Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Les invectives de Diogène

Mort de la langue écrite?

Chronique parue dans la revue Atlas Air France n° 67 de janvier 1972

 

Mon éminent et regretté compère G. B. Shaw, qui passa sa longue vie à embêter les gens (car, disait-il, il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas), eut à la fin de sa vie une angoisse.

Sa gloire littéraire, qui durait depuis trois quarts de siècle, l’avait fabuleusement enrichi. Ayant franchi le cap des quatre-vingt-dix ans et voyant son espérance de vie s’étrécir regrettablement, il se prit à réfléchir à son testament. L’idée l’agaçait de faire à quelqu’un, par sa mort, la fleur sans épine d’un colossal héritage. Tout le monde le savait. Aussi attendait-on son testament avec curiosité.

On ne fut pas déçu.

Le public, s’entend.

Car pour l’héritier présomptif, on peut supposer que la lecture de ce chef-d’œuvre d’humour posthume ne l’égaya que très modérément.

G. B. Shaw léguait son immense fortune à un Institut G. B. Shaw pour la réforme de l’orthographe, dont toute l’activité viserait à abolir l’orthographe classique de l’anglais pour la remplacer par une autre plus simple.

Ô vous qu’irrite l’idée de bailler votre fortune à des héritiers indignes, essayez, si vous pouvez, de trouver mieux que G. B. Shaw! La tête de l’héritier, n’est-ce pas? dut faire plaisir à voir, et on imagine le vieux George gloussant de joie dans son tombeau, au paradis des humoristes.

Mais cet Institut, on peut supposer qu’il fonctionne. Et supposez qu’il réussisse: quelle admirable, quelle imparable nique rétroactive à tout le corps illustre de la littérature anglaise, à Shakespeare, à Milton, à Byron, à la foule innombrable de ceux qui, leur vie durant, alignèrent des lettres, sans se douter qu’un perfide collègue, un jour, leur ferait la farce de les effacer toutes, ou presque, pour les remplacer par d’autres inconnues d’eux!

Car l’orthographe de vos voisins est comme la perruque de leurs juges: majestueuse, respectable, poétique et absurde. Les Américains, à qui les pédagogues dits  «modernes» la désenseignent, en font chaque jour la preuve par l’absurde, écrivant par exemple nite et u ce que les Anglais écrivent night et you. On peut même voir souvent, dans la campagne américaine, cet écriteau énigmatique

X and M

que tout citoyen des USA, paraît-il, comprend, mais qui plonge les compatriotes de Shaw dans une très distressing perplexity. X and M, cela signifie simplement que l’on peut acheter, à la ferme voisine, indiquée par la flèche, des œufs (eggs, que les Américains prononcent comme x) et du jambon (ham, prononcé comme m).

Votre premier réflexe, devant ces deux lettres qui signifient si simplement tant de choses, sera peut-être d’admirer le génie simplificateur de l’Amérique. Mais, réfléchissons: si X veut dire œufs, comment va-t-on écrire un œuf qui, en anglais, se prononce ègue? Il va falloir trouver autre chose, et qui, inévitablement, sera sans rapport avec X. Ce n’est pas grave? Que si! C’est, contrairement aux apparences, d’une immense gravité: car, à supposer que l’Institut G. B. Shaw arrive à imposer à l’école le signe X pour des œufs, l’enfant se mettra inconsciemment en tête, en apprenant à lire, qu’un œuf et des œufs sont des entités de nature différente. Et c’est là une conception prélogique, comme disait Durkheim, propre à la pensée primitive, animiste, non scientifique! Croire (ou même n’être qu’imperceptiblement entraîné à croire) qu’un œuf et des œufs sont deux entités différentes, c’est obscurcir les idées de singulier et de pluriel, de là l’idée de numération et, de là enfin, le fondement même de toute pensée rationnelle.

Certes, les arguments de G. B. Shaw avaient une apparence de bon sens. «Comment, demandait-il, un Anglais conséquent devrait-il prononcer le mot ghot? Réponse: fiche (en anglais fish, qui veut dire poisson). En effet, gh = f, comme dans laugh (rire, qui se prononce laf), o = i, comme dans women (femmes, qui se prononce wimn), et t = ch, comme dans nation (nation, qui se prononce nêchn).»

Ne nous moquons pas hâtivement des pièges orthographiques de la langue anglaise. Je n’ai cité G. B. Shaw que parce que personne en France n’a jusqu’ici eu l’humour de léguer sa fortune à un Institut chargé de démolir l’orthographe de Racine. Mais, comme l’écrivait une petite fille citée par Jacques Stemberg, et qui, dans sa dictée, n’arrivait pas à se dépêtrer du fameux monastère et de ses volatiles: «Quand on écrit couvent et couvent, on est bien embêté, parce qu’on ne sait pas si couvent veut dire couvent, ou bien si c’est le contraire.» Et les œufs ainsi couvés au couvent, pourquoi d’euf au singulier deviennent-ils eu au pluriel?

Toutes les langues ont leurs absurdités, sauf peut-être les langues des ordinateurs (algol, fortran, cobol, etc.), comme toutes les maisons ont leurs recoins perdus, sauf peut-être les prisons et les asiles de fous.

Réflexion faite, je choisis les maisons un peu absurdes, et ne me laisserai mettre en cabane qu’après m’être bien débattu. Chacun ses goûts.

DIOGÈNE.