Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Naissance d’un nouveau sentiment de la nature

Article paru dans Planète N°41 (Le Journal de Planète) de juillet / août 1968

 

L’atmosphère vénusienne analysée par Vénus-4 est faite essentiellement de puissant gaz carbonique à la température d’un autoclave. Aucun être vivant terrestre ne subsisterait une seconde à 260° de chaleur sous une compression de quinze atmosphères. Mais cela, c’est Vénus telle que l’ont créée les processus cosmogoniques naturels qui ont fait la Terre, laquelle, en trois milliards d’années de vie, nous a faits. N’est-il pas prévisible qu’un jour nos descendants, armés d’une technologie toute puissante, boucleront ce cycle et referont Vénus pour la rendre habitable?

La principale ombre au tableau, c’est l’absence d’azote observée par l’engin soviétique. Cette absence est à vrai dire inexplicable dans le cadre des théories actuelles sur l’origine du système solaire. On ne comprend pas comment un gaz de poids atomique 14 a pu être exclu, par les vents solaires ou toute autre cause, de la condensation d’où est née la planète, alors surtout que Vénus-4 a décelé la présence de l’hydrogène, l’élément le plus léger et par conséquent le plus rebelle à la pesanteur qui condense les planètes. Peut-être l’azote est-il entièrement fixé dans la croûte solide ou dans les poussières qui rendent l’atmosphère opaque? Si l’azote était vraiment absent, la vie serait à jamais exclue de Vénus, du moins sous sa forme actuelle.

L’autre obstacle actuel à la colonisation de Vénus par l’homme, c’est la chaleur. Mais on peut penser que la température excessive est imputable surtout à un effet de serre et qu’il suffirait par conséquent de rendre l’atmosphère limpide, et en particulier aux infrarouges, pour que la température chute verticalement. De plus, tout ici dépend de la rotation de la planète sur elle-même, toujours controversée. Tourne-t-elle en 4 jours, comme le donnent à penser les patientes observations de l’astronome français Boyer? Son axe est-il incliné sur l’écliptique? A-t-elle des saisons, des régions chaudes et des régions froides? Tout cela reste bien mystérieux, et l’on ne peut que sourire en lisant dans un grand journal réputé pour sa prudence qu’après Vénus-4 «une grande partie des mystères de la planète est révélée». En fait, Vénus-4 a répondu à quelques questions, qui posent d’innombrables problèmes nouveaux: Vénus, comme la Terre, est un monde. Son exploration et sa connaissance demanderont des siècles.

Allons plus loin. À l’ère de Vénus-4, il faut être aveugle et sourd pour ne pas sentir s’éveiller en nous un nouveau sentiment de la nature, un sentiment qui est exaltation à la fois de l’intelligence, du cœur et de la volonté et qui ne doit rien au romantisme.

Avec l’astronautique, une nouvelle poésie est née

«Pâle étoile du soir, messagère lointaine…». «Pâle étoile du soir»: c’est de Vénus qu’il s’agit! Seuls les faibles d’esprit regretteront que des appareils construits de main d’homme mesurent désormais la température, la pression et la composition chimique de la «messagère lointaine». Le rigoureux réalisme de notre siècle assume une poésie infiniment plus grave et plus profonde que les soupirs distingués de jadis. Cette poésie nouvelle est, pour la première fois, fondée sur la connaissance, et non plus sur l’illusion. Vénus n’est plus une vaporeuse déité penchée sur l’activité glandulaire des jeunes gens, mais une terre du ciel, une terre inhospitalière, qui ne nous fera aucun cadeau, qu’il faudra conquérir au prix de siècles d’efforts, de sueurs et de larmes, et qui de gré ou de force un jour portera le génie de notre race lancée à l’éternelle conquête des choses et de son propre dépassement.

C’est là, sans doute, que s’apaiseront enfin et définitivement les luttes qui nous déchirent. Quand commencera vraiment la conquête du ciel, il n’y aura plus ni Blancs, ni Noirs, ni Jaunes. II n’y aura plus que des hommes rassemblés par un contrat unique, libérés de toute exploitation minoritaire et lancés dans une même entreprise. Déjà, au-delà des luttes qui, inévitablement, s’exacerbent pendant le dernier quart d’heure ou de siècle, des hommes s’efforcent de deviner ce que seront nos pensées d’alors. Fait significatif, ces hommes ne sont pas des philosophes professionnels, mais des francs-tireurs de la sagesse: un Arthur Koestler, dont le dernier livre[1] est un effort pour comprendre les structures de la biologie et de la pensée et les intégrer dans les lois les plus générales de la statistique, ou Marshall Mac Luhan qui examine à la loupe les conditions où naît la parole, où elle s’échange, et où elle dégénère en système et en fausse clarté[2]. Pour comprendre ces nouveaux sages, point n’est besoin de vocabulaire philosophique: il suffit d’avoir un métier, fût-ce celui de plombier qu’Einstein regrettait de n’avoir embrassé, de le connaître et de l’aimer.

La poésie nouvelle est fondée sur la connaissance précise

Car ce nouveau sentiment de la nature, c’est l’homme de métier qui nous en ouvre les sources. L’homme de métier, c’est-à-dire le savant, qui sait qu’une fleur n’est pas seulement une jolie tache de couleur, mais un être infiniment complexe répandant une lumière accordée à telle fréquence parce que c’est la fréquence préférée de l’insecte pollinisateur; qui sait que tel arbre est là parce qu’il est le produit des conditions qui y règnent; qui sait reconnaître dans la manifestation la plus banale de la vie l’accommodat local d’un fait universel englobant notre propre destinée et celle de notre pensée qui s’interroge. Et parce que notre sentiment de la nature est fondé sur la connaissance précise et non sur l’oisive rêverie, nous nous devons d’acquérir un regard averti par le travail des autres et de donner aux autres la connaissance que nous confère notre propre labeur. Comme la beauté de la fleur naît de son effort pour survivre, notre bonheur à nous procède du travail sur nous-mêmes.

La preuve que cette façon nouvelle de voir et de sentir la nature est désormais inscrite dans les mœurs, la voici: on m’accordera que les hommes d’affaires sont rarement inspirés par l’idéologie et que, quand ils fabriquent un objet, c’est qu’il se vend. Eh bien, alors qu’il y a 30 ans le livre dit «exotique», fait d’impressions sur des paysages et des êtres lointains ou peu connus, constituait un des piliers de la littérature populaire à grande diffusion, cette mode est maintenant à peu près morte. Elle l’est complètement parmi les couches jeunes, disons de moins de 35 ans. En revanche, on a vu apparaître sur le marché du livre un genre tout à fait nouveau qui est le Guide, précis, méthodique, scientifique, donnant la définition exacte des êtres et leur description objective, ainsi que celles des lieux. Les Impressions d’Italie ou du Japon, à la Loti, n’intéressent plus personne. Mieux, elles agacent, alors que la fameuse collection des Guides bleus, que dirige Francis Ambrière chez Hachette, est devenue une sorte d’institution nationale[3], comme les Que sais-je? des Presses Universitaires, l’Encyclopédie Planète, les Dictionnaires Larousse, le Robert. Jadis, on racontait des Pèlerinages à Lourdes ou à Lorette. Le lecteur moderne se désintéresse complètement de cet accès aux choses vague et subjectif qui n’est qu’une parodie de la connaissance vraie. Un récent Guide religieux de France, œuvre pour ainsi dire œcuménique d’un catholique (Louis Chaigne), d’un protestant (Jean Balédent), de deux israélites (le rabbin Josy Eisenberg et George Lévitte) et d’un mahométan (Noureddine ben Mahmoud) connaît dès sa sortie un immense succès[4]. Et l’on sait aussi le succès des Guides noirsClaude Tchou a entrepris l’inventaire des mille petits et grands mystères de France et d’ailleurs.

Le lyrisme artificiel est un genre dépassé

Mais voici mieux encore, et à mon sens plus significatif d’une évolution psychologique en profondeur. Pour la première fois apparaît dans la littérature non spécialisée le Guide de détermination, jusqu’ici dévolu aux seuls savants. Alors que les livres lyriques sur les animaux ne se vendent plus, des maisons d’édition comme Boubée et surtout Delachaux et Niestlé en Suisse et Hachette en France font d’excellentes affaires en proposant au public (au grand public, et non pas aux seuls savants) des ouvrages donnant la détermination des 15 variétés de campagnols, la description de leurs mœurs, leur nom latin, leur longueur, la longueur de leur queue, leur habitat, la carte de leur peuplement, etc. Le lecteur moderne est conquis par ce genre de livres, où nul lyrisme artificiel ne vient voiler ou déformer la beauté propre des choses, cette beauté non humaine où Simone Weil, mystique elle aussi éminemment moderne par son refus de tout anthropomorphisme, voyait une expression gratuite de la beauté divine. Un certain nombre de ces guides sont de purs chefs-d’œuvre, comme par exemple le Guide des mammifères sauvages d’Europe du savant zoologiste hollandais Frédéric-Henri Van den Brink, que vient de traduire notre ami Bernard Heuvelmans, et où sont minutieusement décrits chacun des 186 mammifères de notre continent ainsi que leurs mœurs et leur habitat[5]. Van den Brink a passé 40 ans de sa vie à rassembler la substance de ces 230 pages. Comme aussi le Guide des oiseaux d’Europe[6] de Peterson, Mountfort et Hollom, le Guide des plantes à fleurs d’Europe occidentale[7] ou l’extraordinaire album du tchèque F.A. Novak qui vient de paraître en France sous le titre: le Monde végétal en 1001 photos[8]. Ce dernier livre est peut-être plus qu’aucun autre révélateur de la métamorphose en cours dans l’attitude de nos contemporains à l’égard de la nature. C’est en effet un livre savant, en ce sens qu’il classe les plantes selon leur logique et qu’il les décrit selon leur organisation. Et pourtant c’est un livre destiné au grand public, car il est simple, et, pour chaque espèce décrite, agrémenté d’une belle photo, ce qui n’intéresserait nullement les savants. Un tel livre aurait été jugé absurde avant la dernière guerre, quand le public qui applaudissait PelIéas et Mélisande se demandait ce que Maeterlinck pouvait bien trouver d’intéressant aux abeilles et aux fleurs.

La vulgarisation scientifique entre dans les mœurs

Dans le même esprit nouveau que manifestent ces Guides[9] dont la collection s’enrichit désormais sans cesse et toujours avec le même succès, l’édition actuelle nous offre un autre type d’ouvrages eux aussi scientifiques, s’abstenant de tout faux lyrisme, et eux aussi destinés au grand public en train de s’éveiller à la connaissance exacte: ce sont les livres qui, sans prétendre être des guides, c’est-à-dire offrir le moyen de reconnaître les êtres rencontrés dans la nature, se proposent de les décrire et de les faire comprendre. Et là, quelques collections admirables s’imposent à notre respect.

Pour le monde animal, il y a en premier lieu la collection des Animaux vivants du Monde, œuvre collective d’une équipe de savants américains: R. Schmidt, A. et E.B. Klots, E. Thomas Gilljard, Earl S. Herald, Doris M. Cochran, Ralph Buschbaum, Loris J. Milne, etc. dont une maison française achève en ce moment la publication[10]. Magnifiquement illustrés, ces livres n’ont rien des albums «artistiques» de naguère: leur texte, quoique accessible à tout le monde, est d’une extrême densité scientifique. La paléontologie, l’écologie, l’anatomie, les mœurs de chaque espèce sont exposées avec précision. La nature ne s’impose ici à notre admiration que par la connaissance. Il en est de même dans la collection des Beautés de la Nature[11], dont le titre vieillot recouvre en réalité l’état actuel de la science en botanique et en zoologie (Flore et Végétation des Alpes, Fleurs des Champs et des Bois, Fleurs des Eaux et des Marais, Papillons d’Europe, l’œuvre monumentale de Paul Géroudet en 6 volumes, Poissons, insectes, etc.).

On pourrait citer encore de nombreux ouvrages sortis des presses depuis cinq ans et qui accusent la même évolution du public vers les lectures sérieuses. C’est ainsi par exemple que les livres d’histoire et d’archéologie se vendent bien mieux que les romans. Tous les livres que je viens de citer, je les recommande sans hésitation aux lecteurs de Planète[12].

Aimé Michel

Notes:

[1] Arthur Koestler: The Ghost in the machine (Hutchinson, Londres. 1967). Voir Planète 38.

[2] Marshall Mac Luhan: La Galaxie Gutenberg (Mame Éditeur). Voir Planète 38.

[3] Les Guides bleus de Hachette couvrent maintenant toute la France en 18 volumes et 29 autres volumes décrivent une foule de pays étrangers allant de l’Afrique centrale aux pays nordiques et de la Turquie à l’Irlande.

[4] Guides bleus.

[5] Delachaux et Niestlé. Ce livre comporte aussi le portrait en couleurs de chacune de ces espèces, par Paul Barruel.

[6] Delachaux et Niestlé.

[7] Delachaux et Niestlé.

[8] Hachette. En réalité, il y a 1071 photos!

[9] Il faudrait encore signaler les Guides des Champignons, de la Faune sous-marine, etc. (Delachaux et Niestlé).

[10] Les Reptiles vivants; les Insectes vivants;  les Oiseaux vivants; les Poissons vivants; les Amphibiens vivants; les Invertébrés vivants. (Hachette).

[11] Delachaux et Niestlé.

[12] Je n’ai parlé que de livres. Mais il faudrait aussi citer les disques, et surtout les extraordinaires Guides sonores de Jean-Claude Roché (le Chant du monde). J.-C. Roché est un naturaliste qui passe sa vie à étudier les bêtes avec un magnétophone: il enregistre leurs cris, leurs chants, leurs bruits, l’amour, la colère, la peur, tous les signaux sonores du monde animal. Outre, ici aussi, la beauté de ces bruits vierges de toute humanité, l’auditeur découvre et touche du doigt l’une des vertus cardinales de la science: la patience.