Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Nous autres enfants d’Uranie

Arts et Métiers – Janvier-Février 1987

par Aimé Michel

 

S’est-on assez moqué des vers fameux de Hugo:

O république universelle
Tu n’es encor que l’étincelle,
Demain tu seras le soleil!

Elle est belle, disent les esprits forts, ta république universelle: fanatismes, nationalismes, frontières cadenassées de paperasses, de douanes, voire de barbelés, hommes en armes (et quelles armes), angoisse universelle, voilà la vérité accouchée par ces «temps futurs» que tu décrivais comme une «vision sublime».

En un certain sens, les esprits forts se trompent et le poète avait vu juste. Autour du monde, recouvrant toute la zone tempérée nord, une république universelle est née pendant ces dernières décennies; elle s’est renforcée à la faveur de la «crise». Sans doute est-elle armée jusqu’aux dents. Et les sentiments de ses citoyens ne sont pas édifiants. Mais une force des choses que l’on expliquera comme on voudra s’est établie sur eux, et même appesantie, qui va se développant selon des lois qui lui sont propres, que nous n’entrevoyons qu’à peine ou pas du tout, et qui n’a besoin, pour agir, ni de notre concours, ni de nos sentiments ou assentiments.

D’un bout à l’autre de cette zone ininterrompue se développe une culture uniforme, un genre de vie uniforme, des idées semblables même quand nous les utilisons pour nous disputer, un rêve unique, très vague mais très profond.

Et la paix. Pour la première fois dans l’histoire (dans toute l’histoire) les pays détenteurs de la puissance et du savoir ont cessé de se battre avec des armes.

On peut discuter les valeurs de cette culture uniforme, trouver nos villes hideuses (elles ne le sont pas tant que cela, elles le sont moins qu’il y a quinze ans, tout projet esthétique suscite les passions, voir les colonnes de Buren); on peut déplorer ce cours universel, prétendre que l’accélération du réseau informatique, au sens le plus large, abrutit les hommes, les vulgarise, les décervelle (mais la résistance de l’homme au décervelage et d’ailleurs à toutes les épreuves semble n’avoir pas de limites). On peut surtout, parce qu’il y a un effet d’hystérésis dans toute évolution un peu rapide, se désespérer que la République Universelle dont je parle ne soit née d’aucune utopie en état de marche (il n’y en a pas, bienheureuse découverte) et n’ait, comme on dit «réalisé aucun projet» (Dieu merci! qu’ils •étaient bornés ces projets, tous depuis celui de «divin» Platon qui voulait réserver le pouvoir aux philosophes et parquer les femmes dans des bordels-pouponnières).

Ceux qui se désespèrent que la Révolution ne soit pas venue du Politique, qu’elle se fasse avec notre seul travail et au mépris de nos élucubrations, ceux-là, il convient de les traiter avec respect, comme vos vieilles pierres. Lisons-les comme on visite les châteaux de la Loire. Bienheureuse découverte, que les destinées de notre espèce soient assez complexes pour ridiculiser Platon, Thomas More, Rousseau, les pieux auteurs de «Politiques tirées (par des cervelles humaines) de l’Écriture Sainte», et les théoriciens modernes de toute eau que les folies de leurs infatigables prédécesseurs n’ont pas découragés.

Depuis plus de cinquante ans, exactement depuis la parution de la Bible de la Physique moderne de Von Neumann (Die Mathematische Gründlagen der Quantum mechanik, les Fondements mathématiques de la mécanique quantique, 1932) les physiciens piétinent devant la solution de ce qu’ils appellent le problème de la mesure: dans le processus de mesure qui achève toute expérience scientifique, on ne sait pas à quel chaînon de l’expérience assigner l’opération fondamentale par laquelle ce qui était inconnu devient connu. C’est un chaînon fondamental non pas seulement pour la philosophie de la connaissance, dont tout savant se passerait volontiers, mais parce que tout accès à la connaissance du phénomène physique élémentaire bute devant la fameuse inégalité Δ1 x Δ2 ≥ h. Un livre récent, d’une merveilleuse clarté, dresse le bilan des hypothèses imaginées par les théoriciens pour expliquer ce blocage (Nick Herbert: Quantum Reality, Anchor Press x Double Day, 1985. On trouve ce livre à Paris à Offilib, 48, rue Gay-Lussac). Herbert ne recense pas moins de huit interprétations et constate mélancoliquement 1) qu’aucune n’est vérifiable, 2) que huit, c’est trop, et 3) que toutes, sans exception, sont absurdes (preposterous, p. 28).

Il serait piquant, ne trouvez-vous pas, que les plus grands esprits du siècle butent ainsi devant la vérité élémentaire, et que la théorie du plus complexe des problèmes, l’évolution de la société humaine, fût décrite dans les rêveries d’un idéologue ignare, muni de quelques statistiques.

Ce serait piquant, et selon moi désespérant, car cela réduirait notre destinée à bien peu de chose. L’homme serait plus facile que l’électron.

Dieu merci il n’en est rien. Notre époque est la plus intéressante de l’histoire: elle a consommé l’échec de toutes les idéologies. Nous voilà ramenés à la case départ, en deçà de toutes les explications réductrices, face à l’insondable réalité, reconnue insondable. On nous avait fabriqué de petites espérances à la mesure de notre esprit et du peu de connaissance d’une époque. Elles étaient toutes illusoires. L’inconnu est devant nous, et il a toutes les apparences de l’infini.

Les pessimistes y trouveront le motif d’un vertige. Et pourquoi donc? Il n’y a pas de quoi. Si vertige il y a, c’est celui de la grandeur. Semblable, en plus démesuré, à celui des premiers hommes qui, ayant franchi à pied le détroit de Behring, il y a 40’000 ans, découvrirent devant eux un monde vierge et sans limite à leur mesure.

Si nous sommes tentés par la peur, les analogies ne nous manquent pas pour nous rendre cœur, pour attester que notre esprit n’a que tout juste commencé d’exploiter ses dons. Pensons aux hommes qui peignirent Lascaux. Ils étaient en tout nos semblables, comme le montrent leurs fossiles et leurs chefs-d’œuvre, miraculeusement retrouvés. Ils avaient notre cerveau. Un enfant de Lascaux envoyé au lycée ne s’y fût pas distingué des nôtres. Il aurait appris avec la même aisance la théorie des fonctions et l’usage d’un P.C. Quelques enfants de Lascaux étaient des Mozart ou des Einstein. Peut-être éprouvèrent-ils, à voir danser dans la lumière d’une torche les formidables peintures du plafond, la même angoisse que nous devant les photos reçues de Voyager à travers les dizaines de millions de kilomètres. Peut-être s’interrogèrent-ils comme nous devant le mystère du futur.

Leurs descendants ont franchi ce futur, qui est notre présent. Et notre futur ne s’est pas rétréci, comme le montre la place du soleil sur la séquence principale du Diagramme.

Mais, pensons-nous peut-être, leur avenir apparemment fragile et démuni était en réalité moins menacé que celui de notre République Universelle. Le risque de leur destruction n’était pas déposé dans leurs mains ignorantes. Ils ne pouvaient ni provoquer Tchernobyl, ni empoisonner le Rhin.

Sans doute, encore que, pour en juger, il faudrait pouvoir tout peser. Ils n’avaient que des haches de pierre. Mais aussi n’étaient-ils que quelques dizaines de mille.

Surtout il faut voir que l’évolution de la Première République Universelle n’est pas entre nos mains. Selon le mot inventé par Jacques Ellul, notre environnement technique n’est qu’un prolongement de la nature, c’est une techno-nature, qui vit selon ses lois, que nous ignorons.

Nous voilà ramenés à nos réflexions du début. Peut-être y a-t-il quelque mystique dans ce que je vais écrire, mais c’est un fait que jusqu’ici la nature a fait son bien de toutes les crises traversées. D’après les astronomes, le Soleil suit dans sa révolution un chemin oscillant qui l’amène à traverser tous les trente-trois millions d’années l’épaisseur du disque galactique. Dans son dernier livre, passionnant, sur la vie dans l’Univers, M. Evry Schatzman note qu’il semble y avoir coïncidence entre ce cycle astronomique et les grandes mutations biologiques de la vie terrestre[1]. La traversée du disque galactique, dense de débris, poussières et autres obstacles, est une aventure plus dangereuse et grandiose que nos petites folies. Cependant, la vie a poursuivi son chemin, l’accélérant même peut-être lors de ces traversées. C’est au cours des derniers trente millions d’années que la vie est devenue intelligente.

Nous sommes loin de nos problèmes de société, c’est vrai. Mais est-il déraisonnable de penser que la progression de la vie terrestre, presqu’aussi ancienne que la planète, figure une sorte de stratégie (fût-elle aveugle, si l’on veut), et que le «passé répond de l’avenir»? Quoiqu’on n’en voie pas le mécanisme, on dirait, à suivre l’histoire de la vie depuis les origines, que les passages dangereux activent les effets néguentropiques producteurs de complexité.

J’avoue croire assez, et même beaucoup, à l’effet accélérateur des crises. On ne les constate pas seulement à l’échelle des grandes évolutions astronomiques et paléontologiques.

Cela a été dit des guerres et des grands mouvements de peuples, non sans bonne évidence.

Ce sont les violences du Moyen Âge et ses aventures collectives, expansion de l’Islam, croisades, aventures lointaines, qui ont mis au contact la vieille civilisation technique chinoise (moulins, papier, gouvernail d’étambot, machines et procédés industriels innombrables, cf. l’œuvre de l’historien anglais Needham) et l’esprit théorique de l’Occident, combinés dans l’explosion de la Renaissance.

Les deux guerres mondiales ont tué beaucoup de monde — quoique moins que les grandes épidémies — et les hommes ont beaucoup souffert. Mais on sait aussi tout ce qu’il en est sorti. La théorie informatique dormait dans les publications de Von Neumann, Turing et quelques autres quand on alla y chercher les plans de la première machine, pour fabriquer la bombe. Sans la folie de Hitler, la fusée serait peut-être encore une curiosité ou un jouet. Je me rappelle avoir lu dans mon enfance la démonstration, fondée sur le calcul irréfutable des rapports de masses, qu’une fusée capable d’atteindre la première vitesse de libération ne pourrait pas peser moins de 11’000 tonnes et n’existerait donc probablement jamais. Mais il fallut bombarder Londres… je n’insiste pas sur ces lieux communs.

La crise actuelle, qui comme je l’ai souvent écrit ici n’a rien à voir avec les «cycles» des défuntes théories économiques, est indiscutablement un traumatisme d’accélération. Causé par quoi? Le pétrole nous a un temps aveuglés. Les vraies causes sont de nature spirituelle. Ce sont les peuples ci-devant pauvres qui ont déclenché la course en cherchant à faire aussi bien, ou si l’on veut aussi mal, que l’Occident. Produire plus pour être moins pauvres et dépendants, savoir plus pour se passer de maîtres, pour le Japon émerger de ses décombres et reprendre sa place de grand peuple pilote, motifs assez semblables pour l’Europe: telles sont les causes déjà visibles.

La nature particulière de cette nouvelle lutte pour la vie lui donne sa forme technologique. Il ne s’agit plus de vaincre par l’épée, mais par le savoir et le savoir-faire. Cependant, c’est toujours une lutte pour la vie, ou la survie, comme dans la nature: elle est productrice de nouveautés. Une de ces nouveautés est qu’elles sont universelles.

Un savant français émigré aux États-Unis depuis vingt ans vient de publier un roman — un polar — qui décrit remarquablement les angoisses de ce monde enragé de naître[2]. De culture française (Sorbonne, Observatoires de Lille et de Meudon, talent artistique), Vallée est bien placé pour décrire cette douleur d’enfantement. C’est une bataille de la Marne: il faut marcher, marcher, dût-on crever de fatigue, de drogues stimulantes, de solitude, dormir au laboratoire, oublier sa famille et toute douceur de vivre, se nourrir à la sauvette des produits frelatés distribués par la machine du couloir. Même les beaux paysages de Palo Alto, Stanford, Berkeley paraissant submergés par les déchets, les vapeurs maléfiques, la sueur malsaine de l’effort. Même s’il anticipe un peu (je n’ai plus revu ces lieux de rêve depuis des années), sa description est vraie. Déjà il faut aller se battre ailleurs pour échapper à la dévastation: au Texas, au Nouveau-Mexique, dans le doux vieux Sud, sans parler de la côte. Et que doit-il en être du Japon, où l’espace n’existe pas?

 

«O, République Universelle»: Hugo le Voyant avait bien deviné qu’elle serait l’œuvre de l’esprit, non des armes. Les armes, en effet, se sont tues tout au long de la zone tempérée nord, là où le savoir et le savoir-faire détiennent désormais les vrais pouvoirs.

Hugo a vu plus loin que le Dostoïevsky des Possédés et que le Joseph de Maistre des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il a entendu derrière l’horizon historique le silence des champs de bataille. Il n’a pu comprendre que ce silence annonçait une autre guerre, celle du travail. Nous-mêmes, survivants des dernières hécatombes, témoins et acteurs de ce conflit d’un nouveau genre, nous ne comprenons guère mieux. Cherchant des antécédents à notre aventure, nous interrogeons avec perplexité un passé plus lointain que l’histoire.

Vers quoi nous porte notre élan, nous l’ignorons. La technonature de Jacques Ellul poursuit-elle en se servant de nous l’œuvre de la nature? Cette œuvre même existe-t-elle? Se borne-t-elle à suivre les pentes du hasard, et le hasard à cette dimension est-il le même, sans mémoire, et à plus forte raison sans projet, dont parlait le mathématicien Joseph Bertrand? «Seul le sait celui qui veille au fond de la nuit», disait un vieux sage indien qui ajoutait sans illusion: «Et encore le sait-il?».

Je crois que oui, mais ne me demandez pas de le prouver.■

Aimé Michel

Notes:

(1) Les enfants d’Uranie, le Seuil 1986, p. 141.

(2) La Mémoire de Markov, Jacques Vallée, Mercure de France.