Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Pourquoi l’ascèse?

Article paru dans Planète N°37 de novembre / décembre 1967

 

Une des clés de la condition surhumaine

«Si jamais ce livre tombe entre les mains d’une personne qui aspire pour de vains motifs à la contemplation, je la prie de réfléchir aux rudes tenailles par lesquelles il faut passer et au pressoir des peines nombreuses sous lequel il faut pleurer avant d’y arriver. Peut-être alors tout désir frivole de ces faveurs s’évanouira de son coeur.»

Qui parle ainsi? Un mystique italien du XVIIIe siècle, le père Scaramelli, auteur du Directoire mystique (1754). Et à quelles «tenailles», à quel «pressoir» fait-il allusion? Écoutons un autre mystique, un moderne celui-là, auteur du célèbre Traité des Grâces d’oraison, le père Auguste Poulain: «Il faut se détacher de tout ce qui n’est pas Dieu. Or, toute épreuve subie avec résignation sert à diminuer quelque attache naturelle: attache à la santé, aux joies des sens, à l’estime, à la fortune, à certaines amitiés ou occupations, à la tranquillité, etc.»

Diminuer jusqu’à les supprimer toutes les «attaches naturelles», renoncer à jamais aux joies des sens, à la fortune, à l’amitié, à l’estime, à la tranquillité, rechercher même la douleur physique et morale, la solitude, l’abandon, obéir sans murmure, même intérieur, à un supérieur, même injuste et persécuteur, quel étrange idéal! Et comme le chemin ainsi proposé semble inhumain, contraire à toutes nos aspirations les plus spontanées, étranger aux rêves et aux mythes de notre siècle! Et pourtant, alors que les premiers engins terrestres croisent dans les parages de la planète Mars, des hommes, dont beaucoup comptent, par l’esprit, parmi les plus grands de ce temps, se proposent encore cet idéal de préférence à tout autre et empruntent ce chemin.

Mieux: c’est dans le pays en apparence le plus totalement voué à la volonté de puissance, de conquête et de puissance matérielles, aux États-Unis, que se recrute actuellement le plus grand nombre de ces hommes dont l’ambition est de vivre comme s’ils n’avaient plus de corps, plus de coeur, plus de sens, plus d’orgueil, et, finalement, plus d’ambition d’aucune sorte.

Il y a là un mystère que tout homme soucieux de connaître ce qu’il porte en lui de caché ne saurait élucider. La terrible observation de Haldane: «Nul homme ne sait à quoi il pensera dans trois secondes», si simple et si vraie, nous avertit que tout ce qui est humain peut arriver à un homme. Y compris, un jour, de choisir les «tenailles» et le «pressoir».

Une vocation née devant le corps d’un ami mort…

Il suffit d’avoir approché une fois un ascète authentique pour mesurer l’aspect fantastique du phénomène humain appelé ascétisme. Si l’on exclut d’abord la possibilité que certains cheminements de l’homme le conduisent parfois à se dépasser dans l’ultra-humain, non seulement l’ascétisme cesse d’avoir un sens (ce que l’on pourrait admettre, car il est vrai que beaucoup de nos comportements ne sont que des refus de la réalité et n’aboutissent à rien), mais ses résultats réellement observables échappent à toute causalité. Ceux pour qui l’ascétisme et la mystique sont entièrement formulables en termes de psychiatrie sont donc par là même entraînés à nier l’existence de phénomènes propres à l’ascétisme et à la mystique.

J’ai posé un jour la question à l’un d’eux.
- À quoi bon? m’a-t-il répondu. Nous avons assez de visionnaires dans nos asiles sans encore aller perdre notre temps dans les couvents, où ils sont heureux, ne nuisent à personne et allègent notre tâche en se suffisant à eux-mêmes.
- Mais comment savez-vous que c’est la même chose, si vous refusez d’examiner?
- Je le sais parce que je suis psychiatre et que c’est mon métier de savoir ces choses-là.
- Mais avez-vous au moins lu un seul traité de théologie ascétique et mystique? Connaissez-vous les immenses recherches faites par des spécialistes, eux aussi psychiatres à leur façon, pour distinguer le faux du vrai, identifier ce qui est effectivement du ressort de la psychiatrie et l’écarter? Savez-vous que nul n’est plus méfiant et sceptique qu’un théologien, que la plupart des mystiques ont dû d’abord endurer pendant des années, et parfois pendant une grande partie de leur vie, la suspicion de leurs supérieurs? Que (par exemple, au sein de l’Église catholique) on commence d’abord par supposer que le prétendu mystique est un fou, un simulateur, un malade, n’importe quoi, avant d’admettre en lui la présence et l’action d’autre chose?
La discussion ainsi entamée est sans issue.

Il est vrai, certes, que, dans l’immense majorité des cas, l’évolution d’un homme vers l’ascétisme a des commencements à la mesure humaine et qui se laissent interpréter dans le cadre de la psychologie classique. L’ascète que je connais le mieux fut d’abord, il y a un demi-siècle, un enfant sensible, douillet même, craintif, peu enclin à l’effort spontané, velléitaire, presque incapable d’attention suivie. Pendant la Première Guerre mondiale, il aida sa mère à faire marcher la ferme familiale en l’absence du père mobilisé. Sans prendre goût à l’effort, il put pendant quatre ans en voir quotidiennement les effets dans l’activité de sa mère qui labourait, fauchait, moissonnait, battait les récoltes, allait aux foires et trouvait le temps d’élever les quatre enfants dont lui-même était l’aîné.

Il avait un ami de son âge qui habitait une autre ferme solitaire à quelques kilomètres de là dans la montagne. Vers leur dix-huitième année, l’ami devint tuberculeux et mourut. Je ne puis dire exactement quelles furent les pensées du jeune homme devant le corps de son compagnon à jamais immobile et silencieux. Toujours est-il que, de ce jour, sa vie se trouva totalement transformée. Le père étant rentré du front, il lui fit part de sa volonté de renoncer au monde. Il était l’aîné, le soutien du père et son successeur désigné. Cette décision fut accueillie fraîchement. Mais le jeune garçon avait découvert l’importance des choses: de ce moment-là, sa volonté ne se détendit plus jamais, pas une minute, pas une seconde. Il lui suffit d’un an d’études pour passer son bachot: entré en sixième en octobre, il achevait avec succès sa première en juillet. À trente-cinq ans, avec trois compagnons aussi peu ordinaires que lui, il fondait un ordre religieux dont il est maintenant supérieur général et qui compte de nombreux couvents dans quinze ou vingt pays.

Mon ami a aujourd’hui 65 ans et il respire le bonheur

À soixante-cinq ans, la personnalité de cet homme tel que chacun peut l’approcher (son ordre est voué à l’organisation de retraites fermées) pose très clairement le problème esquissé dans ces lignes, celui de l’action de la volonté humaine sur sa propre transformation et du relais pris à partir d’un certain point par quelque chose d’autre qui semble dépasser l’homme. Son premier caractère est l’absolue limpidité, semblable à l’immobilité transparente d’une source. Purgée de tous les mobiles obscurs qui font la pâture du romancier et du moraliste, son activité est l’exacte traduction d’un devoir défini par des règles, celles de sa foi, rien de moins et rien de plus. Une machine, alors? Mais une machine ne respire pas la joie. Tout, en cet homme qui ne s’accorde rien, dont le corps malade tressaille et peine comme un esclave, qui ne connaît aucune douceur, aucun relâchement, dont l’impitoyable volonté est tout entière tournée à l’obéissance et à l’effacement de soi, tout, dis-je, respire le bonheur.

Le lecteur non convaincu que l’on puisse vraiment aller jusqu’au bout du dépouillement sera peut-être tenté d’invoquer ici les satisfactions de l’orgueil. «Hitler, aussi, a fait de sa vie un effort continu et, qui sait, subjectivement, peut-être héroïque, me disait à ce sujet un contradicteur. Je me méfie des gens qui vivent sur leur volonté: ce sont des orgueilleux et souvent des méchants.»

Le dernier effort de la volonté consiste justement, après avoir renoncé à tout, à renoncer encore à l’orgueil, à en effacer jusqu’aux dernières traces; et vous ne soupçonnerez jamais jusqu’où cela peut aller si vous n’examinez les choses sur pièces. Une femme ou un homme ordinaire, et vivant «dans le monde», peuvent-ils d’ailleurs, en un instant de réflexion, concevoir tout ce qu’un esprit entièrement voué à cette tâche peut imaginer en un demi-siècle d’efforts jamais interrompus? Écoutons l’auteur du Traité des Grâces d’Oraison, dans le chapitre qu’il consacre aux épreuves que l’ascète doit savoir endurer sans murmure extérieur ni intérieur (on remarquera que dans ce livre, s’adressant à des personnes ayant la foi chrétienne, les épreuves sont supposées venir de Dieu):

«Il n’y a rien à quoi notre instinct naturel nous attache plus énergiquement qu’au désir de l’estime, au soin de l’honneur et de la réputation. Les mortifications du corps déplaisent déjà à la nature, mais le mépris et l’injustice nous semblent plus douloureux encore et soulèvent notre indignation. Le grand moyen, pour Dieu, de déraciner en nous cet instinct orgueilleux et de nous montrer à nous-mêmes notre faible degré d’humilité, c’est de nous broyer par les mépris, les murmures, les insultes.

«Une autre épreuve qui de prime abord paraît légère… c’est de vivre avec une personne irritable, trouvant à redire à tout, n’adressant jamais un mot aimable… Surtout qu’on ne cherche pas à s’excuser quand elles accusent, qu’on ne leur prouve pas qu’elles sont mal informées… Saint François de Sales, qui était naturellement un peu violent, arriva à être un modèle de douceur. Mais c’était un saint.»

Le padre Pio subit d’abord une persécution acharnée

Si l’on juge que l’exemple de François de Sales est un peu ancien, en voici un autre, contemporain, celui du fameux padre Pio, le stigmatisé italien, âgé maintenant de soixante-dix-huit ans.

L’apparition de stigmates sur son corps, le 20 septembre 1918, provoqua le déclenchement d’une persécution acharnée contre le pauvre moine, de la part des autorités ecclésiastiques. Le père Gemelli, consulteur du Saint-Office, déclara qu’il était hystérique et que les prétendus stigmates n’étaient que des auto-lésions plus ou moins conscientes. Son propre archevêque, Mgr Gagliardi, affirma que le capucin avait fait lui-même et entretenait les malencontreux stigmates par des badigeonnages d’acide et qu’il se parfumait à l’eau de Cologne pour faire croire à des phénomènes de fragrance. Les chanoines de San Giovanni Rotondo, ville voisine du couvent, l’accusèrent, en outre, de toutes sortes de méfaits. Jamais le padre Pio ne répondit à ses accusateurs. Le résultat fut une série de décrets très sévères lancés contre lui par le tribunal du Saint-Office et qu’il accepta sans murmurer. On lui interdit de se montrer en public, de recevoir des visites, d’échanger de la correspondance, etc. On le confina dans sa cellule, où il fut pratiquement incarcéré et où il continua de vivre sa même vie égale, entièrement contrôlée par la volonté. Cela dura jusqu’en 1933, jusqu’à ce qu’une contre-enquête provoquée par un de ses anciens compagnons de San Giovanni Rotondo eût montré que le père Gemelli (son accusateur du Saint-Office) ne l’avait jamais examiné, et que s’étaient acharnés contre lui que parce qu’ils craignaient que cet ascète ne dénonçât leurs propres débordements, si graves que plusieurs de ces singuliers hommes d’Église eurent maille à partir avec les tribunaux d’État et que Gagliardi dut être déposé. Sans la contre-enquête, qui aurait pu ne jamais avoir lieu, le capucin subirait encore en silence l’injustice. Il n’est donc pas impossible que ce soit, et en ce moment même, le sort d’autres padre Pio moins heureux.

Moins heureux à nos yeux, s’entend. Car à de tels hommes, rien, littéralement, ne peut arriver sur le plan où nous éprouvons nos propres peines: souffrance physique, humiliation, solitude. Encore l’ascétisme européen n’a-t-il jamais atteint à l’inimaginable degré de raffinement montré par ceux que l’on a appelés les Pères du Désert, ces premiers moines chrétiens dont Anatole France, qui ne les comprit pas, parlait avec l’ironie que l’on sait: «En ce temps-là, le désert était peuplé d’anachorètes.» Sans doute le pragmatisme rationaliste de l’Église romaine trouva-t-il très tôt que le pain veut être cuit, non calciné, que l’ascèse n’est qu’un moyen, non un but, et qu’il est inutile de dépasser le but.

Quand les mots bonheur et malheur n’ont plus de sens

Voici, par exemple, saint Marcien qui passa volontairement sa vie dans une cabane à lapins si exiguë qu’il ne pouvait s’y tenir ni debout ni couché, comme le cardinal La Balue dans la geôle de Louis XI.

Voici saint Salaman qui, au témoignage de Théodoret, auteur d’une Histoire religieuse écrite vers l’an 450, s’enferma dans une cabane au bord de l’Euphrate, en boucha toutes les ouvertures et vécut dans les ténèbres jusqu’à sa mort, sans en sortir jamais, recevant sa nourriture une seule fois par an, ne parlant jamais à quiconque, aussi séparé du monde qu’un mort.

Voici saint Thalèle que Théodoret, visitant la Syrie, trouva, sur une colline, enfermé volontairement dans une cage qu’il décrit en ces termes: «Elle était faite de deux roues ayant chacune deux coudées (environ un mètre) de diamètre et attachées avec des clous et des chevilles à des ais assez éloignés les uns des autres, le tout suspendu à trois grosses perches. Il était assis dans cet espace, qui n’a que deux coudées de haut et une de large. Il avait passé là déjà dix années entières bien qu’il n’y pût lever sa tête, toujours contrainte à toucher les genoux.» Dans cette position, le saint homme était fort occupé, lors de la visite de Théodoret, à lire les Évangiles.

Voici encore saint Maron, lui aussi visité par Théodoret: «Il s’était installé à l’intérieur d’un arbre creux aux parois garnies d’énormes épines pour l’empêcher de bouger et s’interdisait même tout mouvement de la tête à l’aide d’un système compliqué de pierres qui lui pesaient sur le front.»

Mais le plus fantastique de ces fous de Dieu est sans doute le fameux Siméon le Stylite qui pria et médita jusqu’à sa mort, survenue en 459, à l’âge de soixante-dix ans, au sommet d’une colonne de vingt-cinq mètres de haut et terminée par une plate-forme de deux mètres de côté.

«La base de cette colonne existe encore en Syrie à l’emplacement même où mourut le saint, écrit Jacques Lacarrière. Il y passait toutes ses journées debout, immobile, à prier, et dormait assis, appuyé sur la petite balustrade qu’il avait fait construire autour de la plate-forme, pour ne pas tomber en cas de vertige. II lui arrivait même de passer ses journées debout sur une seule jambe (on soupçonne ici une lointaine influence du yoga, pratiqué déjà depuis longtemps en Inde du temps de Siméon). Dans de telles conditions, les membres ankylosés de l’ascète se couvrirent de plaies et d’ulcères.»

Siméon, le plus fou des fous de Dieu

II faut citer ici un témoignage exact de Théodoret. Et que les âmes sensibles prennent des forces avant de poursuivre leur lecture:

«Un hiver (car naturellement Siméon restait imperturbablement exposé aux intempéries, qu’il vente, neige ou grêle ou que le soleil brûle), sa cuisse se pourrit de telle sorte qu’il en sortit quantité de vers qui tombaient de son corps sur ses pieds, de ses pieds sur la colonne et de la colonne à terre, où un jeune homme nommé Antoine, son disciple et le témoin de sa vie, les ramassait à son commandement et les lui faisait remonter (par le panier suspendu à une corde servant au maigre ravitaillement du saint). Siméon les remettait alors sur sa plaie en disant: «Mangez donc ce que Dieu vous a donné.»

Peut-on aller plus loin que Siméon? Seuls les déserts d’Égypte et de Syrie le savent, et sans doute aussi nombre d’autres solitudes, où, depuis que l’homme a découvert une certaine façon de se dominer, d’affirmer dans sa chair fragile la présence de quelque chose qui la dépasse, des êtres semblables à nous ont longuement cherché leurs limites pour les franchir et les nier. Si les ascètes modernes ne vont plus que très rarement aussi loin que Siméon le Stylite (on pourrait en citer cependant, comme Benoît Labre), ce n’est pas que leur chair soit devenue plus tendre et leurs nerfs moins solides. C’est qu’il suffit au pain d’être cuit.

En ce moment même, dans une multitude de couvents catholiques et orthodoxes, dans des familles protestantes, dans les retraites indiennes et musulmanes, et souvent presque sous nos yeux, au milieu des grandes villes bourdonnantes, des hommes qui parlent notre langue, à qui sont familières toutes les idées, toutes les techniques et toutes les sciences, qui savent tout ce que nous savons, et même font tout ce que nous faisons, des hommes à l’esprit clair et libre de toute névrose ont poussé assez loin l’ascèse physique et morale pour être capables de faire, s’il le fallait, autant que le fou de Dieu Siméon le Syrien. Et ils le font d’ailleurs en silence devant l’épreuve imposée. J’ai vu, une fois, l’un de ces ascètes modernes supporter ainsi une longue agonie sans que rien dans tout ce qui en lui dépendait du vouloir vînt trahir son supplice. Le même sourire calme illuminait son visage que la souffrance rendait vert. Entre deux évanouissements (dont il s’excusait), sa parole était posée, coupée de silences réfléchis, et, comme au temps de sa santé, égayée de pointes d’humour. C’était pourtant un vieillard plus qu’octogénaire. Si tout n’était que chair en nous, où donc aurait-il puisé une force qui partout ailleurs le trahissait? Même son cerveau se dérobait: sa mémoire était troublée, il se répétait parfois et, quand il s’en avisait, plaisantait sa décrépitude. Et je pensais, en le regardant mourir, que ce corps ruiné eût fatigué le plus obstiné tortionnaire et se fût ri de lui: il était inaccessible à toute contrainte de ce monde. Il était libre.

Ce n’est pourtant pas pour le mirage d’une liberté sans objet que l’immense majorité des ascètes occidentaux s’imposent l’effort d’obtenir une telle maîtrise d’eux-mêmes. La liberté d’Épictète, c’était encore de l’orgueil, et quand le sage grec déclarait au tyran: «Après tout, tu ne peux que me tuer, et rien de plus», il entendait lui montrer que la sagesse conférait plus de puissance que la tyrannie. L’ascèse occidentale, qu’elle soit païenne comme chez Plotin, chrétienne ou musulmane, n’est que la part humaine d’un acte achevé seulement par l’action divine. L’ascétique «a pour objet principal notre action sous celle de Dieu», et l’objet de la mystique est «l’action de Dieu en nous».

«Mystique et ascétique sont comme deux aspects de la même vie spirituelle: l’ascétique regardant cette vie en tant qu’elle est notre effort personnel, le mystique en tant qu’elle est l’oeuvre de Dieu en nous.» Autrement dit, le moteur des prodiges accomplis par l’ascète, c’est l’amour divin. L’amour, et non l’orgueil.

Pourquoi l’amour du créateur des galaxies, de toute vie et de toute pensée exigerait-il cette annihilation totale des attachements de la nature? Il y a là, à première vue, une contradiction et un paradoxe. Notons tout d’abord que toutes les méthodes historiques connues de progrès spirituel affirment cette incompréhensible exigence, quoiqu’elles lui donnent des explications différentes.

Les raisons de l’ascèse hindoue: échapper à la réincarnation

La plus ancienne de toutes les ascétiques, celle de l’Inde, dit que le sage qui veut être sauvé du cycle des réincarnations, et par conséquent de la douleur, doit apprendre, dès cette vie, à reconnaître le caractère illusoire des sensations, des sentiments et même des idées. Il doit donc commencer par apprendre à les effacer totalement de lui-même et, à la limite, à obtenir son propre effacement. Tout attachement naturel qui persisterait dans l’âme du sage au moment de sa mort retiendrait cette âme dans l’illusion de sa propre existence et empêcherait, par là, son immersion définitive dans l’abîme divin du non-vu, non-su, non-perçu, non-connu et rendrait donc son salut impossible. Le moindre vestige de désir, de crainte, d’illusion dans l’âme du sage mourant constitue le germe d’un retour à toutes les illusions dans l’au-delà et finalement à une nouvelle incarnation dans l’illusion suprême qui est ce monde-ci. Mais comment reconnaître le caractère illusoire de la douleur sans apprendre à l’affronter et à l’annihiler par une totale maîtrise volontaire? Comment peut-on être assuré que la douleur est une illusion tant qu’on n’est pas capable, sans interrompre sa méditation, de marcher dans le feu et de remettre le ver dans la cuisse pourrie? On voit combien est logique l’exigence ascétique du système spirituel indien. Tout être pensant doit décider une fois s’il préfère le non-vu, non-su, non-perçu, non-connu – c’est-à-dire Dieu – ou le monde des illusions, le nôtre, celui des sensations, des sentiments, de l’Univers matériel et de toutes les idées impliquées dans ce dernier. Et s’il choisit la voie ascétique, l’amour emplit son âme à mesure que celle-ci se vide d’elle-même et que les illusions retournent au néant[1].

L’ascèse chrétienne cherche Dieu par l’amour

L’ascèse chrétienne pose la même exigence (plus un certain nombre d’autres) pour de tout autres raisons. Le Dieu des chrétiens n’est pas le non-vu, non-su, non-connu. Il échappe, certes, par son infinitude à l’entendement de la créature limitée. Mais il est Celui qui est, selon l’idée héritée de l’hébraïsme. II est un être personnel et même tri-personnel. Et la seconde personne divine, le Fils, que l’on appelle sur la terre Jésus, s’est incarné, est devenu homme, a connu dans son humanité le supplice des esclaves, la mort sur la croix. Le Dieu des chrétiens est donc un Dieu souffrant, et souffrant pour chacun de nous: «J’ai versé telle goutte de sang pour toi», dit-il à Pascal au cours d’une extase. D’où la nature si particulière de l’amour que le chrétien porte à son Dieu: toutes les plus hautes ferveurs du mysticisme chrétien sont une adoration du Dieu crucifié et souffrant, à la souffrance de qui on ne peut que vouloir participer. L’ascète chrétien n’a qu’une pensée: la croix où souffre son Dieu, et le plus beau des livres mystiques inspirés par le dogme chrétien s’appelle tout naturellement l’Imitation de Jésus-Christ. Il s’agit d’imiter Jésus, deuxième personne de la Trinité divine, et donc de souffrir comme lui et avec lui. Pourquoi le créateur des galaxies a-t-il voulu souffrir pour sauver l’homme, plutôt que de créer un univers d’où la souffrance fût bannie? Ce mystère est celui-là même de la souffrance, et la dogmatique chrétienne admet et même enseigne le caractère pleinement mystérieux de l’incarnation divine et de la rédemption de l’homme par cette incarnation. On le voit, les raisons différentes du christianisme aboutissent à une ascétique fort proche de l’ascétique indienne. À peu près identique au niveau physique, elle se différencie cependant au plus profond de l’inaccessible solitude où le mystique cherche, dans un cas, son Dieu par l’amour, et, dans l’autre, l’effacement des illusions.

Rien n’est plus saisissant que la description qu’un mystique chrétien fait de ses souffrances: on n’y trouve aucune trace des effrayantes macérations qui nous frappent surtout, ni des maladies ni de rien de ce qui affecte l’homme ordinaire. Tous ses tourments sont des tourments d’amour.

On n’a que le choix parmi les innombrables témoignages.

Sainte Angèle de Foligno: «Quelquefois, je me trouve dans une affreuse obscurité, semblable à celle de l’enfer. Je n’y vois plus l’espérance d’aucun bien et cette ténèbre est horrible… Je dis à Dieu: Si je dois être damnée, que ce soit tout de suite, ne tardez pas! Puisque vous m’avez abandonnée, achevez et jetez-moi dans l’abîme!»

Sainte Madeleine de Pazzi: Cette Italienne du XVIe siècle est une des plus extraordinaires extatiques de la chrétienté. À l’âge de dix-neuf ans, elle comprend, au cours d’une vision, qu’elle aura pendant cinq ans le sentiment de la totale solitude, de l’abandon divin. Ce qui lui arrive en effet. Son corps perclus de maladies affreuses (elle mourra en 1607 à l’âge de quarante et un ans) ne lui imposera jamais aucune douleur semblable à celle-là.

Sainte Rose de Lima endura un supplice identique pendant quinze ans, chaque jour, une heure et demie. J’admets que cela ne frappe pas beaucoup notre imagination. Mais rappelons-nous que les supplices physiques les plus affreux (elle mourut à l’âge de trente et un ans après avoir été tourmentée des plus douloureuses maladies) lui paraissaient reposants quand cessait ce tourment d’amour.

Saint Joseph de Cupertino, célèbre par ses lévitations, connut lui aussi le «pressoir» et les «tenailles» de la privation divine pendant deux ans. Bernino, son biographe, rapporte que son chagrin et ses pleurs furent tels qu’il en contracta une ophtalmie. Là aussi, pour mesurer l’océan de douleurs acceptées qu’exprime ce chagrin, rappelons-nous qu’au niveau atteint par ce saint, comme d’ailleurs pour tous les autres, les plus intolérables supplices physiques sont supportés sans mot dire.

Les supplices de l’âme sont l’image du supplice divin

On pourrait multiplier les exemples: tous ces supplices de l’âme sont l’image du supplice divin, celui de Jésus s’écriant au terme de son agonie sur la croix: «Mon père, mon père, pourquoi m’avez-vous abandonné?» En offrant comme modèle le supplice d’un Dieu d’amour, l’ascèse chrétienne ouvre à l’homme une dimension nouvelle et infinie de la douleur et, à la fois, de l’amour. C’est là le caractère plus particulièrement pathétique de la vision chrétienne à travers le Dieu «sensible au coeur», caractère encore accentué par d’autres dogmes tels que la Communion des Saints et la Résurrection finale de tous les hommes.

Avons-nous des raisons de penser que ces espaces inconnus de l’âme explorés par l’ascète indien, musulman ou chrétien ne sont pas illusoires? Il y a quelques années, Koestler s’envolait pour l’Inde, carnet de rendez-vous en poche et machine à écrire sous le bras, faisait le circuit des monastères, des lieux saints et des extatiques, rentrait en Europe et publiait un livre concluant à l’inanité de tout cela: selon lui, l’ascèse indienne n’aurait d’autre aboutissement qu’une hibernation mentale.

Remarquons tout d’abord combien le principe même de l’enquête menée par cet esprit éminent était dès le départ contradictoire: Koestler, comme les contemporains de Jésus, demandait des signes sensibles, des miracles. Ces miracles, il eût été tout prêt peut-être à les reconnaître sans même demander comme Voltaire à se faire assister par une Commission de l’Académie des sciences. Sa bonne volonté, même un peu aveugle, ne faisait aucun doute. Mais les aurait-il reconnus qu’il eût dû recommencer son enquête: observer ou non le signe sensible ne saurait donner une réponse suffisante à une question d’ordre spirituel. Que les miracles rapportés par les Évangiles soient ou non historiques, nous savons que les mêmes Évangiles soulignent l’in-crédulité de ceux qui les virent. Que m’importe que mon médecin soit un merveilleux musicien, s’il ne guérit pas? Quand j’aurai bien admiré ses arpèges, je lui tendrai encore mon mal et lui dirai, après force félicitations: «Regarde aussi un peu ma cuisse pourrie, et guéris-là, je te prie.» Pour savoir ce qui se passe et ne se passe pas dans l’âme d’un ascète, il faudrait vivre son expérience. Il faudrait la recommencer en y consacrant sa vie entière. Et quand, au terme de ses jours, l’expérimentateur saurait enfin la vérité, il se verrait peut-être porté sur les autels, mais sans pouvoir nous en apprendre plus que les autres saints, ses devanciers.

Ce caractère incommunicable de l’expérience intérieure atteinte (ou non) à travers l’ascèse, c’est en fait tout ce que l’on peut se risquer à avancer si l’on veut y appliquer les strictes prudences de la réflexion scientifique. Que l’expérience soit ou non authentique, son essence même échappera toujours à l’observateur, comme d’ailleurs celle de tous les phénomènes de l’univers. Le mot essence n’a aucune signification scientifique, ce qui ne veut pas dire qu’il ne signifie rien, mais que la science ne saurait s’en préoccuper. Parler d’hibernation mentale à propos de l’expérience ascétique, c’est émettre une hypothèse incontrôlable.

Mais on peut aller plus loin que cette fin de non-recevoir sans abandonner le monde solide des phénomènes, domaine de l’investigation scientifique. On peut examiner si l’expérience ascétique alléguée s’accompagne de concomitances physiques, physiologiques, neurologiques, etc., particulières, témoignant qu’il se passe quelque chose, la nature de ce quelque chose étant abandonnée à d’autres moyens d’appréciation. Il ne s’agit nullement de demander des miracles: rien n’est moins convaincant qu’un miracle, comme en témoigne, par exemple, le livre du très catholique professeur Lhermitte sur les vrais et faux miracles, modèle achevé de confusion mentale. Le mort est-il ressuscité? On ne saura jamais s’il était bien mort ni si les témoins sont dignes de foi, et ainsi de suite. Laissons donc là les miracles et recherchons plutôt s’il se passe quelque chose de constamment contrôlable (même et surtout si ce quelque chose est très trivial et sans nulle valeur édifiante), quand l’ascète prétend vivre son incontrôlable expérience.

Les preuves «qu’il se passe quelque chose»

Or, il n’est pas besoin de chercher bien loin pour reconnaître, précisément, la régulière occurrence de ce quelque chose. Il y a d’abord le fait de la maîtrise ascétique elle-même, qu’il est facile de minimiser en construisant de beaux systèmes, le dos au feu et le ventre à table. C’est peut-être simplicité de ma part, mais il me semble qu’un homme capable de réfléchir et de parler calmement sous la torture n’est plus tout à fait un homme ordinaire.

Certes, l’hystérique, qui endure sans sourciller l’aiguille, le fer brûlant qu’on enfonce dans sa joue ou son bras, ne présente aucun des signes neuro-végétatifs et électrophysiologiques de la douleur. Son fer brûlant ne le fait ni pâlir, ni transpirer, il ne lui donne pas de nausées. L’hystérique ne sent rien, n’éprouve rien et cela se voit, au lieu que l’ascète souffre très évidemment comme vous et moi, mais connaît le secret de dominer volontairement sa douleur. Nombreux sont maintenant les électro-encéphalogrammes enregistrés sur des yoguins en état de samaddhi, achèvement de l’expérience ascétique et mystique. Ils se caractérisent par des ondes encore plus rapides et de plus faible amplitude que les ondes théta de l’extrême attention. Autrement dit, ils correspondent exactement à ce que l’on pouvait attendre d’une sur-attention, d’un sur-effort mental. Dans le spectre des ondes enregistrées par l’électro-encéphalogramme, en concomitance avec les deux activités du cerveau, ils se situent au-delà des activités intellectuelles les plus intenses, à l’opposé des ondes de type delta caractéristiques du sommeil. Étant entendu que l’on ignore la nature réelle, subjectivement vécue, de cet état de samaddhi que nos mystiques occidentaux appellent extase, force nous est d’admettre que sa concomitance expérimentale, qui seule peut être objet de science, est exactement le contraire de l’«hibernation». Il n’y a là rien de miraculeux. Il ne s’agit pas de «signes» confondant la science, la raison et le bon sens. Il s’agit du tracé d’une aiguille sur les bandes d’un appareil de laboratoire.

Pourquoi les savants détournent-ils les yeux?

Plus trivial encore est le thermomètre rectal du padre Pio, qui franchit les 46 degrés quand le capucin vit ses plus intenses expériences mystiques. Cet homme qui s’alite, comme tout un chacun, quand une bronchite lui donne la fièvre et qu’il faut alors soigner sévèrement, fait éclater le thermomètre sans cesser de se porter comme un charme quand son être physique participe à un certain acte spirituel dont la nature est connue de lui seul.

Est-ce tout? Non, bien sûr, et il faudrait ici parler de tous les phénomènes paranormaux accompagnant fréquemment l’ascèse à son point de culmination, là où l’action de ses prémisses propres, contenues dans le seul effort humain, semble se dépasser, produire plus qu’elles ne contiennent et déclencher des forces qui n’appartiennent ni à l’homme tel qu’il est actuellement connu ni à ce que la science sait actuellement de la nature. Du fait de leur caractère exceptionnel, il n’en sera pas question dans cet article. La science ne pourra cependant pas les ignorer toujours. Peut-être même y trouvera-t-elle, un jour, un nouvel objet de recherches.

C’est au niveau bien plus modeste peut-être d’une technologie de la maîtrise corporelle et mentale que l’effort prodigieux des innombrables ascètes passés et présents a été rapidement examiné ici. Loin d’être une folie de l’humanité dans son enfance, l’ascétique nous offre peut-être une préfiguration des efforts qui attendent l’humanité de demain. Nous ne pensons jamais que la grande oeuvre de l’homme est devant, non derrière lui; qu’après s’être libéré des esclavages physiques, il devra dépouiller les chaînes où se débat encore sa pensée, et que de formidables épreuves, encore totalement inconcevables, accompagneront la confrontation de celle-ci avec les pensées non humaines qui, sans doute, l’attendent dans l’espace.

Rien ne ressemble plus à ce programme que l’entreprise de l’ascète. À cela près que c’est à son Dieu qu’il se confronte, et non à des créatures.

Aimé Michel

Notes:

[1] Voir le volume de l’Encyclopédie Planète: «L’hindouisme» par Raymond de Becker. Préface d’Alain Daniélou.

 

R.P. Auguste Poulain, Des Grâces d’oraison. (Éd. Beauchesne).

Sur l’odeur de sainteté (fragrance), voir le chapitre IX des Phénomènes physiques du Mysticisme,
par A. Thurston (Éd. Gallimard).

Jacques Lacarrière, les Hommes ivres de Dieu, page 203 (Éd. Arthaud).

Pr. Bainvel, Introduction à la dixième édition des Grâces d’oraison ( voir ci-dessus).

Planète no 6: Un sommet inconnu, l’extase.

Pr. Jean Lhermitte, Vrais et faux miracles.

Quelques phénomènes paranormaux ont déjà été étudiés dans Planète.
Voir dans le n° 16:
Le corps humain peut-il voler? dans le n° 14: Peut-on quitter son corps? etc.