Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

logo-download

Peut-on quitter son corps?

Article paru dans Planète N°14 de janvier / février 1964

… Du reste, quand on y réfléchit, il serait inexplicable que nous fussions seulement ce que nous paraissons être; rien que nous, tout entiers et complets en nous-mêmes, séparés, isolés, circonscrits par notre corps, notre esprit, notre conscience, notre naissance et notre mort. Nous ne devenons possibles et vraisemblables qu’à la condition de nous déborder de toutes parts et de nous prolonger dans tous les sens et tous les temps. .

MAURICE MAETERLINCK.

 LE MYTHE D’UN QUELQUE CHOSE QUI VOYAGERAIT

Le mythe d’un quelque chose qui peut quitter le corps et se déplacer dans l’espace et parfois dans le temps avec une souveraine liberté est connu dans toutes les religions. Les chrétiens attribuent cette prouesse à un grand nombre de personnages vénérés, y compris certains mystiques récents comme Don Bosco et le Padre Pio.

Il y a une généralité planétaire de cette croyance, qui semble cependant avoir joué son rôle dominant dans les mentalités anciennes de la Sibérie et de l’Asie septentrionale. De nombreux peuples ont créé des cultures fondées sur le chaman, c’est-à-dire sur un être d’exception, à la fois sorcier, prêtre et médecin, capable de tomber en transe et, dans cet état, de visiter, «par la pensée»  ou «par son âme» ou «par son double», des régions éloignées de la Terre, le pays des morts ou celui des dieux.

Le chaman est consulté par chacun dans toutes les circonstances importantes. On vient le voir quand on est malade, quand on a perdu un animal domestique ou un objet, avant la chasse, bref dans tous les cas où doit être prise une décision dont l’issue dépend d’une connaissance inaccessible par les moyens normaux.

Que le chaman soit africain, polynésien ou sibérien, il procède toujours de la même façon. Il tombe dans cet étrange état physiologiquement appelé transe, sorte de sommeil ressemblant extérieurement au sommeil somnambulique; il prétend, au réveil, avoir quitté son corps durant cet état et l’avoir ensuite réintégré. La transe peut être spontanée. Elle est alors précédée d’un bref recueillement dans la demi-obscurité, ou au contraire d’une danse  plus ou moins frénétique, ou d’une musique lancinante. Elle peut être aussi provoquée par des moyens plus radicaux: par l’ingestion de substances organiques hallucinogènes. Les Mongols et les anciens Égyptiens utilisaient ainsi un champignon vénéneux, l’amanite tue-mouches (Amanita muscaria), pour traduire l’hallucination prophétique. On sait aussi que le peyotl, poison tiré d’une espèce de cactus, servait et sert encore au même usage chez certains Indiens du Mexique[1]

À ce niveau, le problème ne semble devoir intéresser que les biochimistes, les pharmacologistes, les psychiatres et les sociologues. Certains hommes, au système nerveux en équilibre précaire, connaissent parfois des états de conscience particuliers marqués notamment par des hallucinations. Ces hallucinations ont pu être créditées d’un caractère sacré dans les sociétés primitives et au sein de groupes qui, dans les sociétés plus évoluées, participent encore de la mentalité primitive. L’éternel désir des hommes d’échapper à leur condition les entraîne à sacraliser des paradis artificiels. Et des systèmes métaphysiques et religieux ont été édifiés sur ces dangereuses expériences. Dans tout ceci, il n’y a rien que de naturel.

LE NAUFRAGE DU YACHT «LE ROLLON»

Mais y a-t-il autre chose derrière les hallucinations chamaniques? C’est, comme dit Jung, par le biais de la «rumeur» que le problème a fini par s’imposer à la curiosité des chercheurs. À force d’entendre raconter d’étranges histoires sur ce qui se passe lors de certaines hallucination provoquées ou spontanées, ils ont voulu savoir ce qu’il en était vraiment. C’est de leurs enquêtes et de leurs rapports qu’il va être maintenant question.

La source première de la rumeur est indiscutablement, dans nos pays occidentaux, un certain type d’expérience (vraie ou alléguée) dont nous avons tous, à un moment ou à un autre, perçu quelque écho. C’est un fils mourant vu à distance par sa mère, ou une femme par son mari. Le folklore marin compte d’innombrables récits de cette sorte. En voici un. Il m’a été rapporté par le peintre Parsus. C’est le narrateur lui-même qui l’a vécu.

- J’étais à l’époque pensionnaire à la villa Abd el-Tif, à Alger, où j’occupais un petit appartement avec ma femme. Une nuit, je vis dans mon sommeil une lueur glauque. Cette lueur prenant forme, je me sentis transporté dans un étroit couloir éclairé par le haut et dont le bas était noyé dans l’eau. Je m’aperçus alors que le couloir oscillait brutalement et je compris que j’étais sur un navire en train de sombrer. Soudain apparut un homme de haute taille, titubant, apparemment épuisé, les cheveux ruisselants. Il avançait vers moi en s’appuyant des deux mains aux murs du couloir comme quelqu’un qui va s’effondrer. À un moment il s’arrêta, leva lentement la tête vers moi et passa les deux mains sur son visage. Alors je le reconnus. C’était mon ami X… que j’avais laissé à Paris quelque temps auparavant. Son visage hagard était si effrayant que je poussai un cri et m’éveillai en sursaut.

«Or, bien que je fusse parfaitement éveillé et assis sur mon lit, la vision ne s’effaça pas sur le champ. Avant qu’elle ne disparaisse, j’eus encore le temps de crier: «C’est X…! Il est sur le Rollon en train de sombrer!», de me lever et de me précipiter vers mon ami. Tout disparut alors.

Mais la scène avait été si saisissante, si réelle pendant les quelques secondes de sa durée que ma femme, en m’entendant et en me voyant, était aussi bouleversée que moi-même. Je lui dis que j’étais sûr d’avoir vu X… en train de mourir sur son yacht, le Rollon, bien que je ne visse pas comment il avait pu faire naufrage puisqu’il devait se trouver en ce moment à Paris. Ce que j’avais éprouvé me semblait tout à fait différent d’un rêve, aussi convaincant que la réalité elle-même. Quelques semaines plus tard, le titre d’un journal attira mon attention dans un café. Il y était question de «l’enquête sur la disparition du Rollon». Je lus et appris que le Rollon porté disparu demeurait introuvable et que, selon toute vraisemblance, il avait fait naufrage lors d’une certaine tempête au large de la Sardaigne. La date donnée était celle de mon «hallucination».

SUR LES FICHES DU LABORATOIRE DE DUKE

On sait qu’Anatole Le Braz passa une partie de sa vie à recueillir de tels récits dans un pays où la tradition maritime multiplie les occasions des drames de l’absence: aucune circonstance, on le conçoit, n’est plus favorable à l’éclosion de la «rumeur» étudiée ici. Mais quelle valeur objective peut-on attribuer au récit de Parsus et à ceux de Le Braz? Aucune science ne saurait se fonder sur le seul témoignage humain. Le témoignage est du ressort de l’appréciation juridique. Ce n’est pas la vérité scientifique qu’établissent les jurés d’un tribunal. Un témoignage, même multiple, ne concerne jamais qu’un fait singulier. Et il n’est de science que du général. Mais si le témoignage seul ne peut satisfaire aux exigences de la stricte recherche, du moins peut-il et doit-il éveiller la vigilance. C’est pourquoi de nombreux chercheurs comme jadis Myers, Charles Richet et d’autres, et comme récemment le docteur Luisa E. Rhine de l’Université Duke, ont mis beaucoup de soin à enquêter de façon systématique sur ce sujet. Nous ne sortons certes pas du domaine du témoignage et par conséquent de la «rumeur», mais le nombre de cas rassemblés (plusieurs milliers) et l’esprit objectif mis à les étudier en élèvent le niveau très au-dessus du folklore et de la légende. Voici un extrait des fiches du laboratoire de Duke. Luisa Rhine, je tiens à le souligner, classe le fait qu’elle rapporte parmi les expériences hallucinatoires. C’est la substance de l’hallucination supposée qui pose un problème.

L’histoire est un peu compliquée. Un certain après-midi de l’année 1947, une jeune Américaine que nous appellerons Pat se trouvait en Angleterre chez une vieille dame dont elle avait intimement connu le fils, Allen, en Allemagne dans l’armée d’occupation.

- J’étais inquiète, rapporte la jeune fille, et déclarai à plusieurs reprises à la mère d’Allen que quelque chose était arrivé à son fils.

Parmi les images qui obsédaient à ce moment la pensée de Pat, il y avait surtout une certaine route dans une région boisée, en Allemagne, route qu’elle et Allen avaient maintes fois parcourue ensemble en voiture.

Cela se passait un mercredi. Deux jours plus tard, Pat reçoit une lettre d’Allen lui demandant si elle s’était rendue en Allemagne le mercredi précédent et comment elle était habillée. Pat lui répond qu’elle n’avait pas quitté l’Angleterre. Nouvelle lettre d’Allen faisant le récit suivant:

«Mercredi dernier, dans l’après-midi, à telle heure, je roulais en voiture entre X… et Y… (la route à laquelle avait pensé la jeune fille), en compagnie de deux autres soldats, dont Gerry (autre ami de Pat), d’un chauffeur allemand et d’un prisonnier que nous devions conduire à Y… La route était bordée d’un côté par un bois coupé de nombreux sentiers dont nous ne pouvions voir que l’entrée. À un moment, le chauffeur s’apprêtait à doubler un lourd camion à remorque, quand soudain jaillit d’un de ces sentiers une jeune fille qui se jeta littéralement devant nous au milieu de la route, agitant les bras pour nous arrêter. Le chauffeur allemand freina sec en jurant contre ces «femmes cinglées» tandis qu’en un éclair, Gerry et moi, nous vous reconnaissions, vous, Pat. Gerry s’exclama: «Regarde! C’est Pat!», et je lui répondis: «Mais oui! Je la croyais pourtant en Angleterre!»

«L’apparition s’évanouit alors aussi vite qu’elle était survenue. Or, au même moment, la lourde remorque du camion se détachait, zigzaguait quelques mètres et s’écrasait sur le bord de la route, devant le sentier d’où la jeune fille était sortie. Si l’apparition ne nous avait obligés à freiner au lieu de doubler, la remorque nous aurait immanquablement écrasés.»

Ce cas est curieux à plus d’un titre. Luisa Rhine précise en effet que Gerry, le compagnon d’Allen dans la voiture, put être interrogé séparément quelques mois plus tard et confirma pleinement le récit de son ami.

Le chauffeur allemand, qui ne connaissait pas Pat, la vit lui aussi, ainsi que le prisonnier et le troisième soldat. Et voici le plus étonnant: ces cinq hommes décrivent le costume que la jeune fille portait cet après-midi-là, alors qu’elle se trouvait chez la mère d’Allen. C’est-à-dire au moment même de l’accident. Mais à près de mille kilomètres de distance.

L’enquête menée ne laisse rien à désirer. Les témoignages sont concordants. S’il s’agissait d’un procès et qu’une tête fut en jeu, aucun jury n’hésiterait à se prononcer. Mais il s’agit d’autre chose: les faits sont de ceux que l’on qualifie d’incroyables, quels que soient les témoignages. Nous laisserons donc de côté pour l’instant la question de leur authenticité et ne retiendrons que la rumeur, c’est-à-dire l’existence du récit et des personnes qui le propagent. Suffisamment multipliée par des récits de cette sorte, la rumeur ne manquera pas d’entraîner une certaine croyance en la possibilité que certains individus peuvent avoir parfois de quitter leur corps et de se montrer là où ils ne sont pas. Ce peut être l’origine d’une grande partie du folklore recueilli par Le Braz, et d’ailleurs de tous les folklores du monde. De là au chaman, il n’y a qu’un pas: il suffira en effet, pour que la croyance au chaman commence à paraître justifiée, que le phénomène puisse être obtenu à volonté et non plus seulement par une occurrence rarissime et fortuite. Les cas que je vais citer maintenant entrent dans cette catégorie.

DEUX EXPÉRIENCES RÉCENTES

Que l’on me permette de rapporter succinctement deux expériences faites sur mes indications par une jeune femme capable, comme les chamans, de se mettre en état de transe hypnotique à volonté. À l’époque où ces expériences furent faites, je n’avais jamais vu la jeune femme en question, qui habite la capitale d’un pays étranger. Je ne savais d’elle que son âge approximatif – entre vingt et trente ans – et l’extrême discrétion avec laquelle elle pratiquait ses expériences, puisque trois ou quatre personnes seulement en connaissaient l’existence. J’étais en rapport épistolaire avec une seule de ces personnes qui ne m’avait jamais vu, n’était jamais venue chez moi, ne connaissait aucun de mes amis, et ne correspondait avec moi que pour me demander, précisément, quelques idées d’expériences.

Appelons cette personne M. A… et la jeune femme Mme B…

Sachant par M. A… que Mme B… «avait l’impression», en état de transe, de sortir de son corps et de se déplacer librement, j’écrivis à M. A… pour l’avertir qu’il recevrait prochainement une enveloppe ou un paquet qu’il devrait remettre à Mme B… lors de la prochaine transe de celle-ci, en lui demandant de «se rendre» chez l’expéditeur et de le décrire, lui, sa maison et tout ce qu’elle verrait. Je m’abstins de donner aucune indication ni de sexe, ni d’âge, ni aucun détail sur l’expéditeur (ou expéditrice) du paquet ou de la lettre. Après quoi j’appelai au téléphone un de mes amis, professeur de sciences dans une université de province, et lui demandai d’expédier à M. A…, sans aucune indication d’origine, un objet de son choix.

Mon ami me rappela le lendemain pour me dire que c’était fait, et que l’objet expédié était une enveloppe contenant une petite feuille de carton blanc rigoureusement vierge. La «séance» eut lieu le vendredi suivant à 21 heures. Trois jours plus tard, le lundi, je recevais par la poste le compte rendu littéral de l’expérience. Ici, une précision: en état de transe, Mme B… écrit. On lui pose les questions et elle répond par écriture. Quand elle s’éveille, elle se souvient plus ou moins clairement de ce qu’elle a vu dans son état second et M. A… lui pose d’autres questions pour essayer d’obtenir d’elle plus qu’elle n’en a écrit. Les comptes rendus de séance comprennent donc une partie écrite par Mme.B… et la transcription d’un dialogue entre elle et M. A… enregistré au magnétophone.

Voici maintenant le compte rendu rédigé par M. A…

-Il est 21 h 30, je glisse entre les doigts de Mme B… l’objet reçu. À ma surprise, Mme B…, qui le saisit d’une seule main, la gauche (l’autre tient le stylo), trouve le moyen d’en extraire un petit carton blanc en secouant l’enveloppe, laquelle retombe sur la table. Attente de 16 minutes, pendant laquelle Mme B… tient le petit carton près de son nez et parfois de ses lèvres, puis contre son front. Par moments, sa respiration s’accélère, puis s’apaise. À 21 h 19, sa main retombe. Elle écrit:

Mme B… – C’est un monsieur assis à la table familiale. Âge déjà respectable, abondante chevelure blanche. Abondante n’est pas le mot.

M. A… – Elle cesse d’écrire. Elle a un air attentif et pourtant comme des hésitations dans l’attitude de la main. Enfin elle dessine (difficilement, semble-t-il) un profil.

Encore quelques minutes, puis elle s’éveille, et le dialogue suivant s’engage entre M. A… et Mme B… (enregistré au magnétophone):

- B: Je suis réveillée, vous savez!

- A: Pas de malaise?

- B: Oui, j’ai dû me sentir mal. Maintenant ça va.

- A: Où avez-vous été?

- B: Chez des gens qui étaient en train de dîner.

- A: Combien de personnes à table?

- B: Il y avait une dame. Il y avait un monsieur. Encore un autre monsieur. Et encore des gens, mais j’ai l’impression que ceux-là, ce sont de grands enfants.

- A: Avez-vous vu l’expéditeur du carton?

- B: Ben oui, je crois que c’est lui.

- A: Comment est-il?

- B: Je ne sais pas. Il me semble que c’est un monsieur à cheveux blancs. Je ne l’ai vu que de profil.

- A: Quel âge donnez-vous à ce monsieur?

- B: Une soixantaine d’années peut-être.

À la réception de ce texte, je constatai d’abord que tous les détails connus de moi étaient exacts, et surtout la chevelure blanche, non pas abondante car coupée assez court mais drue et attirant l’œil au premier regard. J’appelai mon ami au téléphone et lui demandai ce qu’il faisait le vendredi précédent entre 21 heures et 21 heures 15. Réponse:

- Je dînais avec ma femme, un ami et mes trois enfants.

Les résultats étaient donc intéressants, mais peu détaillés. J’écrivis à M. A… de poursuivre l’expérience le vendredi suivant: que Mme B… continue d’observer l’expéditeur du petit carton blanc dans ses activités (ma lettre ne précisait pas si les détails déjà donnés étaient exacts ou non). J’obtins le lundi suivant les précisions que voici:

Mme B… (écrit en état de transe) – Il lisait le journal, seul dans une pièce qui ne semble pas la même que la dernière fois (la dernière fois: salle à manger). Une femme, la sienne, est entrée. Maintenant, il écrit, mais je n’arrive pas à voir ce qu’il écrit. Il ne laisse rien échapper pour le moment. Il faudra recommencer l’expérience (sic).

Mme B… s’éveille quelques minutes plus tard. Interrogée par M. A…, elle ajoute une précision: «elle a eu l’impression que l’entrée de la dame dans la pièce avait pour cause un souci crée par un enfant ou concernant un enfant».

Aussitôt interrogé par téléphone sur ce qu’il faisait le vendredi précédent, mon ami me répondit qu’il ne s’en souvenait pas, mais que vraisemblablement il devait, comme chaque soir à cette heure-là, bavarder à table avec sa famille. Mais il s’interrompit soudain.

- Attends, me dit-il, ma femme prétend que non. Et en effet, je m’en souviens aussi maintenant. C’est vendredi dernier que le copain de mon jeune fils est venu le voir avec sa guitare. Comme les deux lascars me cassaient les oreilles, j’ai fait ce soir-là quelque chose que je ne fais jamais: je suis allé lire «le Monde» dans la pièce à côté, tout seul.

- Tout seul?

- Oui. Sauf qu’à un moment, ma femme est entrée pour me dire qu’avec ce concert de guitare mon fils ne faisait pas ses devoirs et que je devrais bien aller lui tirer les oreilles.

L’ATTITUDE DE L’ESPRIT CRITIQUE

Donc, concordance remarquable. Mais ici, pas plus que tout à l’heure, on ne sort de la «rumeur». Ces expériences sont tenues pour convaincantes par ceux qui les font et par ceux qui croient ceux qui les font. Mais quelles raisons ont-ils de les croire? La conviction n’est pas la preuve. Sur le plan scientifique, le lecteur de cet article est seulement fondé à se dire ceci: «Il existe des personnes, comme Mme B…, qui disent avoir l’impression de voyager par la pensée, en état de transe; il existe d’autres personnes, comme Aimé Michel, qui disent avoir connaissance de cas où la part contrôlable de telles assertions s’est révélée curieusement authentique. Quant à savoir si je dois les croire ou non, c’est une question que pour l’instant je ne peux trancher qu’en fonction de critères moraux indémontrables. Je n’ai d’ailleurs aucun besoin de les croire pour constater que leur existence explique le phénomène historique et religieux du chamanisme, car il suffit pour cela d’organiser cette rumeur en système religieux, fait classique en sociologie des religions. Pour aller plus loin et échapper à l’incertitude des critères moraux, il faudrait que les faits rapportés par la rumeur fussent contrôlables à volonté, c’est-à-dire qu’il existât des chamans sur lesquels les savants puissent expérimenter à volonté.»

Telle est en effet la revendication la plus sage de l’esprit critique, et nous nous y tiendrons

CE QU’AVAIT VU LE CHAMAN MEXICAIN

Notons seulement, mais avec force, que cette exigence ne saurait tenir lieu de négation anticipée. «Je ne sais pas si c’est vrai» n’a jamais signifié «je sais que ce n’est pas vrai»; et encore moins «je déclare fous ceux qui veulent savoir si c’est vrai». Nous proclamons au contraire dans cette revue que le nouveau rationalisme consistera à pousser systématiquement l’investigation scientifique dans tous les domaines et en particulier dans ceux d’où un scientisme paradoxal voulait l’exclure par décret.

Aucun biologiste en France n’aurait pu publier ni peut-être même entreprendre certaines des recherches faites chez les Indiens Mixtèques par Gordon Wasson et sa femme, le Dr Valentina Wasson. Il y a quelques années, une mission d’études comprenant notamment le Pr Wasson et sa femme fut envoyée chez les Indiens qui habitent le sud du Mexique. Les Mixtèques ont une culture chamanique et leurs chamans obtiennent la transe par le moyen de champignons sacrés apparentés à l’Amanita muscaria qu’ils consomment selon des rites précis, au cours de cérémonies religieuses. En observant le chaman du village où la mission s’était installée, Wasson remarqua bientôt que celui-ci, lorsqu’il était sous l’effet de la drogue, prétendait décrire le comportement d’individus situés dans des villages voisins ou même éloignés. Nous connaissons des hommes de science français qui auraient eu la curiosité de contrôler les dires du chaman. Nous en connaissons même qui l’ont eue, en Afrique, dans des circonstances semblables. Mais on chercherait en vain trace de leurs observations dans les publications scientifiques françaises, et les publieraient-ils ailleurs que leur carrière en serait gravement compromise, comme on a pu le voir par l’acharnement déployé contre le Pr Rocard après la parution de son Signal du Sourcier[2].

Les observations de Wasson et de sa femme sont au contraire classiques et universellement connues.

Ils contrôlèrent donc les propos du chaman et constatèrent qu’en effet tout se passait très souvent comme si celui-ci voyait réellement des scènes se déroulant pendant sa transe à des dizaines de kilomètres de là. Les Wasson auraient pu conclure qu’ils étaient joués par un fripon et ses compères, et passer outre. Ils voulurent au contraire pousser l’expérience à sa limite. Leur fils Peter étant resté aux États-Unis, à des milliers de kilomètres de là, ils demandèrent au chaman de le leur décrire, de dire ce qu’il faisait, comment il était vêtu, etc.

Quand ils rentrèrent chez eux, rapporte Susy Smith, ils purent constater que tout ce qu’avait dit le chaman était exact dans le moindre détail.

Le champignon utilisé par le chaman des Wasson a été étudié en France par un éminent naturaliste, connu pour ses travaux dans ce domaine, le professeur Roger Heim, directeur du Museum d’Histoire naturelle. Quoi qu’il en soit, les observations faites au Mexique par les Wasson sont à la limite de l’expérimentation scientifique. Il ne leur manque, pour répondre aux critères les plus exigeants, qu’une posologie rigoureuse du champignon mexicain: si le chaman étudié par les deux savants avait su leur expliquer la manière d’utiliser la drogue pour obtenir l’effet recherché, il n’en coûterait que quelques francs dépensés chez le pharmacien ou le droguiste pour permettre à chacun de savoir si, oui ou non, on peut «quitter son corps».

C’est une telle maîtrise du phénomène qu’ambitionnent d’obtenir les chercheurs américains attelés à l’étude des substances psychédéliques c’est-à-dire provoquant des phénomènes mentaux exceptionnels. La mescaline, l’acide lysergique commencent à être bien connus. Le biologiste canadien Humphrey Osmond, Aldous Huxley en Amérique, Roger Heim en France et plusieurs écrivains en ont décrit les effets.

HISTOIRE DE BOB RAME ET L’ÉTHER ÉTHYLIQUE

Il semble que l’on doive distinguer entre les pouvoirs hallucinogènes et les pouvoirs psychédéliques supposés d’une substance. La mescaline ou le L S D sont toujours hallucinogènes, alors que leurs pouvoirs psychédéliques ne sont pas régulièrement signalés. En revanche, certaines substances que l’on ne tenait pas jusqu’à une date récente pour psychédéliques peuvent parfois donner lieu à des observations littéralement fantastiques. Ainsi, par exemple, le vulgaire éther éthylique étudié aux États-Unis par le Dr A. Puharich. Dans le livre qu’il a consacré à cette question, Puharich raconte comment il a été conduit à s’intéresser à l’éther éthylique par l’observation d’un de ses patients éthéromanes. Ce dernier, un homme d’affaires new-yorkais de quarante-quatre ans, que Puharich appelle Bob Rame, avait lui-même découvert la puissance hallucinogène de l’éther, en le respirant par inadvertance dans son laboratoire. L’éther l’assoupissait et, comme il souffrait d’insomnies, il prit peu à peu l’habitude d’en respirer quelques bouffées tous les soirs pour s’endormir.

Mais bientôt, raconte Puharich, le sommeil provoqué ainsi commença à s’accompagner d’expériences plutôt curieuses que le patient, en homme réaliste, interpréta d’abord comme des rêves. À peine étendu, il avait la sensation de sortir de son corps et de s’élever doucement au-dessus de celui-ci, qu’il voyait assoupi dans le lit ou le fauteuil où il s’était effectivement endormi. Dans ce rêve supposé, son esprit lui semblait parfaitement conscient et attentif. Il pouvait réfléchir, s’étonner, se poser des questions sans s’éveiller le moins du monde. Il pouvait surtout se déplacer autour de son corps, traversant les planchers et les murs, plongeant dans les profondeurs de la maison ou flottant au-dessus du toit. Le patient, je le répète, interprétait toutes ces prouesses comme une sorte de rêve sans réalité, mais un rêve étrange où il gardait tout son esprit critique. À part l’illusion de se déplacer autour de son corps, dans l’espace, aucune fantasmagorie, aucune déformation des faits ni des choses.

Pendant neuf mois, Bob Rame se livra à ce peu banal passe-temps. Il respirait un peu d’éther, s’endormait, avait l’impression de s’éveiller, mais sans son corps. Ainsi libéré, il vagabondait longuement dans un univers sans entrave ni poids, puis se sentait «rappelé», perdait conscience, et se réveillait, cette fois pour de bon et dans son corps. Au bout de neuf mois, un fait nouveau se produisit: un jour, il eut son hallucination coutumière sans prendre d’éther. En d’autres termes, il tomba spontanément dans la transe hypnotique dont j’ai pu moi-même étudier et expérimenter les effets sur la jeune femme évoquée tout à l’heure. Mais cette fois, Bob Rame constata que, dans son hallucination, il pouvait non seulement se déplacer autour de son corps endormi, mais errer au loin dans l’espace. Après ce qui lui sembla être un long voyage, il se trouva soudain dans une pièce obscure, en proie à une impression de malaise et de douleur. Il n’avait plus du tout l’illusion de voyager ni de flotter au-dessus de son corps endormi. Il était comme couché dans un lit, et son corps (ou ce qui, dans son hallucination, lui paraissait être son corps) souffrait intensément. Il examina d’abord la pièce où il se trouvait et ne la reconnut pas. Puis il aperçut des visages, également inconnus, penchés sur lui. Les gens qui étaient là lui semblaient tout heureux de le regarder et se félicitaient de le voir s’éveiller. Après un moment d’épouvante et de stupeur, Rame tenta de parler, de dire à ces gens qu’il n’était pas celui qu’ils s’imaginaient. Mais il ne le put et, pris de panique, perdit de nouveau conscience. Il s’éveillait un peu plus tard, pour de bon cette fois, et dans son vrai corps. En réfléchissant à son hallucination, il en vint à l’interpréter ainsi: «Je m’endors, je rêve que je m’éveille dans un autre corps, ce rêve m’effraie et je m’éveille réellement.» On notera ici aussi l’extraordinaire réalisme de cette mésaventure mentale: quelle que fût sa conviction d’avoir rêvé, Rame devait convenir que son pseudo-réveil dans le corps d’un moribond inconnu se présentait avec tous les caractères de l’authentique et du vécu.

Une autre fois, Rame s’éveilla dans le corps d’un ivrogne que ses compagnons de beuverie étaient obligés de soutenir.

UNE COÏNCIDENCE NETTEMENT EXAGÉRÉE

On remarquera que, jusqu’ici, rien dans ces expériences n’est sujet à vérification. Bob Rame est le seul témoin de ses voyages supposés, et son récit est la source unique où nous puissions les étudier. Bob Rame lui-même n’avait aucun moyen de savoir si ce qu’il éprouvait correspondait ou non à une réalité quelconque. Il savait que neuf mois d’éthéromanie avaient quelque peu déréglé ses mécanismes mentaux et pouvaient suffire à rendre compte de ce que ses rêves avaient d’insolite.

Le docteur Puharich et lui-même cherchèrent donc le principe d’un test propre à trancher objectivement la question. L’idée finalement retenue fut la suivante: puisque pendant son sommeil le patient croit sortir de son corps et «envahir» le corps d’individus en état de conscience atténuée, il faut chercher quelqu’un qui réponde à cette condition et que l’on connaisse suffisamment pour pouvoir vérifier l’authenticité de ce jeu des quatre coins psychologique.

À quelque temps de là, un ami de Rame, que le Dr Puharich appelle Boris, tomba gravement malade. Boris habitait, avec sa femme Lomar, une villa dans un jardin, sur une colline voisine. Un après-midi, après s’être assuré que Boris était bien couché dans son lit, Rame tenta l’expérience. Transe vers quatre heures vingt-cinq, impression de quitter son corps, voyage rapide vers la colline. Mais, au moment où Rame arrive devant la villa, surprise: la porte de la villa s’ouvre et Lomar sort suivie de son mari.

- Je rêve, se dit Rame en pleine conscience. Voilà bien l’expérience qu’il fallait faire; la preuve est là que je suis en train de vivre une hallucination sans consistance, puisque je vois Boris habillé, avec son pardessus et son chapeau, alors que je sais parfaitement qu’il est allongé dans son lit.

Cependant, l’hallucination n’en était pas moins réaliste pour autant. Lomar, vêtue d’une jupe noire, d’un pull-over rouge et d’une veste noire, bavardait avec son mari. Puis tous deux descendaient le perron et se dirigeaient vers le garage.

- Comme ils venaient au-devant de moi, rapporte Rame, je m’arrêtai. Ils semblaient gais et me dépassèrent sans me voir. Je «flottais» devant eux et tentai par quelque signe d’attirer leur attention, mais sans résultat.

Lomar ouvrit la porte du garage, sortit la voiture, son mari monta à ses côtés et tous deux s’en allèrent. De plus en plus convaincu qu’il rêvait, Rame «revint dans son corps» et s’éveilla. Il rapporta ce qu’il avait vu à sa femme et tous deux convinrent que le résultat de l’expérience était aussi évident que négatif. Cependant, pour comparer exactement son rêve à la réalité, il appela Lomar au téléphone. Sans lui dire le motif de ses questions, il lui demanda ce qu’elle faisait entre quatre et cinq heures.

- Je suis allée à la poste.

- À pied?

- Non, en voiture.

- À quelle heure?

- J’ai dû sortir la voiture du garage vers quatre heures vingt-cinq.

- Boris était dans son lit?

- Pas du tout! Quand il a vu que je me préparais à sortir, il m’a dit qu’un peu d’air lui ferait peut-être du bien. Il s’est habillé, il a passé un pardessus léger, s’est couvert la tête et je l’ai emmené avec moi en voiture.

- Et comment étiez-vous habillée?

- Jupe et veste noires, pull-over rouge.

Tout était donc exact: les faits et gestes des deux personnages, leurs vêtements, rien n’avait échappé à Rame. Le Dr Puharich est depuis lors convaincu que les expériences de «décorporation» rapportées depuis des millénaires par les chamans sont réellement une possibilité de la machine humaine.

Naturellement, il serait téméraire d’imaginer que les phénomènes décrits par le biologiste américain peuvent être provoqués à volonté, à l’aide d’un peu d’éther éthylique. Sans même se prononcer sur leur authenticité, on doit en effet remarquer que tous ceux qui les ont étudiés reconnaissent qu’il n’existe actuellement aucun moyen de les provoquer à coup sûr. Mme B…, dont j’ai rapporté tout à l’heure quelques performances, se trompe parfois, décrit des scènes sans rapport avec la réalité, ou du moins avec ce que j’ai pu contrôler (car il n’est pas impossible, après tout, qu’elle ait réellement vu ce qu’elle dit avoir vu, même quand le contrôle est décevant. Le professeur Tenhaeff, d’Utrecht, a fréquemment décelé une sorte de vision symbolique qui montre par exemple la mer pour un champ de blé, une bête fauve pour quelqu’un qu’on déteste, etc.).

Dans le cas de Rame, il est certain que l’éther n’a joué qu’un rôle de déclencheur obligeant le patient à prendre artificiellement conscience de possibilités personnelles latentes. Ces possibilités attendent encore devant la porte de la science qu’un experimentum crucis les introduise dans le corps des certitudes admises ou les interprète de façon différente. Mon opinion personnelle, après deux ans de fréquentation assidue du phénomène, est, d’une part, qu’il s’agit de quelque chose d’extrêmement important, et d’autre part, que les interprétations proposées jusqu’ici pêchent encore par un excès d’ignorance.

QUE SAVONS-NOUS DES LIMITES DE LA PENSÉE?

Comment oserait-on proposer aux prouesses d’un Rame une interprétation – même négative – quand tout semble prouver que l’homme n’a pas encore découvert l’usage adéquat de son cerveau? Quant à l’importance de ces faits, s’ils sont aussi réels que le croient ceux qui les ont étudiés, il faut, pour l’apprécier exactement, se rappeler qu’ils ne se borneraient pas à bouleverser l’idée que nous nous faisons de l’homme. Ils révéleraient en outre un aspect de l’univers physique que rien dans la science actuelle ne permet encore d’entrevoir. Car enfin, prenons au pied de la lettre, à titre d’expérience logique, les propos de ceux qui disent avoir expérimenté la décorporation. Quand Bob Rame se trouve nez à nez avec ses amis descendant du perron et que ceux-ci ne le voient pas, qu’est-il exactement? Il est vain de dire, comme les vieux philosophes, que c’est l’âme ou l’esprit du rêveur qui se trouve là. L’âme ni l’esprit, tels qu’ils sont définis dans les traités, ne sauraient arrêter un rayonnement électromagnétique. Et si le quelque chose qui était là n’avait pu, d’une façon ou d’une autre, arrêter les rayons émis par les corps de ses amis et par les objets environnants, ce quelque chose n’aurait rien vu, tout simplement. Et qu’on n’invoque pas je ne sais quel «regard de l’âme». Qu’est-ce qu’une «âme» qui aurait aussi le sens des dimensions, des couleurs, du haut et du bas, etc? Pourquoi l’âme de Rame verrait-elle les masses macroscopiques décrites, plutôt que les atomes ou les particules qui les forment?

Au risque de décevoir certains lecteurs, je dirai que la science n’a pu commencer et progresser qu’autant que, précisément, on s’en est tenu à ce genre de questions humbles mais précises. Et ce que nous voulons, c’est une élucidation scientifique et nulle autre. Parler d’âme ou d’esprit dans cette perspective, c’est ne rien dire. Si leur expérience est authentique, Bob Rame, Mme B… Alma Radberg et les cent autres qui ont peut-être pratiqué la décorporation ont vu des objets physiques, la couleur d’une robe, la disposition d’une pièce, la forme d’un visage, les gestes d’un personnage. Or, la couleur d’une robe ou de tout autre objet n’existe pas, n’a aucune espèce de réalité en dehors de la longueur d’onde qui la caractérise. Et, si l’on me dit que je ne vois pas une longueur d’onde mais l’impression subjective que celle-ci me fait, je répondrai que cette impression, je ne l’ai jamais sans une cause physique précise, déterminable, mesurable, sujette à expérimentation. Dans les cas rapportés au cours de cet article, la seule question qui nous intéresse est donc: «Quelle est la cause physique?», tout le reste n’étant que verbiage. Rien, en effet, n’est plus aisé que d’annoncer des «explications» quand elles ne sont assorties d’aucune expérimentation ni d’aucune mesure. Ceux qui accusent l’homme de science de manquer d’imagination sous prétexte qu’il veut s’en tenir aux faits, ignorent qu’en réalité, pour parvenir à un fait solide, il doit essayer, modeler, rejeter, reprendre cent fois cent théories et hypothèses, toutes également satisfaisantes a priori jusqu’à ce que l’une, enfin, se prête au contrôle expérimental. Seulement – et c’est là le privilège royal de la science – quand une théorie trouve enfin sa confirmation expérimentale, le savant atteint un but qui est son triomphe propre, celui qu’aucun raisonneur ne saurait lui disputer: il est capable de reproduire le phénomène en laboratoire.

Dans le cas précis de la décorporation, reconnaissons qu’aucune théorie ayant quelque valeur scientifique (c’est-à-dire propre à être expérimentée) n’a encore été avancée. Pis encore, il faut bien reconnaître que les faits, s’ils sont aussi réels qu’ils le paraissent, se situent à un niveau où la science n’a pas encore atteint, celui de la conscience psychologique. Notre seule consolation est donc, pour l’instant, que la conscience psychologique nous montre quotidiennement, dans l’expérience irrécusable que nous en avons, l’existence d’un fait parfaitement impossible à intégrer actuellement à la physique, à la chimie, à notre connaissance fondamentale de l’univers matériel, et qui n’est autre que la conscience elle-même. Nous savons à peu près comment nous pensons, mais nous sommes aussi éloignés que l’homme des cavernes de savoir comment nous savons que nous pensons. Si donc il est vrai que certains hommes ont eu parfois l’impression confirmée par les faits qu’ils «quittaient leur corps», il doit s’agir d’un phénomène dont la racine est aux sources mêmes, encore mystérieuses, de la conscience. Et parce que ce phénomène se développe dans l’espace des couleurs, des formes et des sons, il faut, bien sûr, qu’il s’agisse de quelque chose de physique.

Et nous revenons alors à la question posée tout à l’heure: ce quelque chose qui peut quitter un corps assoupi, qu’est-ce réellement? Comment cela s’insère-t-il dans la trame quantique des particules qui forment tout ce qui existe? Si, un jour, les neurophysiologistes et les pharmacologistes mettent au point la drogue du chaman, les physiciens devront-ils mettre en chantier une nouvelle théorie de la matière et de l’espace?

Il semble bien, en tous cas, que le nœud du problème se situe à ce niveau et que ce soit la nature profonde de l’espace qui se trouve mise en question. Si une chose peut être à la fois en deux endroits différents, ce que nous appelons un «objet» n’est sans doute pas ce qu’on croit. La nécessité pour tout objet d’être limité dans l’espace n’est peut-être pas aussi rigoureuse que nous l’imaginons depuis Descartes. Et certains rapports entre points éloignés de l’espace n’ont peut-être pas la limpidité géométrique que l’expérience quotidienne nous invite à leur attribuer, ni même celle, plus subtile, que l’on peut tirer des équations relativistes. Et s’il en est ainsi, quelles révolutions ne devons-nous pas prévoir en physique! Car, ne l’oublions pas, toute la théorie de la Relativité est fondée sur l’analyse de l’idée de simultanéité à distance, et plus précisément sur le fait qu’il n’existe pas de simultanéité à distance, que c’est là un concept illusoire. Je sais d’éminents physiciens que ces problèmes intéressent de plus en plus pour des raisons strictement professionnelles. À un moment où la physique théorique éprouve avec une dramatique acuité le besoin d’obtenir enfin une vision unitaire des choses, ils estiment que les faits révélés par la parapsychologie peuvent être un jalon, et de tous le plus significatif.

Aimé Michel

Notes:

[1] Voir sur le peyotl, l’article de Aldous Huxley dans le n° 1 de Planète et l’étude de Gabriel Veraldi sur les Religions du peyotl, dans le n°5.[2] Voir Planète n° 12.

 

LIVRES À CONSULTER

Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase par Mircéa Eliade, professeur à l’Université de Chicago. (Payot)

Un Mythe moderne par C.G. Jung. (Gallimard)

Hidden Channels of the mind par Luisa E. Rhine. (Sloane Associated)

Man outside his body par Hornell Hart, professeur de sociologie, Université du Kentucky. (To-morrow, vol. 2, N°2)

De la Suggestion par le Dr Bernheim, professeur à la Faculté de Médecine de Nancy. (Octave Doin, Paris 1886, ouvrage classique)

Voir aussi sur l’Hypnotisme l’étude à paraître dans l’Encyclopédie Planète.

Sur les observations de Wasson:

Extra Sensory Perception par Susy Smith (avec une introduction C.J. Ducasse, Brown University, U.S.A. (Pyramid Books)

Sur les travaux de Humphrey Osmond:

Proceedings of the New York Academy of Sciences – Mars 1957.

The doors of Perception par Aldous Huxley. (Harcourt, Brace and World, New York, 1961)

Les portes de la Perception. (Éditions du Rocher, Monaco)

Beyond Telepathy par Andrija Puharich. (Doubleday, New York 1962)

Some observations on the functional organisation of the Humain Brain par Wilder Penfield. (Proceedings of the American Philosophical Society. N 98, 1954, pp. 293-297)

Le Second Principe de la Science du Temps par Olivier Costa de Beauregard. (Le Seuil, 1963)