles désertes où poussent les orties. On n’entend plus à travers les toits d’ardoises et de mélèze que le vent de la vallée et les cris des hirondelles.

Ce village, je le connais bien, car j’y suis né. Au pied du clocher, dans le petit cimetière rempli d’herbes folles, plusieurs plaques portent mon nom. Sous celle-ci repose mon père. Sous celle-là, mon grand’père, et le père de mon grand’père, et son grand’père. Tous mes ascendants depuis Louis XIV sont là, dans cet enclos désert où je pense un jour reposer moi aussi. Et tout au long de l’étroite allée je reconnais les noms que portaient mes camarades d’école, précédés de prénoms également familiers, car les paysans se lèguent aussi leur prénom. Quand les touristes s’en vont, fleurant le pastis et l’essence, quelque chose me dit que tous ces morts aiment à sortir de leur tombe avec leurs beaux costumes du dimanche, leurs vieilles coiffes, leurs mains calleuses, pour se retrouver parmi les leurs. Je crois qu’ils sont encore là, qu’ils gardent les vieux murs, qu’ils errent dans ces champs arrosés de leur sueur, dans ces sentiers dont avant moi ils ont connu toutes les pierres et où, de génération en génération, ils ont vécu les mêmes printemps et les mêmes amours. Si je pouvais les voir, je sais que je les reconnaîtrais, car l’air de famille se perpétue à travers les siècles plus fidèlement encore que le nom. Je les reconnaîtrais à leurs yeux, à leur taille, à leur maintien, à la couleur de leurs cheveux, mais bien plus encore, peut-être, à une façon de parler, de rire, de se mettre en colère. Seuls changent les vêtements, la langue, ce qui vient des villes et n’atteint pas le cœur – la mode en un mot. Si la machine à remonter le temps me déposait près de la maison où je suis né et où lui se maria sous Louis XV, mon ancêtre Dominique serait un peu étonné de me voir apparaître avec ma canne et montre-bracelet, mais je sais de quoi nous parlerions après les quelques minutes de bavardages évasifs et courtois exigées par l’étiquette paysanne. Je lui demanderais si tel pré ne s’est pas éboulé cette année au moment de l’arrosage, si l’orage n’a pas rompu le canal à tel endroit toujours menacé, si le troupeau est déjà monté au pâturage. Je n’aurais qu’a laisser parler mes souvenirs d’enfance et faire écho aux propos mille fois entendus de mon père et de ma mère pour que ce Dominique, à travers l’arrière-petit-fils de son arrière-petit-fils, reconnaisse son propre enfant.

Ceux qui lisent ces lignes se demandent peut-être ce qu’elles viennent faire dans une revue d’archéologie. C’est qu’à côté de l’archéologie des pierres, je sais, pour la vivre depuis longtemps, qu’il existe une archéologie des âmes, et que la pensée des hommes est un marbre aussi dur, aussi rempli de signes que celui que les savants exhument en déchiffrant, en fouillant la terre.

Le citadin, quand il est coupé de ses racines villageoises, a de la peine à croire que le souvenir des hommes puisse être aussi riche de réalités passées que les nécropoles de Crète ou de Mésopotamie. Il a fallu un rêveur comme Schliemann pour croire que les poèmes d’Homère, transmis oralement pendant des siècles, aient pu être le véhicule d’événements authentiques et qu’il suffisait de se fier aux descriptions de l’Iliade, cette épopée villageoise, pour découvrir Troie et Mycènes. Ce qu’il fit, comme on sait, à la stupeur de ses contemporains.

Mais revenons à mon village. Ce qu`en voit désormais le touriste, c’est seulement son cadavre plus ou moins embaumé par la piété des derniers habitants: le Château, fort abandonné, l’église déserte, les maisons aux volets clos. Des générations qui ont vécu là pendant des millénaires, il ne reste qu’une dernière vague, une vingtaine de personnes en tout. Mais ces vingt personnes, sans le vouloir expressément, et souvent sans le savoir, gardent dans leurs propos quotidiens autant et plus de souvenirs et d’un passé bien plus lointain, que n’en révélera jamais la fouille sur le terrain.

Je parlais tout à l’heure du pâturage où l’on fait monter pendant les mois d’été tout ce qui n’est pas vache laitière. Depuis combien de temps cette prairie a-t-elle retenu l’attention des hommes? Peut-être une longue fouille dans les environs de la cabane fournirait-elle une indication.

On l’appelle dans le dialecte provençal, en usage ici: le plateau de Mouriaïa (l’accent tonique est sur le premier a). Et que signifie ce nom? Quiconque a la pratique du provençal comprend sur le champ que seule la première partie du mot est significative: Mour, le reste étant composé de deux suffixes. Il existe en provençal un mourré qui signifie nez. Or ce mot, nous dit le savant professeur Rostaing, spécialiste de l’étymologie des noms de lieux, est d’origine ligure et signifie montagne. Précisons bien, il signifiait montagne en ligure, c’est-à-dire il y a de cela vingt-cinq à trente siècles. C’est plus tard, par une symbolisation bien compréhensible, que ce mot qui signifiait montagne a pris le sens de nez. Bien. Mais en provençal (la langue de mon village) ce mourré qui signifiait nez, a fait le chemin inverse, ou à peu près: par image et plus précisément par métonymie (pour employer un mot savant) il a pris le sens de «pointe», «sommet pointu». La question qui se pose dès lors à propos du Mour de Mouriaïa est la suivante: vient-il du provençal avec le sens de pointe, sommet pointu, ou du ligure, avec le sens de montagne? Dans le premier cas c’est que le pâturage qu’il désigne a reçu son nom il y a quelques siècles, neuf ou dix au grand maximum. Dans le second, il faut remonter bien avant le provençal, avant les Romains, avant les Gaulois même, il y a quelque chose comme trois mille ans.

Eh bien, le problème est ici résolu aussitôt que posé, et cela pour deux raisons fort simples: d’abord parce qu’il ne s’agit nullement d’une pointe ni de rien de semblable, mais d’un plateau légèrement incliné vers le couchant. Le sommet le plus proche est à une heure et demie de marche de là, séparé du plateau du Mouriaïa par toute une série de lieux-dits dont certains, d’ailleurs, sont ligures et même pré-ligures.

Mais la deuxième raison est encore plus convaincante: c’est qu’on appelle indifféremment le pâturage Mouriaïa ou la Montagne! Autrement dit, depuis trente siècles, les villageois ont non seulement gardé à ce pâturage le même nom, mais quand le nom n’a plus eu de sens dans

Il y a d`autres exemples encore plus frappants.

La fenêtre de la chambre où je suis né donne, vers le couchant, sur une curieuse petite montagne au sommet plat appelée Clos-la-Cîme. On accède à ce sommet en une heure environ depuis le village de Charamel, à travers une futaie de pins, puis de mélèzes, et enfin par de vieux prés et d’antiques champs maintenant abandonnés et envahis par les arbres, mais où j’ai encore vu, dans mon enfance, jaunir les dernières moissons. Étranges moissons, sur un sommet de montagne à 1600 mètres d’altitude. Mais Clos-la-Cîme n’est pas une montagne alpine. Elle évoque plutôt ces plateaux magiques et fabuleux décrits par Henri Bosco et Jean Giono, en dépit des précipices qui la bordent de façon continue vers le sud et le couchant. Le promeneur n’a pas de mal à y découvrir les traces d’un très ancien travail humain et notamment les énormes talus de terre arable que le provençal appelle «ribes» et que chaque labour annuel fait monter d’une fraction de centimètre à la limite inférieure des champs. Il semblerait même, à certains indices, tels que convergence de vieux sentiers, herbe plus verte, terrain curieusement bosselé, qu’un village eût jadis existé près de la source qui jaillit à quelque vingt minutes du sommet, au creux d’une courbe verdoyante nichée sur son flanc oriental, et où n’existe plus qu’une cabane pastorale.

Examinons maintenant le nom de cette montagne. Clos, en provençal, signifie plateau, champ plat (il faudrait d’ailleurs l’écrire clot avec un t, car le féminin est cloto, et dans les Alpes, clota). Clos-la-Cîme signifie donc le champ sur le sommet. Ce champ sur le sommet était encore, il y a une cinquantaine d’années, le principal revenu des paysans de Charamel qui y trouvaient l’essentiel de leurs surfaces cultivables. À Charamel même (je parle du village et non de ses hameaux inférieurs, plus verdoyants) la terre est décharnée, faite de schistes pauvres et ravinés. Or, selon les spécialistes, ce Charamel serait le nom ligure Calm-elu, le même calm qui a donné ailleurs dans les Alpes tant de Chalp, de Chaup, et même Chaux (La Chaux-de-Fonds, en Suisse, par exemple). Et les lieux ainsi désignés sont tous des plateaux montagnards. Quant au suffixe, elu, il correspond au qualificatif fabriqué à partir de Calm, si bien que Calm elu signifie le champ du Haut Plateau. Il y a deux ou trois mille ans, quelques aventuriers ligures défrichèrent Clos-la-Cîme et le village formé par leurs familles porte encore le nom qui lui fut alors donné. Ou peut-être ces Ligures ne furent-ils que les usurpateurs de lieux déjà occupés par d’autres et dont ils se contentèrent de prendre la place? Quoiqu’il en soit, à quelques kilomètres de distance du plateau de Mouriaïa au nom ligure constamment traduit pendant tant de siècles, les villageois de Charamel ont, eux aussi, sans le savoir, gardé le souvenir de leurs origines lointaines.

Douterait-on encore? Voici ce qui fait la liaison entre Mouriaïa et Charamel. J’ai dit que Mouriaïa était le plateau pastoral de mon village. Si, après l’avoir parcouru vers le sud, on prend le petit sentier qui serpente en montant doucement sur le flanc de la montagne, on arrive après une vingtaine de minutes de promenade sous les pins à un deuxième plateau ressemblant comme un frère à celui de Mouriaïa, quoiqu’il soit un peu plus haut et un peu plus vaste: c’est le pâturage d’été du village de Montclar qui s’appelle La Chaup. C’est donc là aussi un de ces plateaux baptisés Calm par les Ligures. Et de même qu’à Saint-Vincent, mon village, on appelle le plateau indifféremment Mouriaïa ou la Montagne, à Montclar, on l’appelle soit la Chaup, soit le Plateau. Est-ce assez convaincant? À Charamel, comme à Saint-Vincent, comme à Montclar, vingt-cinq à trente siècles de tradition orale ont, de père en fils, transmis fidèlement tous ces vieux toponymes en mêmes temps que leur signification.

Ce qui est émouvant ici, autant que la fidélité, c’est le fait que la tradition ait été assurée par un si petit nombre d’hommes. Car si le souvenir des héros troyens et achéens a eu comme véhicule la mémoire de peuples de plusieurs millions d’hommes, ici, dans la montagne provençale, le souvenir villageois ne fut jamais transmis que par des groupes humains de quelques centaines d’individus seulement. Au moment de sa plus grande prospérité, au XVIIIe siècle, mon village n’avait pas trois cents habitants. Ce sont quelques dizaines de familles qui ont transmis ces noms à travers une période de temps qui a vu l’apogée et la mort de l’Égypte, de la Crète, de la Perse, la naissance et la fin d’Athènes, celle de Rome, l’arrivée et la chute de la civilisation gauloise, la christianisation de l’Occident, et jusqu’à l’âge des fusées.

Dans plusieurs cas précis on a même la preuve que ce temps immense a pu être franchi par un nom que deux ou trois familles seulement se répétaient de génération en génération.

Voilà par exemple le nom ligure de Dramonasc, porté par un hameau de trois maisons situé sur l’autre versant de la vallée, en face et en amont de Saint-Vincent. L’endroit, admirable, est un petit plateau verdoyant bordé au nord par une abrupte muraille tombant de plus de 200 mètres, et sur tous les autres côtés par d’infranchissables précipices dévalant vers le fond de la vallée. Un proverbe local affirme que Dramonasc est de ces coins où l’on doit attacher la marmite quand on la met à bouillir si l’on ne veut pas la voir rouler jusqu’à l’Ubaye, c’est-à-dire à une heure de marche plus bas. Il n’y a pas place sur ce plateau pour plus de trois familles. Y en eut-il même toujours trois? Et pourtant le beau nom composé ligure de Dramonasc désignant ce hameau a traversé les siècles sans apparemment se déformer. Le professeur Rostaing a pu, dans une communication privée, m’en traduire le sens: c’est «le hameau de la montagne». La dernière famille de Dramonasc a la radio et le téléphone. La première (à une époque où les Gaulois étaient encore en Europe centrale, sinon même en Asie) ne connaissait même pas l’usage du fer. Mais le nom qu’elle donna à sa terre subsiste encore en plein vingtième siècle, presqu’inchangé, peut-être même tel que le prononçaient ces bouches qui se sont tues depuis des millénaires.

Je suis bien souvent allé à Dramonasc. L’unique sentier qui y conduit, redoutable à quiconque redoute le vertige, se glisse avec une merveilleuse habileté entre les rochers, si bien que l’on se trouve rendu avant d’avoir compris. Seuls les ânes, les chèvres, les mulets de petite taille le gravissent sans trop d’ennuis. Ici et là, il est taillé à même le roc, et on le voit alors usé comme par un fleuve. Mais ce fleuve ne fut jamais qu’un ruisseau: les pieds de deux ou trois familles, jamais plus d’une dizaines d’enfants, cinq ou six hommes mûrs, autant de femmes, quelques vieillards.

Que de trouvailles passionnantes un linguiste pourrait faire en allant vivre dix jours avec la dernière famille du hameau, héritière de tout cela. Car tous les champs, toutes les pierres, tous les rochers, toutes les sources, absolument tout y a un nom, et un nom peut-être aussi ancien et aussi bien conservé. En veut-on une preuve? Le nom de mon propre village - Saint-Vincent - est évidemment chrétien et date du douzième siècle environ. J’y reviendrai. Sa langue a été fortement influencée par la présence d’un château-fort ayant appartenu tout au long des siècles aux princes de Toulouse et de Barcelone, puis aux Comtes et Rois de Provence, et enfin aux Rois de France. Le provençal de St-Vincent est donc beaucoup moins pur et archaïque que celui de Dramonasc. Et cependant, dans ce coin de terre toujours ouvert aux influences extérieures, les lieux-dits gaulois, ligures et même pré-ligures abondent. Le hameau le plus solitaire, comportant une seule maison, s’appelle les Barrets: c’est une sorte d’avancée de terres et de futaies entre un rocher au-dessus et un ravin au-dessous, dans le prolongement de la grande forêt. Or, barro, en gaulois, signifie extrémité boisée[1]. L’épicéa y est appelé éwé (en gaulois, ivos et iwin désignent des conifères; le français a d’ailleurs tiré un mot de cette racine: c’est le nom de l’if). Je pourrais multiplier les exemples. Mais les Gaulois, il y a vingt siècles, et même les Ligures, il y en a vingt-cinq ou trente, avaient été précédés par d’autres peuples parlant, ceux-là, des dialectes pré-indo-européens disparus depuis la préhistoire. Eh bien, même ces langues vénérables, que nul ne parlait déjà plus au moment de la guerre de Troie, ont laissé des traces dans les noms de champs, de collines, de hameaux. Une racine «mand», évoquant selon les linguistes, une idée de hauteur, est représentée deux fois (à ma connaissance) dans un rayon de deux kilomètres: par le hameau de la Mandeïsse, perché sur un rocher à pic, et par un pré appartenant à ma famille depuis trois siècles, et qui s’appelle Mandossa. Et c’est un des trois prés les plus hauts de la région, à la limite des mélèzes. Il faut bien comprendre la signification de cette permanence quand il s’agit de noms de champs, de pierres (car les pierres ont aussi leur nom) ou de maisons isolées: rien ne prouve mieux la stupéfiante fidélité de la mémoire villageoise et la permanence de certaines familles. Une maison isolée qui cesse d’être habitée pendant une génération perd irrémédiablement son état-civil, et avec elle tous les champs qui en dépendent.

Si donc, tant de champs, de pierres, de collines, de sentiers, portent encore des noms ligures ou gaulois, c’est bien qu’ils témoignent d’une tradition orale ininterrompue au sein d’un groupe humain, ne comptant jamais plus de quelques hommes et femmes, et cela pendant des dizaines de siècles.

N’avais-je pas raison de comparer la mémoire villageoise au marbre et au granit et de parler d’archéologie des âmes? Mais prenons-y garde: ces fantômes paysans qui errent encore dans les vieilles pierres parmi leurs derniers descendants ne tarderont pas à mourir eux aussi. Quand ils ne reconnaîtront plus personne dans ces paysages où ils ont vécu, quand les patois vénérables seront oubliés, quand les beaux villages pittoresques ne seront plus peuplés que d’«artistes», de «décorateurs», de marchands de cartes postales et d’antiquaires, les vieux fantômes ligures et gaulois retourneront à jamais à leurs tombes. Car si l’on retrouve les pierres enfouies sous la poussière des siècles, rien ne saurait ressusciter les voix qui se taisent. Un souvenir terrestre qui s’éteint n’existe plus que dans le sein de Dieu. Mais du moins savons-nous qu’un peu d’amour et de patience peuvent parfois en recueillir le dernier souffle. Nous le verrons mieux encore dans les prochains chapitres de cette étude.

(1) Les Noms des Arbres, P.U.F., p. 40.

 

Mon village à l’heure archéologique (2)

Le souvenir familial

(Revue Archéologia N° 6 – septembre 1965

 

Au village d’Aimé Michel, une tradition orale vieille de plusieurs siècles, se transmet encore de générations en générations. Elle s’attache aux gens comme aux choses, en conservant leur souvenir, auréolé de légendes. Elle perpétue la mémoire d’événements historiques lointains. C’est ainsi qu’une clairière proche du village commémore, on ne sait exactement pourquoi, le passage d’Annibal qui y aurait planté sa tente lorsqu’il franchit les Alpes. La clairière s’appelle encore «camp d’Annibal» et chaque habitant du village connaît l’histoire du fameux général carthaginois. Étonnante persistance du souvenir populaire, profondément enraciné dans l’âme villageoise! À quelle mystérieuse source a-t-il puisé?

En n’importe quel coin, fût-il le plus perdu de notre vieille Europe, il est presque toujours possible de revivre par la pensée quelqu’événement ancien, tragique ou glorieux. Cet événement a parfois laissé des traces. C’est une bataille dont la charrue au hasard des labours déterre les macabres débris. À Pourrières en, Provence, on dit que les maraîchers dressaient encore au siècle dernier leurs plants de tomates sur les os innombrables dont leur terre était semée. J’imagine que de nombreux érudits ont dû rêver sur ces ossements vieux de plus de deux mille ans, laissés là par les Teutons et les soldats de Marius tombés en l’an 102 avant Jésus-Christ au cours d’une des plus sanglantes tueries de l’antiquité. Et pas seulement les érudits: les paysans, eux aussi, se souvenaient, quoique leur tradition populaire, si elle garde fidèlement les faits, soit totalement dédaigneuse des dates et que le temps n’existe pas pour elle. J’ai entendu des paysans de Pourrières raconter à leur façon cette mémorable bataille et décrire les fabuleux amoncellements de cadavres. Ils prétendaient expliquer ainsi l’exceptionnelle fertilité de leurs jardins.

Si les historiens antiques n’avaient pas consigné la rencontre de Marius et des envahisseurs germaniques, le souvenir populaire n’en serait pas moins vivant. Mais les critiques modernes tiendraient pour une légende le carnage décrit par la tradition. Comme il est trop souvent coutumier aux esprits qui se croient rationalistes, de confondre le bon sens avec le défaut d’imagination, ils inventeraient une interprétation plus «vraisemblable», un cimetière, une nécropole, et ne leur viendrait pas l’idée de rapprocher ces champs de tomates hérissés de tibias de la popularité que le nom de Marius n’a jamais cessé de connaître dans la région marseillaise. J’ai souvent pensé à Marius, aux Teutons et aux champs de tomates de Pourrières en écoutant les vieux de mon village raconter le passage d’Annibal et de ses éléphants. Car la tradition locale veut que le célèbre guerrier carthaginois soit passé par là.

À deux kilomètres à l’est de Saint-Vincent, au milieu d’une noire futaie de sapins et d’épicéas une clairière oblongue s’étale comme un lac de gazon au creux d’un petit col. Le lieu est d’une beauté sévère, un peu oppressante. Sur la droite, l’épais sous-bois ne laisse apercevoir qu’un fond de mousse sombre et de souches pourries mangées par le lichen. Les vieux arbres semblent savoir de terribles histoires. Le cri de quelques rares oiseaux et l’éternelle rumeur du vent dans la forêt, semblable à celle d’un fleuve, ajoutent encore à la solennité du paysage.

Une nuit, passa un étranger avec une armée d’éléphants.

Cette clairière porte deux noms, particularité rare dans la campagne française. Le plus courant est «Clos-du-Dou», c’est-à-dire en provençal, le «Plateau~du-Dol». Pourquoi? Je ne sais. Il y a deux siècles, un procès opposa mon village au village voisin, le Lauzet, pour la possession de l’endroit. Est-ce un souvenir de ce procès? Ou bien faut-il imaginer un événement oublié en rapport avec le fait que la frontière séparant la Provence de la Savoie passait tout juste à l’extrémité orientale de la clairière? De quel «dol», de quel crime ce lieu fut-il témoin?

Mais l’autre nom est plus étrange encore: c’est le «Camp d’Annibal». À vrai dire, on sait que l’endroit s’appelle ainsi, mais ce nom n’est jamais employé. Celui qui dirait: «Je vais faire un tour au Camp-d’Annibal» provoquerait la même surprise amusée que s’il annonçait son intention de prendre son vélocipède pour aller au cinématographe. Bien entendu, tout le monde, au village, sait maintenant qui est Annibal. Chacun a lu son histoire, et la culture, dans une certaine mesure, a effacé la tradition. Mais jadis, tout ce que l’on savait, c’est que le Clos-du-Dou s’appelait Camp-d’Annibal parce qu’un étranger de ce nom avait campé là une nuit avec une énorme armée qui comptait des éléphants. On ne savait ni d’où il était venu, ni où il s’en était allé. On le confondait même un peu avec Napoléon et Jules César. Mais sur son armée et ses éléphants on était formel: ils avaient passé une nuit au Clos-du-Dou.

Au début de ce siècle, quelques officiers de la garnison de Saint-Vincent, que l’assurance des villageois intriguait, firent exécuter des fouilles par la troupe: ils trouvèrent, paraît-il, des pièces de monnaie carthaginoises. Ce que ces pièces sont devenues, je l’ignore. Et même si on les retrouve, ou si l’on en retrouve d’autres, elles ne prouvent pas qu’Annibal ait réellement franchi les Alpes en remontant la vallée de l’Ubaye, comme mes voisins et mes ancêtres l’affirment, depuis des siècles, peut-être depuis Annibal lui-même. Les historiens veulent d’autres preuves. Ils savent, selon le témoignage des historiens antiques, que les habitants des Alpes se battirent d’abord contre Annibal pour l’empêcher de passer, puis à ses côtés pour aller avec lui rosser le Romain abhorré dans les plaines de l’Italie. Les pièces carthaginoises et le souvenir du chef borgne monté sur l’éléphant gétule ne prouvent donc rien du point de vue historique.

Mais pour quiconque s’intéresse à l’âme villageoise, le souvenir, même déformé, est infiniment plus émouvant que les pièces, fussent-elles authentiques. Car si l’on peut discuter les pièces, le souvenir, lui, prouve que depuis vingt-deux siècles un petit village des Alpes n’a jamais cessé de se rappeler une aventure qui ne dura que quelques jours et ne fut vécue que par quelques dizaines d’hommes et de femmes «farouches et barbares», selon le portrait qu’en ont laissé les historiens latins.

Cette brève aventure, quelle fut-elle? Annibal campa-t-il vraiment au Clos-du-Dou? J’ai souvent essayé d’imaginer la clairière, envahie de guerriers et d`équipages, les cuirasses, les armes, les clameurs, les trompettes, et surtout les fameux éléphants. En dépit d’un chauvinisme que le lecteur, je l’espère, voudra bien me pardonner, et bien que je tienne fermement mon village pour le plus intéressant du monde, franchement, je ne vois pas par où le général punique, malgré tout son génie, aurait bien pu faire passer ses historiques pachydermes.

Une légende, en apparence inexplicable.

Quand, après le Clos-du~Dou, on tente de remonter la vallée de l’Ubaye vers l’Italie, on tombe sur une gorge abrupte et profonde barrant transversalement la montagne d’une tranchée ininterrompue: c’est le ravin du Pas-de-la-Tour. L’automobiliste qui roule vers Barcelonnette peut mesurer de l’œil la profondeur de ce ravin de deux cents mètres après la jonction de la Nationale 100 et de la Nationale 854. C’est même un spectacle qui vaut l’arrêt, tout problème stratégique mis à part. Que le passant efface par la pensée le pont grâce auquel la vallée de l’Ubaye s’est au XIXe siècle ouverte au monde extérieur, qu’il essaie de voir le site à l’état vierge, et qu’il joue à se prendre pour Annibal à la tête de son armée. Si l’armée qui écrasa les légions de Flaminius au lac Trasimène 217 ans avant notre ère est bien passée par là, on ne voit pas comment elle s’y est prise. Il est vrai qu’on ne le voit pas davantage pour les autres itinéraires proposés par les historiens, car tous présentent des difficultés comparables. Et pourtant, les soldats d’Annibal sont bien passés quelque part. Rome en sait quelque chose, qui faillit en périr.

Mais les éléphants d’Annibal m’égarent, puisque c’est du souvenir villageois qu’il est ici question. On remarquera que plus leur passage par la vallée de l’Ubaye est improbable et plus est étonnante la persistance de leur légende. On petit imaginer que dans les hauts-lieux de l’histoire officielle sans cesse hantés par des érudits, le même peuple à la longue, se forge une légende à partir des bribes de culture qui parviennent jusqu’à lui. Même si le souvenir de Jeanne d’Arc s’était transmis dans les familles de la région de Domrémy, nous ne pourrions plus, au XXe siècle, discerner l’authentique tradition populaire de cette autre tradition en train de se former depuis trois ou quatre générations par le tourisme, le pèlerinage, la carte postale, le dépliant du syndicat d’initiative. Mais dans un petit village perdu comme celui où je suis né, de quelle source savante une légende aussi complexe que celle d’une armée montée sur des éléphants aurait-elle bien pu naître? Quel improbable et fantaisiste érudit de village aurait eu l’idée, ayant lu les historiens latins, d’imaginer le Clos-du-Dou comme une étape de l’épopée carthaginoise? L’hypothèse même d’un tel personnage a quelque chose de burlesque. Certes, je sais que les paysans des hautes vallées alpines ont toujours eu la passion de s’instruire. Dès le XVIIe siècle, ils y passaient leurs longues journées d’oisiveté hivernale, apprenaient à lire et écrire le français et s’en allaient ensuite gagner quelque argent comme précepteurs chez les riches familles de Provence. Les demoiselles de la ville ne dédaignaient pas d’apprendre à leur école non seulement la langue de Molière (ou tout au moins de Sganarelle), mais aussi les rythmes de leur danse favorite, à laquelle ils ont donné leur nom: car on les appelait Gavots en Provence, et la gavotte fut dansée d’abord par leurs gros souliers ferrés. Mais il y a loin de la gavotte et des pauvres paysans instituteurs à la lecture des historiens latins. Le touriste qui, maintenant, parcourt pour sa distraction les villages déserts des hautes vallées, ne peut imaginer la vie de ces mêmes villages au début du siècle, après, pourtant, leur raccordement au monde extérieur par le réseau des routes. Mon père se souvenait encore du temps où la roue y était inconnue, du moins comme moyen de transport: tout se faisait à bât, à traineau et à dos d’homme. Je pourrais citer des vieillards qui ont vu l’arrivée des premiers chevaux, et même, en certains endroits, des premières vaches. Mon vieil ami le docteur de Lautaret, dernier descendant de la famille noble du village, se rappelle avoir entendu les vieillards de son enfance prophétiser, à la vue des premiers bovins, que ces grosses bêtes sans toison deviendraient raides l’hiver par l’effet du froid et ne survivraient pas aux rigueurs du climat. Le même scepticisme accueillit le premier tombereau à cause de ses roues. Et tout cela se passait vers la fin du siècle dernier.

Les chemins des montagnards.

Même au temps plus récent de mon enfance, il y a trente ans, j’ai pu percevoir encore les derniers échos d’une forme de civilisation vieille de dizaines de siècles, caractérisée par une totale autarcie physique, intellectuelle et morale, les frontières de l’univers connu coïncidant avec celles de la vallée. Quand je vins pour la première fois à Paris, une vieille femme, intéressée par ce lointain exploit, me demanda quelle pouvait être, à mon avis, la distance de cette ville fabuleuse.

- Sept cent vingt kilomètres, dis-je.

Elle hocha la tête d’un air méfiant.

- Sept cent vingt par la route, peut-être. Mais par les raccourcis?

Dois-je expliquer le sel de cette question et de tout ce qu’elle sous-entend? Que les routes sont une bizarre invention du citadin uniquement destinée à allonger les distances (car le montagnard, qui ne se déplace jamais qu’à pied, coupe tout droit à travers les lacets sottement déroulés en zigzag par la fantaisie des Ponts et Chaussées); qu’un pays où les routes ne seraient pas en lacets est en soi une rêverie absurde, inconcevable à un esprit sain, indigne de la moindre prise en considération; et surtout, que cet Aimé Michel dont la famille a pourtant bonne réputation pourrait bien, après tout, n’être qu’un douteux personnage, soit qu’il tire argument de ses lointains voyages pour tenter de faire avaler d’invraisemblables bourdes, soit, supposition moins flatteuse encore, qu’il soit vraiment allé à Paris sans prendre les raccourcis, auquel cas, sa malheureuse famille pourrait se flatter d’avoir fourni au village l’idiot qui lui manquait. Et comme je restais coi, ne sachant trop par quel subterfuge trouver à sa question une réponse honorable, elle s’éloigna d’un air gêné en poussant un soupir qui ne laissait aucun doute sur son interprétation finale de mon silence. J’en suis encore honteux, car cette vieille femme était remarquablement intelligente et perspicace, et je tenais à son estime.

C’est dans un tel milieu qu’il faut expliquer la persistance du souvenir d’Annibal pendant tant de siècles, ou bien la naissance de la légende. Et pour moi il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un souvenir. Je crois qu’il en est ainsi parce que j’ai cent autres preuves qu’une tradition millénaire ou plusieurs fois millénaire est possible et réelle dans la mémoire du village. Les noms de lieux cités dans mon précédent article en font foi, et j’en citerai d’autres à l’occasion, car ils sont foule.

Mais il n’est pas que les noms de lieux. Les noms de famille, pourtant plus fragiles, plus exposés à la mort, peuvent traverser les siècles, aussi impunément que les pierres, les rochers et les bois.

Les noms de familles passent les siècles.

L’abbaye marseillaise de Saint-Victor, si riche avant l’an mil qu’elle compta, dit-on, plus de cinq mille moines, possédait d’immenses biens dans les régions alpines de la Provence. Dans le Haut Verdon notamment, d’innombrables familles paysannes payaient l’impôt aux moines phocéens. Existe-t-il une administration plus tatillonne et méticuleuse que le fisc? Les bons moines tenaient donc un registre rigoureux des familles du moindre hameau de la région d’Allos. Ce registre nous a été conservé dans le fameux Cartulaire de Saint-Victor, inestimable monument de l’ancienne Provence.

Eh bien, les braves montagnards qui payaient tant bien que mal leurs tiers provisionnels aux prédécesseurs monastiques de M. Giscard d’Estaing, portaient déjà les noms que l’on peut lire dans l’annuaire des téléphones d’Allos, de la Faux, de Colmars, en cette fin de vingtième siècle! Les registres du fisc n’ont pratiquement pas varié en mille ans. Les Pin s’appelaient parfois Pini ou Piny, les Esmenjauld étaient orthographiés Smenegalt ou Esmengalt, mais on voit, à l’endroit désigné comme celui de leur foyer, qu’il s’agissait des mêmes familles accrochées déjà il y a plus de dix siècles aux mêmes coins de terre.

Le surnom de ma propre famille nous vient d’un ancêtre querelleur et chicanier dont mon père m’a rapporté maintes fois les exploits (c’est le mot). Mon père le décrivait comme s’il était mort la veille, bien qu’il ne l’eut point connu, ni d’ailleurs son père, ni son grand’père. Cet insociable Michel n’en avait pas moins épousé, et à l’âge de dix-huit ans encore, une fille de la famille voisine avec laquelle depuis lors nous cousinons. Il s’appelait Jean-Claude.

Le souvenir des exploits de l’ancêtre.

Je n’ai eu aucune peine à retrouver, dans les registres d’état civil du village, ce Jean-Claude Michel, époux d’Anne Bouchet, et dont le folklore familial conserve de génération en génération les coups de gueule et les coups de trique. Ses épousailles datent de 1788. Il était né au temps de Voltaire et de Jean-Jacques. Les papiers de famille laissent entrevoir une vie hasardeuse, voyageuse (il alla jusqu’à Marseille, à pied naturellement), et finalement assez réussie. Mais après sa mort, les papiers concernant ses descendants - le cadastre napoléonien par exemple - portent tous, après le patronyme Michel, la petite précision suivante: «dit Banardin».

Banardin, c’est-à-dire «le grand cornu». Et n’allez pas imaginer je ne sais quoi à propos de ces cornes. En provençal, comme dans les mythologies anciennes, la corne est l’emblème de la violence et de la force. Je n’ai d’ailleurs personnellement aucun droit à ce glorieux sobriquet, il revient par la ligne aînée à un mien cousin qui lui redonne sur le seuil du troisième millénaire un lustre dont notre ancêtre commun, le grand Jean-Claude, premier de tous les Banardins, ne peut qu’être fier au fond de sa tombe: il est fâché avec tout le monde, y compris moi, et mène en compagnie de ses chèvres une vie de misanthrope intraitable et sans concession.

Sans doute une tradition remontant à deux siècles n’est-elle que peu de choses comparée au souvenir d’Annibal. Mais, d’une part, je sais bien que mes enfants, quand ils seront très vieux, vers le milieu du siècle prochain, parleront encore à leurs petits-enfants de Jean-Claude et de ses querelles. Je ne désespère même pas de voir un jour (d’un monde meilleur il est vrai) la gloire de ce valeureux ancêtre pieusement évoquée sur une autre planète. Et d’autre part, il ne s’agit ici que d’une tradition familiale, que quelques personnes à peine ont dû et pu conserver. Quand c’est une centaine de familles aussi stables que nous les montre le Cartulaire de Saint-Victor, qui se racontent la même histoire pendant les veillées d’un hiver de six mois, qu’y a-t-il d’invraisemblable à un souvenir de plus de vingt siècles?

Là où la tradition orale s’arrête.

Le souvenir de Jean-Claude, tige des Banardins, n’est d’ailleurs pas, loin de là, le plus ancien d’une famille. Bien avant lui nous conservons la tradition des Michel qui n’habitaient pas encore ma maison natale. Nous savons que le premier d’entre eux qui s’établit à Saint-Vincent venait d’un village voisin de la Bréole. Nous nous rappelons même le nom de la maison où il passa son enfance: elle s’appelait Champ de l’Homme, ou peut-être Champ de Lumière, ce qui se dit de façon à peu près identique en provençal. J’ai retrouvé cet ancêtre dans les registres paroissiaux: il s’appelait Dominique. Il était né sous le règne de Louis XIV. Avant lui, j’ai retrouvé encore un Antoni qui avait mon écriture et qui signait comme moi (sous Louis XIII). Avant lui encore, un Jean qui signait d’une croix. C’était sous Henri IV…

Le temps du village, c’est l’éternité.

Détail touchant et significatif: le nom de la maison où tous ces vieux Michel sont nés, où ils ont vécu, où ils sont morts, cet énigmatique et ambigu Chan de l’omé (ou de lumé), nulle autre trace n’en subsiste plus nulle part, que dans notre mémoire. Aucun lieu-dit de la Bréole ne porte plus ce nom. Les murs où naquit cet Antoni qui aurait pu, il y a trois siècles et demi, confondre mon écriture avec la sienne, ont sans doute rendu leurs pierres à la nature. Ils étaient plus fragiles que la semence des Michel. Ils auront moins duré que l’amour d’une famille pour son foyer perdu dans la brume du temps.

Que saurions-nous de cette longue lignée de paysans d’où mes frères et moi sommes sortis, sans la caution écrite du papier? En substance rien de moins que ce que nous savons, ou presque. Mais le document écrit ajoute à la tradition orale une dimension que celle-ci ne possède pas: le temps, avec ses dates. Toutes les histoires villageoises commencent par les mêmes mots: «Dans le temps…»

«Dans le temps, il y avait ceci ou cela. Il y avait une armée avec des milliers et des milliers de soldats, et des éléphants…»

Mais le temps du village, c’est l’éternité. Les plans n’y sont pas séparés. Annibal et l’ancêtre querelleur s’y juxtaposent comme font, sur la toile des tableaux anciens les personnages, les villes et les lointains, dans une fascinante familiarité. On prononce d’une même voix le nom ligure ou gaulois du champ voisin et celui de l’enfant dernier-né. Et l’enfant qui grandit dans un monde où tout est fait de souvenirs apprend à connaître dans son cœur, dans sa pensée et dans sa chair le passé que d’autres oublient, et à l’aimer.

C’est une vérité bien connue que la plupart d’entre nous ne savent pas «voir». Lorsque nous passons devant de vieilles maisons, devant un monument ancien, une église séculaire, notre œil n’en retient que l’aspect général, la silhouette d’ensemble. Qui se penche pour scruter les pierres? Qui a la curiosité d’examiner les traits malhabiles, les lettres, les dessins grossiers gravés sur les murs? Et les graffiti que tracent nos contemporains - si toutefois les procédés en usage leur permettent de durer - feront le bonheur des archéologues de l’avenir.

Sur la surface des vieux murs, un champ d’une extrême richesse et d’une infinie variété s’offre aux chercheurs patients. Depuis que les murs existent, il se trouve des gens pour y graver des dessins, des signes, des mots. Sur ceux des grands monuments égyptiens, des «touristes» grecs laissaient déjà leurs noms! À Pompéi la propagande électorale employait le même procédé, et une actualité tragique semble bien s’être inscrite de façon grossière sur un mur du Domus Gelotiana du Mont Palatin, où l’on découvrit en 1857, un graffiti représentant le Christ en croix…

Ailleurs, des prisonniers ont patiemment décoré les murs de leur geôle: à Gisors par exemple, ou encore à la tour du Couldray à Chinon, où les Templiers, qui y séjournèrent au début du XIVe siècle, exécutèrent des dessins religieux et tracèrent des inscriptions pieuses.

Les graffiti que nous venons d’énumérer sont fort connus.

Il en existe d’autres, comme celui que Jean Gimpel a trouvé récemment dans l’église de Menerbes (Vaucluse) et qui représente un ancien plan de cette même église.

Par cet exemple, on voit le parti que peut tirer l’archéologue de semblable trouvaille, lorsqu’il étudie un monument. D’autres graffiti renseignent sur le langage vulgaire d’une époque, sur le costume, les objets, les mœurs: comme si un «flash» venait subitement illuminer un coin obscur du passé. À La Graufesenque (Aveyron), par exemple, il existe un très important gisement de tessons de poteries gallo-romains sur lequel on a trouvé de nombreux graffiti: non seulement des noms de potiers, mais aussi maints détails précieux qui permettent de reconstituer la marche du commerce à cette époque (comptes d’enfournement, etc.) ainsi que le vocabulaire mi-gaulois, mi-latin, dont usaient les contemporains.

Tout le monde peut se lancer à la découverte de ces marques, si vivantes, que laisse le passé sur les vieux murs. Il suffit de regarder, d’examiner spécialement les endroits où il semble probable que des hommes aient désiré inscrire ou dessiner quelque chose: les églises, à cause des invocations religieuses, les monuments célèbres, car le désir d’y laisser «sa marque» au moment de sa visite est un sentiment qui a toujours existé, et, enfin, les murs des cachots, des cellules, où durant les longues heures de souffrance et d’inaction, les prisonniers se sont distraits en gravant leurs haines, leurs espoirs et leurs rêves… C’est ainsi que l’ouvrage d’Henri Agel, «Les murs de Fresnes» a consigné ce qui demeure, pour le bénéfice des archéologues de l’avenir, des tragiques «années quarante». Chacun peut saisir l’importance de ces vivants témoignages.

Aimé Michel