Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Notre histoire inconnue

Chronique parue dans France Catholique − N° 1562 – 19 novembre 1976

 

Des lecteurs malicieux qui collectionnent mes articles m’écrivent parfois pour savoir si, par hasard, le texte numéro tant ne serait pas en contradiction avec le numéro tant?

C’est ainsi que M. Gardair (Bordeaux) me demande si l’article que j’avais consacré à l’Homme de Boskop (l’Homme plus humain que l’Homme), ne supposait pas déjà qu’une autre espèce humaine, différente de la nôtre, nous avait précédés en Afrique australe, et si, par conséquent, ce que j’ai dit récemment sur l’Homme de Néandertal considéré comme «autre espèce humaine» (le Deuxième homme, FcE n° 1558) ne venait pas tout mélanger. «L’Homme de Boskop n’aurait-il été qu’un canular?» demande M. Gardair.

Certes non, ce n’est pas un canular! On en a trouvé de nombreux exemplaires, à Gamble’s Cave, à Naivasha, à Taforalt, à Fish Hoek, etc., dans la même région d’Afrique australe. Mais ce type d’homme, qui avait un cerveau très supérieur en moyenne au nôtre, était un Homo sapiens sapiens. Il était «plus évolué» morphologiquement que nous, sans quitter notre lignée, c’est-à-dire que nous ressemblons plus que lui à des singes![1]. Évidemment, on se demande pourquoi il n’a pas survécu, plutôt que nous. Peut-être était-il adapté à un futur trop perdu dans le lointain? Dix autres hypothèses pour le moins viennent à l’esprit, aussi incertaines les unes que les autres. L’Homme de Boskop témoigne du mystère de l’homme et de ses origines. Dans le cadre général de l’évolution, il n’a rien de particulièrement surprenant: c’est même une règle que, dans une famille d’êtres donnée, certaines lignées évoluent plus vite que d’autres, disparaissent ou l’emportent. Loren Eiseley, qui a beaucoup étudié l’Homme de Boskop, se demande s’il ne préfigure pas notre propre destinée: ne disparaîtrons­nous pas nous aussi après l’avoir «rattrapé»? Mais ce n’est là (et Eiseley le sait) qu’un songe majestueux et terrible, que rien ne prouve.

Et même, si l’on y réfléchit, le propre de l’homme, c’est d’être inadapté. Ou mieux encore: c’est d’être adapté au futur. Car, que voyons-nous? Que tout notre effort vise à changer notre condition, à l’«améliorer».

L’Histoire prouve, par sa seule existence, que le royaume de l’homme n’est pas de ce monde. Ou au moins que son royaume se situe dans la part inaccessible de ce monde, celle qui n’existe pas encore, le Futur. Le lecteur, dont la pensée va plus vite que ma pointe Bic, m’aura même déjà corrigé: ce futur vers lequel toujours nous courons, nous savons bien qu’en aucun cas il ne saurait nous assouvir! Les auteurs de littérature fantastique ont mille fois imaginé[2] des sociétés «parfaites», où la douleur et la mort ont été maîtrisées, où tout amour est partagé, d’où tous les tourments de l’humaine nature ont été bannis.

J’aime bien certains de ces auteurs, et notamment celui que je cite en note, et parfois je me prends à rêver que je vis dans leurs utopies. Mais, même en rêve, cela ne saurait durer. Très vite, j’en reviens à me poser les questions que ce monde-ci ne saurait résoudre: comment me débarrasser de ce corps mortel? Comment atteindre au Bien parfait, infini? Et, dès lors, je me dis que, décidément, s’il est bon de vivre, il ne l’est pas moins de vieillir, de voir cette immense fantasmagorie perdre son éclat, s’éteindre, mourir. Donec in te requiescam…

Il faut respecter le mystère de l’Homme de Boskop, puisque nous ne pouvons imaginer ses pensées. «Il y a plus de choses dans le ciel et sur la Terre, Horatio, que dans toute votre philosophie.» Et «il y a plusieurs maisons dans le royaume». Pour en revenir à la question précise de M. Gardair, ces «hommes du futur», qui ont habité l’Afrique australe il y a 8’000 ou 10’000 ans, n’étaient qu’une pointe avancée et éteinte prématurément de notre famille sapiens sapiens. Si les plus récentes suppositions sur l’Homme de Néandertal sont exactes, le cas de celui-ci est bien plus troublant, puisqu’il n’appartiendrait pas à la lignée qui aboutit à l’homme actuel. Cet homme au cerveau très développé, qui ensevelissait ses morts en les entourant des symboles de la survie, de la croyance en une âme immortelle et de l’amour qu’il leur avait porté, cependant aurait une origine différente de la nôtre.

Les schémas que les préhistoriens prêtent à son arbre généalogique semblent ne rejoindre le nôtre, en remontant vers le passé, qu’à des niveaux très anciens, qu’on ne saurait dire «humains», sans d’inextricables discussions sur ce que l’on entend par «humain». Notre cousinage remonterait dans le passé jusqu’à des époques où l’homme vrai n’existait encore nulle part. Hâtons-nous d’ajouter que ces schémas ne relèvent que de la conjecture. Ce qui semble à peu près certain, c’est que nous sommes plus anciens que lui. Il serait parvenu à l’humanité après nous. Mais, même de cela, il est prudent de douter encore, nous rappelant ce que disait l’abbé Breuil du berceau de l’humanité, que c’est un berceau à roulettes.

À propos des datations de la paléontologie, un autre lecteur, M. P. Ray, de Versailles, dit la perplexité que lui inspire le rapprochement de la définition que j’ai souvent donnée de l’évolution: «L’ordre dans lequel les fossiles sont disposés dans les roches», avec un texte paru dans Science et Vie[3], où l’auteur explique que «les constituants minéraux des roches (étant) rarement significatifs d’une époque, certains fossiles constituent, au contraire, d’excellents repères stratigraphiques. Alors, demande M. Ray, «j’aimerais savoir si c’est l’âge des roches qui permet de constater que les fossiles sont disposés dans un ordre de complexité croissante ou si c’est l’hypothèse de cette complexité croissante qui permet de dater les roches contenant les fossiles».

Excellente question! N’y aurait-il pas là quelque énorme pétition de principe? Ne se serait-on pas, par hasard, mis l’idée de l’évolution en tête parce qu’on aurait d’abord classé les roches d’après leurs fossiles?

Mais non. Le rédacteur de Science et Vie a parfaitement raison d’écrire, que c’est grâce aux fossiles que, dans la pratique la plus courante, on identifie les repères stratigraphiques, c’est-à-dire que l’on repère les niveaux d’une roche. Si l’on procède ainsi, c’est qu’on sait par ailleurs que le fossile est un parfait repère, et que le fossile est facile à reconnaître. Mais, «par ailleurs», qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que, quand la roche n’a pas bougé, quand ses strates superposées sont couchées bien proprement l’une sur l’autre comme les pages d’un livre, comme cela se voit magnifiquement, par exemple, dans le grand canyon du Colorado, aux États-Unis, on voit au premier coup d’œil ce que j’ai dit: les fossiles les plus «évolués» sont en haut, les moins «évolués» en bas.

Tous les endroits privilégiés du monde (en France, les Causses, par exemple), où l’on peut observer une stratification plane, que rien n’est venu bouleverser, se confirment les uns les autres par leurs fossiles. À des milliers de kilomètres de distance, on voit les mêmes êtres au même niveau. Comme ces empilements ne sont jamais exactement contemporains, ils permettent, en se recouvrant les uns les autres par le haut et par le bas, de connaître l’empilement tout entier qui, sauf erreur, n’a subsisté nulle part.

Cette reconstruction de l’empilement tout entier, un géologue est capable de la faire n’importe où dans le monde. Les résultats sont identiques (aux différences paléoclimatiques près). Elle est confirmée par les nombreux autres procédés de datation[4]. Aussi, pourrait-on remplacer le mot «évolution» par celui de «chronologie».

Personne ne le fera, car cette chronologie montre qu’il y a eu évolution: les êtres vivants actuels descendent des fossiles. Je dirais d’ailleurs plutôt qu’ils en montent, puisqu’ils sont de plus en plus complexes à mesure que le temps, avec la lente majesté d’une action divine, s’écoule. C’est là le grand mystère de tout ce qui vit. C’est là que la science ouvre à d’autres pensées.

Aimé Michel

Notes: 

(1) Voir le chapitre de L. Eiseley dans le livre de W. L. Thomas: Fossil Man and Human Evolution (Chicago University Press, 1956).

(2) Par exemple dans certains épisodes du Cycle du fleuve, de l’écrivain américain Philip José Farmer, où l’auteur parvient (mais en vain) à contenter même les nostalgiques du passé.

(3) Science et Vie, numéro spécial Minéraux et Fossiles, 1976, p. 114.

(4) On trouvera un exposé simple et complet des méthodes de datation dans le livre du professeur de Cayeux: la Science de la Terre (Bordas, Paris, 1969, page 71 et suivantes).

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