Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?


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Prenons garde aux calculateurs prodiges

Article paru dans Planète N°28 (Le Journal de Planète) de mai / juin 1966

Les journaux en ont parlé. Mais tout n’a pas été dit sur les deux jumeaux américains de vingt-six ans, arriérés mentaux, dont le cerveau malade pose aux neuropsychiatres du Columbia Institute of Psychiatry, à New York, des problèmes insolubles. George et Charles (ce sont leurs prénoms) répondent instantanément à des questions aussi difficiles que:

– Je suis né le 17 mai 1919 à 5 heures du matin. Combien ai-je vécu de secondes?

– Quel jour de la semaine tombait le 14 juillet 1789?

– Quel âge, en secondes, aurait maintenant Jules César?

Les lecteurs de Planète connaissent bien ce genre de problèmes: ce sont les plus élémentaires parmi ceux que résolvent aisément tous les calculateurs prodiges[1]. Pourquoi, alors, parle-t-on tellement de George et de Charles?

Les Américains découvrent l’Amérique

L’une des raisons de leur célébrité est leur nationalité américaine. Il y a quelques années, la calculatrice indienne (des Indes) Shakuntala Devi parcourut les États-Unis sans attirer l’attention des savants de ce pays, bien qu’elle fût capable de résoudre des problèmes infiniment plus complexes que ceux des deux arriérés du Columbia Institute (elle donne, par exemple, instantanément n’importe quelle racine de nombres allant jusqu’à 100 chiffres, et même davantage). Mais elle était indienne. Un des travers de la science américaine, justifiée en partie par la haute qualité de ses chercheurs, est qu’un résultat ne peut être considéré comme valable tant qu’il n’a pas été obtenu aux États-Unis. C’est la raison pour laquelle certains savants américains nous semblent parfois découvrir l’Amérique. Et c’est le cas ici. Le docteur Horvitz, qui étudie les deux jumeaux depuis trois ans, ignore manifestement l’énorme littérature européenne consacrée depuis un demi-siècle à l’étude des calculateurs prodiges et, en particulier, les recherches du docteur Osty, du mathématicien Sainte-Laguë, etc. Il semble même ignorer que quelques-uns parmi les plus grands génies de l’histoire des sciences, comme Euler, Gauss, Ampère, Arago, étaient des calculateurs prodiges. Sinon, comment aurait-il eu l’idée de ne voir dans leur don qu’une pathologie de l’encéphale?

Un don indépendant de l’intelligence

Voici comment le docteur Escoffier Lambiotte expose l’hypothèse du neurologue américain[2]: «Des lésions diffuses survenant dans les structures cellulaires du système de relation peuvent expliquer le fonctionnement en vase clos d’un mécanisme isolé, d’un «morceau de la machine» resté intact, mais qui ne peut appréhender et fournir qu’une parcelle d’information. II se produit alors un décalage entre les possibilités qu’ouvre un instrument mental exceptionnel (la mémoire des dates) et l’impossibilité d’utiliser cet instrument au sein d’une synthèse — ce qu’est l’intelligence — ou pour la vie de relation.» Autrement dit, le don du calcul serait payé par l’impossibilité de s’en servir intelligemment.

On peut avoir la candeur de penser qu’Euler, Ampère et Gauss ont néanmoins témoigné d’assez d’«intelligence» pour qu’il soit urgent de chercher le moyen de provoquer ces «lésions diffuses». Je suis, pour ma part, preneur d’une telle lésion, le jour où elle sera au point.

Il faut être sérieux. George et Charles sont des demi-crétins, c’est un fait. Leur cas, qui n’est pas unique, montre seulement que le don du calcul fulgurant n’est pas lié à l’intelligence, pas plus que la couleur des cheveux ou la taille. On peut être un calculateur prodige et un demeuré. On peut aussi être un calculateur prodige et un génie. Paul Lidoreau était un calculateur prodige et un homme ordinaire, bon technicien, bon père, bon époux, bon citoyen, et d’un caractère équilibré. II en est de même de Maurice Dagbert, qui est sans doute, avec Shakuntala Devi, le plus grand des calculateurs vivants. Et M. Postal, instituteur gardois maintenant à la retraite, aussi.

Les calculateurs dépassent la nature humaine

Mais un crétin calculateur est quelque chose de plus qu’un crétin. Un génie calculateur est quelque chose de plus qu’un génie (Henri Poincaré déplorait son incapacité à faire de tête le moindre calcul numérique). Est-il donc si dur à notre orgueil de reconnaître que les calculateurs, par leur don, dépassent ce qu’il est convenu d’appeler la nature humaine? Et pourquoi donc?

Si le pithécanthrope s’était ainsi raccroché à sa nature pithécanthropienne, serions-nous là pour étudier ses ossements? II faut s’y résigner: avant de reconnaître que les calculateurs prodiges sont un des phénomènes les plus précieux parmi tous ceux que l’homme s’offre à lui-même, il faudra d’abord que toutes les «explications» par la pathologie aient échoué. Quand tous les subterfuges permettant d’admettre que Gauss était quand même un crétin auront été épuisés, peut-être se résoudra-t-on enfin à faire aux calculateurs une autre condition sociale, dans la recherche, par exemple, que celle d’amuseurs de music-hall à laquelle ils sont maintenant réduits.

Aimé Michel

Notes:

[1] Voir, dans le Meilleur de Planète (édition Présence Planète), p. 257: Interview d’un calculateur prodige, par Jacques Mousseau.

[2] Le Monde, 22 février 1966.