Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Un assassinat littéraire exemplaire: Ponson du Terrail

Article paru dans Planète N°18 (Le Journal de Planète) de septembre / octobre 1964

 

Ponson

Cinéma, télévision, édition, ou plutôt réédition: près d’un siècle après sa mort, Ponson du Terrail est redevenu l’un des premiers auteurs à succès de notre langue. C’est la gloire. Est-ce la justice? Non. Le vicomte Pierre-Alexis Ponson du Terrail reste ce qu’il fut en son temps, un méconnu. Aucun homme actuellement vivant n’a lu entièrement son œuvre. C’est que l’œuvre de l’auteur de Rocambole est très certainement l’une des trois ou quatre parmi les plus colossales créations littéraires de l’histoire. Pendant vingt ans – vingt ans seulement, il est vrai – de 1850 à 1870, de sa vingtième année à sa mort, Ponson n’a jamais pose sa plume infatigable, écrivant à la fois jusqu’à six romans différents comportant chacun, au long de millier de pages, des dizaines de personnages de tous les milieux et de toutes les époques. Nous ne sommes que quelques-uns à savoir que ce monstrueux torrent romanesque, moqué par des esprits distingués qui ne l’ont pas lu, devrait être en réalité l’objet de leur hommage et de leur respect.

Un auteur à lire vite

Comment remonter le courant d’une opinion qui fut faite une fois pour toutes par les critiques bourgeois du petit M. Thiers, trop intéressés, on verra tout à l’heure pourquoi, à ensevelir pour toujours sous le ridicule une œuvre puissamment révolutionnaire? Ponson, disent maintenant encore les manuels, manie à la pelle le pataquès, le quiproquo involontaire, l’anachronisme comique: «Quand il vit le lit vide, il le devint aussi: votre main est froide comme celle d’un serpent», etc. Mais Ponson est fait pour être lu vite: le seul moyen de faire disparaître une cathédrale est de l’examiner à la loupe; on ne voit plus alors que le grain de la pierre, qui est grossier. En réalité, si le génie du style est l’art de mesurer les moyens au but visé, Ponson est un des plus grands écrivains du XIXe siècle, l’égal d’un Walter Scott auquel il ressemble par beaucoup de traits. Ses énormes romans en huit ou dix mille pages ne languissent jamais, ne s’égarent jamais, ne tournent jamais en rond. On n’y trouve jamais la moindre digression philosophique, il se refuse à tout commentaire, à toute explication. Il ne met jamais les points sur les i. C’est le récit pur, avec tous les artifices de la littérature populaire, y compris un certain abus du dialogue. Mais la puissance évocatrice et, finalement, destructrice, est prodigieuse. Toute l’œuvre du vicomte du Terrail, descendant du chevalier Bayard, est une immense protestation contre la puissance corruptrice de l’argent, contre l’hypocrisie de la justice et l’égoïsme sanglant de ceux qui tirent les ficelles, qu’ils soient des nobles et des bourgeois du XIXe siècle comme dans Rocambole, le roi (Louis XV en l’occurrence) dans l’Auberge de la rue des Enfants Rouges, les fanatiques et les sorciers d’État dans la Jeunesse du roi Henri.

Une mort mystérieuse et qui le reste

Dans Rocambole, l’appareil social n’est que corruption et mépris du faible. L’instrument de la justice, personnifié par Rocambole lui-même, c’est le petit peuple arraché à l’erreur et au crime par un long effort sur soi, et imposant en marge de l’ordre social la revanche de l’opprimé. Pendant tout le Second Empire, alors que les songe-creux confiaient dans l’exil des projets de républiques abstraites à des livres que personne dans le petit peuple ne lisait (même pas ceux de Victor Hugo), Ponson, lui, répandait chaque matin, à Paris, dans trois ou quatre journaux différents et à 200’000 ou 300’000 exemplaires, les idées subversives de révolte et de libération. Les premières pages de Rocambole, en 1857, à l’apogée de Napoléon le Petit, sont une paraphrase presque textuelle de la plus célèbre page des Châtiments, Il neigeait… Et quand la défaite vint, ce furent les lecteurs de Ponson qui firent la Commune.

– Mon pauvre Ponson, lui dit alors son ami Alphonse Roye, tu es un homme fini: tous tes lecteurs sont en train de se faire tuer. Quand tu rentreras à Paris, tu ne trouveras plus personne pour lire la suite de Rocambole.

– Tu te trompes. Il y aura toujours des lecteurs pour Rocambole, parce que les lecteurs naïfs font toujours des petits. La race en est éternelle.

Quant à lui, incapable de supporter à la fois l’écrasement de ceux qui étaient ses frères de cœur et une défaite qui prenait, pour la droite bourgeoise, tous les airs d’un prétexte à répression, il rassembla en Sologne une troupe de francs-tireurs. Campé avec ses hommes dans la forêt de Marchenoir, il harcelait les troupes allemandes, conduisait des coups de main, dressait des embuscades. Refusant l’armistice, Ponson et ses maquisards poursuivront leurs opérations jusqu’à ce que les Allemands, en représailles commencent à raser les villages. II licencie alors ses hommes et se retire à Bordeaux, où il meurt de façon assez mystérieuse en 1871, âgé de quarante-deux ans.

Les éditions du Rocher, à Monaco, ont eu le courage de rééditer Rocambole sans grand espoir de succès: Rocambole, n’est-ce pas, ce n’est pas sérieux. En ce qui nous concerne, nous souhaitons que l’œuvre entière de Ponson du Terrail, actuellement introuvable, puisse enfin recevoir la place qui lui revient de droit dans la littérature française.

Aimé Michel