Aimé Michel

Le premier mystère est: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?
Et le deuxième, aussi grand que le premier: pourquoi suis-je là en train de penser?

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Propédeutique à la névrose

Chronique parue dans France Catholique − N° 1267 – 26 mars 1971

 

Jean de Fabrègues dénonçait ici récemment les aberrations d’un certain enseignement philosophique dispensé dans nos universités. Il n’est pas à la portée de tout le monde d’aller s’asseoir dans les amphithéâtres de Nanterre ou d’ailleurs pour se faire une idée de ce que nos étudiants doivent apprendre s’ils veulent obtenir en fin d’études leur qualification de «philosophes». Mais certains livres, parfois, éclairent mieux qu’une visite. Ouvrons par exemple le volume «Philosophie» de l’excellente Encyclopédie du CAL[1]. Soulignons-le, cette encyclopédie, qui compte déjà plus de vingt volumes, est d’une qualité éminente. Tous les sujets traités jusqu’ici, sous une forme originale très remarquée dans le domaine de l’édition, ont été confiés à des spécialistes hautement qualifiés. Les deux volumes consacrés à la biologie, rédigés sous la direction de notre ami Rémy Chauvin, professeur à la Sorbonne, sont un chef-œuvre de clarté et d’information.

Tutelle du père, complexe d’Œdipe

Pour la philosophie, comme pour les autres disciplines, les animateurs du CAL ont fait appel à des spécialistes choisis. Et comme pour les autres disciplines, les critères du choix visaient à donner une image fidèle de l’état le plus récent de la matière traitée. Les titres des auteurs nous donnent toute garantie à ce sujet: maîtres de recherche au CNRS, professeurs de diverses universités, directeurs d’instituts, etc. Cela étant, et la méthode d’exposition étant la thématique alphabétique, feuilletons cette «Philosophie» up to date.

Article Transcendance: neuf lignes. Article Dieu: une page trois quarts, en cinq paragraphes, dont le dernier, consacré à la «mort de Dieu», se termine par ces lignes: «Ce ne sont pas seulement des idées fausses sur la divinité qui sont ainsi rejetées…, c’est la confiance en l’homme qui veut s’affirmer comme celle d’un être parvenu à sa maturité, qui repousse la tutelle d’un père. L’humanité résout son complexe d’Œdipe en tuant son créateur.» Article Marcuse: une page et demie, un peu moins que Dieu (on se demande pourquoi). Article Existentialisme: vingt-six pages. Article Marx et Marxisme: quarante-et-une pages (sur les 542 du volume!). Il ne fait aucun doute que cet ouvrage donne une fidèle image de la philosophie universitaire actuelle et qu’il constitue un document historique de grande valeur.

Les animateurs du CAL, dont les idées personnelles, nous le savons, n’ont rien à voir avec Marcuse ou la mort de Dieu, ont donné là aux maîtres philosophes nouvelle vague l’occasion d’un autoportrait statistiquement très ressemblant: c’est bien cela que la majorité d’entre eux enseigne en 1971.

Je voudrais ici, en me plaçant à un tout autre point de vue, celui du contexte scientifique où cette philosophie de combat, historiquement, se développe, dire pourquoi, selon moi, il s’agit là d’un combat pour rire, d’un tohu-bohu ésotérique et byzantin rigoureusement inaudible des lieux où se fait réellement l’histoire.

L’inspiration fondamentale de nos petits maîtres en révolution, comme on le voit par l’importance accordée à Marx, c’est l’ignorance délibérée des phénomènes spirituels. L’article Esprit (vingt-sept lignes) fait référence à Descartes, Hegel, Brunsvicg et Husserl. Un point, c’est tout. À l’article Conscience (vingt-neuf lignes), les seules références sont Sartre, Lacan, Husserl et Freud. Il est clair que les auteurs ignorent tout des recherches, méditations et inquiétudes des savants sur ces sujets. La chose est claire non seulement parce qu’ils n’en parlent nulle part (j’ai lu le livre de A à Z), mais surtout par l’imprécision et le flou de leur approche, qui se borne à un pur verbiage. Les noms de Turing, de Schrödinger, d’Eccles, de Sperry, de Mac Kay, de Thorpe, de Libet, de Penfield sont absents. A.-M. Turing, le mathématicien anglais mort il y a quelques mois, qui donna, il y a un quart de siècle, la première définition rigoureuse du problème de la conscience, est complètement ignoré: le dernier article de la lettre T, c’est Trotsky, trente lignes, plus un portrait!

Il est bien regrettable que les auteurs que je viens de citer ne soient en France connus que des savants. Pourquoi le livre l’Esprit et la Matière du prix Nobel de physique Schrödinger n’est-il même pas traduit en français? Pourquoi ne trouve-t-on dans notre langue aucun texte sur le «paradoxe de Turing», montrant par un raisonnement mathématique toujours cité dans les bibliographies de langue anglaise que la simulation artificielle de la conscience donnerait lieu à un problème logique insoluble[1] De même, les expériences de R.W. Sperry, du California Institute of Technology, sur la séparation de la conscience dans les deux hémisphères cérébraux, ne sont connues en France que des neurophysiologistes. Toutes ces recherches, et de nombreuses autres dont nous parlerons dans de prochaines chroniques, posent des problèmes philosophique: auxquels ni Sartre, ni Husserl, ni des prophètes cités par nos auteurs n’ont jamais pensé, auxquels d’ailleurs ils ne pouvaient penser, puisque c’est la science qui les pose. Ces problèmes sont clairement ressentis comme étant de nature philosophique ou même religieuse par les savants qui n’hésitent pas à le dire et à l’écrire. Il se peut que Dieu soit «mort» aux yeux de nos petits maîtres. Mais, enfin, les savants que leurs recherches confrontent aux mystères de l’esprit ne sont pas, eux, au courant de ce décès. Il est temps d’envoyer ces prix Nobel faire leurs classes à Nanterre. C’est aux philosophes qu’il appartient de juger la philosophie universitaire actuellement à la mode. Mais les hommes de science, dans la mesure où cette philosophie aborde ou prétend aborder des problèmes qu’ils connaissent un peu, ont peut-être aussi le droit de constater son insuffisance, son provincialisme, sa désuétude.

En retard d’une évolution

Il y a certes de quoi s’effrayer quand on voit des milliers de jeunes gens obligés, pour obtenir leurs diplômes, de passer sous les fourches caudines d’un enseignement qui remplace la méditation de la réalité par un prêchi-prêcha de violence et de politique. C’est effrayant à cause du gâchis d’intelligence et de travail que cela représente. Que feront ces malheureux quand l’aberrante machine les jettera dans la vie munis de chimériques peaux d’âne? Même Mao (surtout chez Mao où, plus encore qu’ici, l’on ne se soucie que de rendement); l’enseignement qu’on leur dispense les exclut d’avance de toute chance d’insertion sociale.■

Aimé Michel

Notes:

(1) La Philosophie (CAL, 114, Champs Élysées).

(2) A. M. Turing: omputing Machinery and Intelligence (Mind, vo. 59, p. 433-460, 1950).