Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Pour un pari français

Arts et Métiers – Septembre – Octobre 1983

par Aimé Michel

 

L’aventure nucléaire est un cas. On cherche en vain un précédent. Pour la première fois il est demandé à l’ensemble des hommes d’acquiescer à un projet qu’ils ne peuvent comprendre et où beaucoup — la plupart — redoutent une erreur mortelle, la possibilité au moins d’une erreur mortelle.

Naturellement nous savons qu’il n’y a rien de tel. Les sondages montrent que mieux l’on est instruit du nucléaire et mieux l’on voit qu’il nous fournit, maintenant et pour longtemps, l’énergie la moins chère, la plus propre (avec l’hydraulique et le solaire), la plus perfectible, la plus sûre. Le problème est que pour réaliser ce projet, il faut l’accord du public, et qu’on ne peut lui expliquer réellement la sagesse d’un tel accord.

«Nucléaire»: que n’eut-on l’intuition, il y a 40 ans, de trouver pour l’énergie un nom qui ne rappelât pas la bombe! Supposez que l’on n’eût qu’un mot pour feu et pour incendie, pour eau et pour déluge, pour souffle et pour explosion. Or le cas est plus inextricable. On peut expliquer clairement que toute eau n’est pas déluge, ni risque de déluge, le feu pas l’incendie, et ainsi de suite. On peut aussi, bien sûr, et que de fois cela fut fait, montrer qu’avant de devenir bombe, bien avant, le cœur nucléaire tombe en panne, que l’«excursion» majeure est aussi improbable que la destruction de Paris par une météorite, que les effluents libèrent d’un cœur en divergence moins de radioactivité que les murs d’une maison bretonne, mais tout cela n’est que métaphore. On ne peut pas, il faut en convenir, expliquer le fond des choses, montrer la vérité évidente derrière la métaphore. On ne peut que demander au public de faire confiance à ceux qui savent, et rien de plus. Je trouve d’ailleurs le public français exceptionnellement raisonnable sur ce point. Three Misle Island, je crois, ne se serait jamais produit en France. J’entends cette panique injustifiée déclenchée par un politicien local. J’ose croire qu’ici tout politicien local sait qu’il perdrait à jamais son crédit en jouant inconsidérément à faire peur, et que d’ailleurs nos journalistes, plus sceptiques, seraient allés interroger les responsables avant d’emboucher leurs trompettes. Je ne crédite nos journalistes ni nos politiciens de plus de vertu. Simplement de plus de méfiance: ils savent que le bobard, en retombant, fait du dégât, j’entends chez ses auteurs.

Reste qu’on ne peut comprendre ce qui s’est passé exactement et ce qui pouvait se passer au maximum à Three Misle Island — fonte du cœur, traversée du fond de la cuve, pénétration dans le sol sous-jacent, récupération dispendieuse, et c’est tout — sans un minimum de savoir sur ce qu’est une centrale atomique, et qu’on ne peut demander ce savoir au public. Le public est fait de gens dont beaucoup ont autant ou plus de savoir que les ingénieurs des centrales, mais dans leur domaine, et pourquoi faudrait-il leur demander, en plus, d’apprendre le savoir des autres?

Je cherche le précédent historique valable. Il n’y en a pas. Les malheureux canuts de Lyon, toujours cités, se trouvaient dans un cas bien différent. Ils pouvaient aisément considérer et comprendre les métiers Jacquart. Ils ne redoutaient pas l’incompréhensible, mais seulement le chômage, tristement familier. Le mot «radioactivité» n’évoque rien à qui n’a pas fait de physique. C’est une monstruosité dont on ne connaît que ce qu’on a vu, et c’est le terrible champignon, qui est à la centrale ce que le déluge est au robinet. Mais allez donc l’expliquer clairement! Cependant les Français ont confiance.

Alors, pour une fois que nous autres Français sommes plus raisonnables que les autres, en avant donc, morbleu! Notre avance nucléaire est une chance unique. Il y aura trop d’énergie? Vendons-la, cassons les prix, ou que sais-je encore? C’est le moment de ressusciter notre imagination assoupie.

Des doutes s’expriment ici et là, comme si notre singularité chèrement conquise par un travail de quarante ans nous donnait le vertige. Aurions-nous oublié le temps où d’être les premiers nous semblait naturel? Pourquoi rêver d’imiter le Japon, l’Allemagne, ou tel autre? Imitons les Français.

Certes il faut tout bien peser. E.D.F. est en déficit, même très gros.

Quelque chose cependant me dit que l’audace, pour le combler, ne serait pas de monter les prix, mais bien de les baisser. Toute une frange d’entreprises hésitent sur le choix de leur énergie. Une baisse capterait cette frange. Des millions de particuliers (j’en suis, et combien d’autres) sont prêts à renoncer au fuel domestique. Et quel coup de fouet à l’économie nationale, quelle avalanche d’investissements, quelle demande multipliée si l’électricité baissait assez!

Rien n’est simple. Il ne faut pas jouer à l’expert. Mais je ne suis pas sûr que tout ici soit calcul d’expert. Le choix, l’enthousiasme d’un grand changement ouvrant des voies nouvelles, même difficiles, cela existe.

On nous offre de travailler moins. Ce qui manque aux Gaulois, ce n’est ni l’argent, ni le loisir, ni la sécurité. C’est un motif de fierté: il me semble en voir un, difficile, mais pas loin. Je ne suis pas sûr qu’on l’ait assez examiné.■

Aimé Michel